LES SIX
JOURS DE LA CRÉATION
OU LES ILLUMINATIONS
DE L'ÉGLISE
SAINT
BONAVENTURE
Docteur
de l'Eglise
Prêché
en
1273
PREMIÈRE
CONFÉRENCE: Des
qualités requises des auditeurs de la parole
divine et du Christ, centre de toutes les sciences. *
1. Il
est écrit au chapitre quinze de l’Ecclésiastique "Au
milieu de
l’Eglise, le Seigneur lui ouvrira la bouche, il l’emplira de l’esprit
de
sagesse et d’intelligence, et le revêtira d’un manteau de gloire
1". Par
ces mots, l’Esprit saint instruit l’homme prudent de ceux a qui il doit
adresser sa prédication, par où elle doit commencer, et
où elle doit s’achever
2.
Premièrement,
de ceux à qui il doit parler, car il est dit: "à
l'Eglise". Il ne
faut pas, en effet, donner aux chiens ce qui est sacré ni jeter
des perles
devant les porcs.
Deuxièmement,
il enseigne où il doit commencer, car il est dit: "au milieu",
et
c’est le Christ. Or, on n’obtient rien de l’abandon du milieu 4.
Troisièmement,
ou terminer, car il est dit a la plénitude ou à
l’accomplissement "de
l’esprit de sagesse et d’intelligence".
2. Mais
c’est d’abord de nous-mêmes qu’il faut parler et voir comment
nous devons être
car, si le rayon lumineux atteint un oeil malade, celui-ci en est plus
aveugle
qu’illumine.
1. Sir. 15, 5.
2. Bonaventure,
cf. Commentaire de Luc, Prooem. (VII, 3 ss).
3. Cf.
Matth. 7, 6.
4. Cf. Hex.
1, 10. Aussi bien le syllogisme, principe de la manifestation
rationnelle
(Aristote, cf. Hex. II, 25), que l’illumination divine (Denys, cf. Hex.
III, 32), se réalisent selon la nécessité
(humaine) ou la loi (divine) d’un terme médian. Version F.
Delorme: "II
est admirable que l’on ne puisse rien dire sur Dieu si le milieu est
négligé" (p. 1).
5. Version
F. Delorme: "En effet, le rayon de la doctrine céleste doit
atteindre à un
oeil sain, non ‘infirme dans la foi’ (Rom. 14, 1)". Cf. Bonaventure,
L’itinéraire de l’esprit vers Dieu, Prol. 4 (V, 296 b; trad. H.
Duméry, p. 25).
Il faut
donc parler à l’Eglise, qui est une société
d’êtres raisonnables,
alors que la synagogue est l’attroupement d’un troupeau, d’hommes
vivants comme
des bêtes 6. Il faut parler à l’Eglise, qui est une union
d’êtres raisonnables,
vivants d’une manière unanime et uniforme: par l’observance
unanime et uniforme
de la loi divine, par la cohésion unanime et uniforme de la paix
divine, par
l’harmonie unanime et uniforme de la louange divine.
Trois choses
qui sont relatives et ordonnées: parce que la louange ne peut
exister où la
paix est absente, ni la paix divine sans l’observance de la loi divine.
3. Au sujet du premier point, il
est écrit
dans la Première lettre à Timothée: "Je
t’écris ceci, mon fils Timothée,
afin que tu saches comment il faut te comporter dans la maison de Dieu,
qui est
l’Eglise du Dieu vivant, colonne et support de la
vérité".
L’Eglise est appelée "colonne et support" parce qu’elle
communique la
lumière à l’esprit et la fermeté à la
vertu. En effet, ceux qui viennent à elle
sont illuminés par la foi et sont soutenus par la constance de
la vertu. Deux
choses que réalise la loi divine. Telle la colonne des fils
d’Israël 8, [330]
il apparaît clairement à son mouvement quand il faut
avancer et quand il faut
s’arrêter. Tous les membres de l’Eglise, en effet, sont unanimes
à garder la
loi de Dieu comme autrefois le peuple tout entier suivait des yeux le
mouvement
de la colonne [de nuée]. Qui ne regarde pas sans cesse vers
elle, n’appartient
pas à l’unité de l’Eglise, tel celui qui ne la comprend
pas, ou celui qui, bien
qu’il la comprenne, ne la suit pas.
4. De plus, il faut parler à l’Eglise, assemblée
d’êtres raisonnables unis par
la cohésion unanime et uniforme de la paix divine. C’est
pourquoi il est dit
dans l’Ecclésiastique: "Les fils de la sagesse forment
l’assemblée des
justes, et leur nature est l’obéissance et l’amour 9". L’Eglise,
en effet,
réalise la communion de ceux qu’unit un amour mutuel. Or l’amour
naît de
l’accomplissement de la loi. La loi, en effet, comme il est
écrit dans la
Première lettre à Timothée, prescrit l’amour: "La
fin du précepte est
l’amour ou la charité qui naît d’un coeur pur, d’une
conscience droite et d’une
foi sincère". Le même Apôtre [Paul] dit: "Qui aime
son prochain
accomplit la loi 11". Ce que confirme la parole du Sauveur: "A ces
deux commandements se rattache toute la Loi, ainsi que les
Prophètes 12".
Il faut donc que ceux qui observent la loi soient des êtres
pleins d’amour,
comme il est écrit au chapitre treize de l’Evangile selon saint
Jean: "A
ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples, si
vous avez de l’amour
les uns pour les autres 13", et comme le dit l’Apôtre: "Il n’est
pas
un Dieu de dissension, mais de paix 14".
5. De plus, il faut parler à l’Eglise, assemblée
d’êtres raisonnables, unis par
la consonance unanime et uniforme de la louange divine.
Il est écrit dans le Psaume: "À toi ma louange dans la
grande
assemblée". En effet, de même que de la multitude des voix
unies, selon
une certaine proportion et harmonie, résulte la douceur du
chant, de même de
l’affection de plusieurs naît l’harmonie spirituelle,
agréable au Très-Haut.
C’est pourquoi il est écrit dans le Psaume: "Dans les
assemblées, bénissez
Dieu, le Seigneur des sources d’Israël 16".
C’est donc exclusivement à de tels observateurs de la loi
divine, à de tels
amants de la paix divine et à de tels pratiquants de la louange
divine, que
doit s’adresser la prédication. Et tels sont les membres de
l’Église.
6. Cf. Augustin, Explication de
la lettre aux
Romains, n. 2 (PL 35, 2089). Ce texte ne vise pas le mais veut
dénoncer un
modèle de sociabilité irrationnelle, constituée
d’individus, vivant d’une part
sans aucune pratique vertueuse et donc impuissants à
réaliser le lien social,
c’est-à-dire l’Ecclesia en tant qu’assemblée du peuple
(grec), et d’autre part
vivant sans la grâce, c’est-à-dire hors de l’Ecclesia en
tant qu’institution
religieuse (chrétienne), et donc impuissants à accomplir
les actes vertueux
conformes à la Loi qui en tant que telle éclaire l’esprit
humain. Bonaventure,
dans sa Première conférence sur les dons du Saint Esprit,
commente ainsi Jn 1,
17: "La Loi fut donnée par Moïse, mais la grâce et la
vérité sont venues
par Jésus-Christ: la connaissance de la vérité
s’obtient par la Loi, mais la
pratique de la vertu s’obtient par la grâce" (V, 457 a). La
synagogue
symbolise ici l’infidélité qui guette tous les hommes,
comme va nous le
présenter la Suite de la conférence, car l’individu veut
vivre hors de toute
alliance avec les autres, c’est-à-dire sans
fidélité et hors de toute alliance
avec Dieu, c’est-à-dire sans foi. Cf. Version F. Delorme: "la
Synagogue est
une société d’hommes vivant charnellement selon la lettre
de la Loi et, d’une
certaine façon, grégairement. C’est pourquoi il faut
plutôt parler à l’Eglise
qu aux hommes ecclésiastiques, à ceux de la nouvelle Loi
ou aux disciples des
Evangiles, qu’à la Synagogue"
7. 1 Tim. 3, 14-15. La version F. Delorme poursuit: "Elle est
appelée
"maison de Dieu" parce qu’elle est le support de la
vérité, et
"colonne" parce qu’elle illumine et rend ferme" (p. 2).
8. Cf. Ex. 13, 21 s.; Nombr. 9, 15 ss.; Néh. 9, 12.
9. Sir. 3, 1.
10. ITim. 1,5.
11. Rom. 13, 8-9.
12. Matth. 22, 40.
13. Jn 13, 35.
14. 1 Cor. 14, 33. La
version F. Delorme ajoute: "Par conséquent, seuls les
êtres aimants
appartiennent à l'Eglise.*" (p. 3.
15. Ps. 21, 26.
16. Ps. 67, 27.
D’autre
part, on ne doit pas s’adresser à celui qui est
entraîné hors de
cette Eglise 17.
6. L’homme est entraîné par l’esprit de luxure et par
l’esprit de cupidité à
l’encontre de la première [qualité qu’est l’observance de
la loi divine]. Ces
deux esprits détournent l’homme de la loi de Dieu et aveuglent
les deux yeux de
l’âme. La loi de Dieu, en effet, prescrit le bien commun et le
bien spirituel,
et retranche de l’amour honteux qu’est la luxure et de l’amour
privé qu’est la
cupidité. De fait, la loi est odieuse à l’homme charnel
et à l’homme cupide, et
jamais ils ne veulent l’entendre. Ils sont comme le chien et le porc:
le chien
reste cupide et ne veut jamais partager, et le porc veut toujours vivre
dans la
boue.
7. De plus, à l’encontre de la cohésion de la paix vont
l’esprit de méchanceté
et l’esprit d’inhumanité, l’esprit envieux et l’esprit
coléreux 18. Ces deux-là
pervertissent tout: l’envieux change le bien en mal; le coléreux
tout mal en
bien et estime un bien la vengeance même. Et de ce fait, comme il
est dit au
chapitre cinq du Livre d’Isaïe, "ils font des
ténèbres la lumière et de la
lumière les ténèbres 19". C’est pourquoi de tels
hommes sont incapables
d’écouter la loi de Dieu.
8. De même, à l’encontre de l’harmonie de la louange
divine il y a l’esprit de
présomption et l’esprit de curiosité, dans le fait que le
présomptueux ne
magnifie pas Dieu mais se loue lui-même et que le curieux est
sans dévotion.
Aussi il en est beaucoup qui sont vides de louange et de
dévotion, bien qu’ils
aient les lumières des sciences. En effet, ils bâtissent
des ruches de guêpes
qui restent sans ce rayon de miel que savent produire les abeilles.
9. Par conséquent la prédication n’a pas à
s’adresser à ceux dont on vient de
parler, parce qu’ils sont "une maison rebelle 20", et il arrive
qu’à
cause de l’indisposition des auditeurs le Seigneur "fasse coller la
langue
au palais 21".
17. Cf. Jn 10, 28-29.
18. Cf. Alain de Lue, De Planctu naturae, "De invidia" (PL 210, 468).
19. Is. 5, 20.
20. Ez. 2, 5.
21. Ez. 3, 26.
Mais c’est aux frères
qu’il faut parler, aux
frères dont il est dit dans le Psaume: "Je dirai ton nom
à mes frères, au
milieu de l’assemblée je le touerai", et aux hommes spirituels,
afin
qu’ils soient attirés [de plus en plus] de la sagesse de ce
monde à la sagesse
chrétienne. Le fait est qu’une critique de la vie du Christ a
commencé chez les
théologiens à propos des moeurs et une critique de la
doctrine du Christ chez
les maîtres de la Faculté des Arts 25 par de fausses
hypothèses. Aussi ne
doit-on pas retourner en Egypte par le désir de viles
nourritures, aulx,
poireaux et pastèques 26, ni délaisser la nourriture
céleste.
Voilà pour le premier point.
10. Pour le second point, note qu’il faut commencer "au milieu" qui
est le Christ. Lui-même, en effet, est "le médiateur entre
Dieu et les
hommes", tenant le milieu en toutes choses, comme il apparaîtra.
C’est
pourquoi celui qui veut parvenir à la sagesse chrétienne
doit nécessairement
commencer par lui, comme il est prouvé [331] dans l’Evangile
selon saint Matthieu,
car il est écrit: "Personne ne connaît le Fils si ce n’est
le Père, ni le
Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils voudra
le révéler 29".
Il est évident encore qu’il faut commencer par celui-là,
et là commencèrent les
deux plus grands sages, à savoir Moïse, qui initie à
la sagesse de Dieu, et
Jean, qui en pose l’achèvement. Le premier a dit: "Dans le
principe, Dieu
créa le ciel et la terre 30", c’est-à-dire dans le Fils,
selon Augustin*;
et Jean: "Dans le principe était le Verbe, et le Verbe
était auprès de
Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était dans le principe
auprès de Dieu. Par lui
toutes choses ont été faites 32". Si donc on ne peut
parvenir à la
connaissance de la créature, que par celui par qui elle a
été faite 33, il est
nécessaire, comme il est dit dans l’Ecclésiastique, que
"le Verbe
véridique te précède 34".
22. Ps. 21, 23.
23. Version F. Delorme (p. 4).
24. Il s’agit des maîtres séculiers qui
critiquèrent vigoureusement l’idéal des
religieux mendiants, c’est-à-dire particulièrement la vie
franciscaine et la
vie dominicaine.
25. Il s’agit ici essentiellement des maîtres averro
c’est-à-dire inter prétant
Aristote par Averroès.
26. Cf. Nombr. 11, 4-5; 21, 5. La version F. Delorme commente ainsi:
"c’est-à-dire [ désiranti la sagesse chamelle qui est
d’en bas" (p.
4). Cette
phrase renvoie à fac. 3, 15, et par le fait même à
la Neuvième conférence sur
les Dons du Saint-Esprit (V, 498 ss), tout comme le fait Hex. 11, 1.
27. 1 Tim. 2, 5.
28. Le même terme medium, utilisé dans Hex. I sera traduit
suivant le contexte
par les termes de milieu, centre (centre médiateur), moyen. Cf.
H.U. von
Baithasar: "Le Christ est centre en tant que médiateur, donc
centre
médiateur" (La Gloire et la Croix, 11, 1, p. 293).
29. Matih. 11, 27.
30. Gen. 1, 1.
31. Augustin, Confessions, XI, 9, 11: "C’est dans ce principe, ô
Dieu, que
tu as fait le ciel et la terre, dans ton Verbe, dans ton Fils, dans ta
Vertu,
dans ta Sagesse, dans ta Vérité" (PL 32, 813; CCL 27,
199, BA 14, 289);
cf. Augustin, Sur la Genèse contre les Manichéens, 1, 2,
3 (PL 34, 174); cf. W.
Strabon, Glose ordinaire (PL 113, 67 ss).
11.
Notre
propos est donc de montrer que dans le Christ "sont cachés tous
les
trésors de la sagesse et de la science de Dieu et que
lui-même est le centre de
toutes les sciences 36.
Or, le centre a sept formes: il est centre de l’essence, de la nature,
de la
distance, de l’enseignement, de la mesure, de la justice, de la
concorde. Le
premier appartient à la considération du
métaphysicien, le deuxième du
physicien, le troisième du mathématicien, le
quatrième du logicien, le
cinquième du moraliste, le sixième de l’homme d’Etat ou
des juristes, le
septième du théologien.
32. Jn 1, 1-3.
33. Cf. Bonaventure, liSent. 1.1, dub. 1(1, 36).
34. Sir. 37, 20.
35. Col. 2, 3.
36.
Bonaventure a tiré de sa méditation d’Augustin, le propos
théologique d’Hex. I,
9-33, et particulièrement de Trinité, XIII, 19, 24: "Tout
ce que, dans le
temps et dans l’espace, le Verbe fait chair a fait et souffert pour
nous,
ressortit, selon la distinction que nous avons entrepris de justifier,
de la
science et non de la sagesse. Mais parce que le Verbe est en dehors du
temps et
de l’espace, qu’il est coéternel au Père et tout entier
en tout lieu:
si quelqu’un peut, dans la mesure de ses forces, discourir avec
vérité à son
sujet, ce qu’il dira relèvera de la sagesse. Par là
même, le Verbe fait chair,
le Christ Jésus, possède les trésors de la sagesse
et de la science. Voici en
effet ce que l’Apôtre écrit aux Colossiens: ‘Je veux en
effet que vous sachiez
quels combats je soutiens pour vous, et pour ceux de Laodicée,
et pour tous
ceux qui n’ont pas vu mon visage de chair, afin que leurs coeurs soient
réconfortés; et qu’étroitement unis dans la
charité et dans les richesses de la
plénitude de l’intelligence (cf. Hex. I, l-8), ils connaissent
le mystère de
Dieu qui est le Christ Jésus (Hex. III), "en qui sont
cachés tous les
trésors de la sagesse et de la science’.., si la
différence entre la sagesse et
la science réside en ceci que l’une a trait aux choses divines
(Hex. II),
l’autre aux choses humaines (Hex. IV-VII: la science), je reconnais —
et avec
moi tout fidèle du Christ reconnaît — l’une et l’autre
dans le Christ.., or,
celui-là même qui est le Fils unique du Père, plein
de grâce et de vérité, l’Incarnation
fait qu’il est aussi celui-là même qui a agi pour nous
dans le temps, afin que
purifiés par la foi (cf. Hex. VIII-XII: la foi) que nous avons
en lui, nous le
contemplions à jamais dans l’éternité... Les plus
grands des philosophes païens
ont pu ‘au moyen de ses oeuvres, contempler par l’intelligence ce que
Dieu a
d’invisible’; cependant, parce qu’ils ont philosophé sans le
Médiateur, sans le
Christ homme, et qu’ils n’ont pas cru en lui ni par le
témoignage des Prophètes
qui annonçaient sa venue, ni par celui des Apôtres qui la
confirmaient (Hex.
XIII-XVIII: l’Ecriture), ils ont possédé ‘la
vérité dans l’iniquité...’ Notre
science à nous, c’est donc le Christ; notre sagesse c’est encore
le Christ.
C’est lui qui implante en nous la foi qui porte sur les
réalités temporelles;
lui qui nous révèle la vérité qui porte sur
les réalités éternelles. C’est par
lui que nous allons à lui, tendant par la science à la
sagesse (cf. Hex. XIX:
l’accès à la sagesse): sans pourtant nous éloigner
de ce seul et même Christ,
‘en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de
la science*" (BA
16, 333-337). Il apparaît ainsi que ce texte d’Augustin structure
le
développement de ces conférences.
Le
premier
centre est premier par l’origine éternelle;
le deuxième, puissant par la diffusion potentielle;
le troisième, profond par la position centrale;
le quatrième, lumineux par la manifestation rationnelle;
le cinquième, éminent par l’élection morale;
le sixième, excellent par la réparation judiciaire;
le septième, pacifique par la réconciliation universelle.
Le Christ fut le premier centre dans la génération
éternelle, le deuxième dans
l’incarnation, le troisième dans la passion, le quatrième
dans la résurrection,
le cinquième dans l’ascension, il sera le sixième dans le
jugement futur, et le
septième dans l’éternelle rétribution ou
béatification.
12. Le premier centre donc, celui de l’essence, est premier par la
génération
éternelle.
En effet, l’être n’est pas sans être d’une double
manière: soit l’être qui est
de soi, selon soi et pour soi, soit l’être qui est d’un autre,
selon un autre
et pour un autre. Il est nécessaire aussi que l’être qui
est de soi soit selon
soi et pour soi. L’être en tant qu’originant est de soi,
l’être en tant
qu’exemplaire est selon soi, et l’être en tant que finalisant ou
achevant est
pour soi, c’est-à-dire en tant que principe, moyen, fin ou
terme: le Père en
tant que principe originant, le Fils en tant que moyen exemplaire,
l’Esprit
saint en tant que complément achevant. Ces trois personnes sont
égales et
également nobles, parce qu’il est d’une égale noblesse
pour l’Esprit saint de
terminer les personnes divines, comme pour le Père d’être
origine ou pour le
Fils de représenter toutes choses*.
13. Le métaphysicien peut bien s’élever de la
considération des principes de la
substance créée et particulière à la
substance universelle et incréée; il peut
bien s’élever à cet être en tant qu’il tient la
raison de principe, de moyen et
de fin ultime, mais il ne le peut sous la raison de Père, de
Fils et d’Esprit
saint.
37. Bonaventure, I Sent. 20. 1. q. 2 (1, 370). La version F. Delorme se présente ainsi: "Et parce que d’une même et égale vertu, les créatures détiennent leur origine, leur exemplaire et leur terme, une égale noblesse se tient dans les personnes divines, c’est-à-dire dans le Père comme origine, dans le Fils comme exemplaire et dans l’Esprit saint comme achèvement. De ce centre, il est écrit dans la Lettre aux Romains: "De lui et par lui" etc." (p. 6).
Le
métaphysicien, en effet, s’élève à cet
être en le considérant sous la raison de
principe originant toutes choses, et en cela il s’accorde avec le
physicien qui
considère les origines des choses 38. Il s’élève
encore à cet être en le
considérant sous la raison de fin ultime, et en cela il
s’accorde avec le
moraliste ou éthicien, qui reconduit toutes choses à un
seul bien suprême comme
à la fin ultime 39, en considérant la
félicité soit pratique soit spéculative.
Mais quand il considère cet être sous la raison
d’exemplaire de toutes choses,
il ne le partage avec personne et il est un vrai métaphysicien.
Eternellement, le Père a engendré un Fils semblable
à soi, et il s’est exprimé
et a exprimé sa propre ressemblance, et de ce fait [il a
affirmé] tout son
pouvoir. Il a exprimé ce qu’il pouvait faire et surtout ce qu’il
voulait faire,
et il a exprimé toutes choses en lui, le Fils, en ce moyen comme
en son art 40.
C’est pourquoi ce moyen est la vérité. Et, il est
établi, à la suite d’Augustin
et d’autres Saints 42, que le Christ, qui a sa chaire dans le ciel,
enseigne
intérieurement, et qu’en aucune façon aucune
vérité ne peut être connue si ce
n’est par cette vérité. En réalité,
identique est le principe d’être et de
connaître. Si, en effet, le connaissable en tant que connaissable
est éternel,
selon le Philosophe 44, il est nécessaire que rien ne soit connu
si ce n’est
par la vérité immuable, inébranlable et
illimitée.
38. Cf. Averroès,
Grand Commentaire de
la Métaphysique d’Aristote, Livre Lam-Lambda, Prooem.: "Pour ce
qui est de
ce livre-ci, il traite des principes de l’être en tant
qu’être et des principes
de la substance première, qui est l’ultime
réalité: il y explique qu’il existe
une substance de cette sorte et ce qu’est cette substance, et que
l’interprétation de cette substance, constitue le but ultime de
la
Métaphysique" (trad. A. Martin, p. 27-29); Comm. 5:
"Assurément,
c’est le métaphysicien qui recherche ce que sont les principes
de la substance
en tant qu’elle est substance et qui explique que la substance
séparée est principe
de la substance naturelle. Mais, quand il expose ce problème, il
présuppose les
données de la Physique: pour ce qui est de la substance
générale et
corruptible, il interroge le Premier livre de la Physique, qui explique
qu’elle
est composée de forme et de matière; pour ce qui est de
la substance éternelle,
il s’adresse à la fin du Huitième livre (Aristote,
Physique, VIII, 10; 266 a;
trad. H. Carteron, p. 139 ss), qui explique que le moteur de la
substance
éternelle est quelque chose qui est dégagé de la
matière... Il entreprend
d’expliquer les principes de la substance éternelle, en
postulant aussi ce
qu’il en a exposé dans la Physique, et en l’étudiant de
la manière qui est
propre à cette science, c’est-à-dire comme une substance,
une forme première,
une fin première" (p. 62-63). Cf.
R. Kilwarby, De ortu scientiarwn, cap. XXVI; XXVIII (éd. A.
Judy, p.
82 ss; 87 ss).
39. Aristote, Ethique à Nicomaque, 1,
1(1093 a, 21; trad. J. Tricot, p. 34).
40. Cf. Augustin, Trinité, VI, 10, 11:
"Elle (imago)
est une sorte de Verbe parfait auquel rien ne fait défaut, une
espèce de
technique du Dieu tout-puissant et sage, remplie de tous les principes
immuables des êtres vivants" (PL 42, 931; CCL 50, 241; BA 15,
497).
14.
Celui-ci
est nécessairement le milieu des personnes: car, s’il y a une
personne qui
produit et n’est pas produite, et une personne qui est produite et ne
produit
pas, [332] nécessairement il y a une personne médiane qui
est produite et qui
produit. Telle est donc cette vérité perceptible au seul
esprit en laquelle les
Anges, les Prophètes et les Philosophes apprennent le vrai
qu’ils disent.
15. De ce centre, il est dit dans la Genèse: "le Seigneur Dieu
fit pousser
du tout sol un arbre beau à voir et suave à manger, et
aussi l’arbre de vie au
milieu du paradis". Selon Augustin de toutes choses produites il fut
dit:
41. Augustin,
Traité sur la Première
lettre de Jean, tr. 3, 13: "C’est au ciel qu’est la chaire de celui qui
instruit les coeurs" (PL 35, 2004; SC 75, 211).
42. À savoir Ambroise, Grégoire, Anselme, etc., cf.
Bonaventure, Q.D. sur la
science du Christ, q. 4 (V, 18; trad. E.H. Wéber, p. 88).
43. Cf. Augustin, Trinité, XV, 14, 23: "Dans la Trinité,
en effet, le
connaître et l’être ne font qu’un. C’est comme en se disant
lui-même que le
Père engendre son Verbe qui lui est égal eu toutes
choses... Ce Verbe est donc
la vérité, parce que tout ce qui est dans la science qui
l’engendre est aussi
en lui" (PL 42, 107 CCL 50 A, 496; BA 16, 489).
44. Aristote, Ethique à Nicomaque, VI, 3: "L’objet de la science
existe
donc nécessairement; il est par suite éternel" (1139 b;
trad. J. Tricot, p. 281).
45. Cf. Bonaventure, De reductione artium ad
theologiam,
23 (V, 324 a; trad. P. Michaud-Quantifl, Les six lwnières de la
connaissance,
p. 83).
46. Anselme, De la Vérité, 11: "La vérité
est la droiture perceptible au
seul esprit.., le nom de droiture la distingue de toute chose qui n’est
pas
appelée droiture, et qu’elle soit dite perçue par le seul
esprit, la sépare de
la droiture visible" (PL 158, 480; éd. Schmitt,
I, 191; trad. M. Corbin, II, 161).
47. Gen. 2, 9.
48. Augustin, La Genèse au sens littéral, 11,8, 17 (PL
34,269, BA 48, 173).
"Qu’elle
soit", "il fit", et "elle fut faite", à l’exception de
la lumière dont [Dieu] a dit: "Que la lumière soit, et la
lumière
fut", parce que toutes sont produites d’abord éternellement dans
l’art
éternel, dans la créature intellectuelle ensuite, et dans
le monde sensible
enfin.
16. Ceci est contre les erreurs de ceux qui croient que le monde est
créé
éternellement 50. En effet, du fait que nos esprits sont
apparentés aux
lumières éternelles, ils estiment, que les choses,
éternellement produites ou
inscrites dans l’art éternel, sont de même
éternellement créées dans ce monde,
et que le monde, éternellement inscrit dans l’art
éternel, l’est de même dans
la matière.
Or, cette parole de la Genèse sur le paradis terrestre s’entend
de l’intellect
angélique, humain et éternel. Comme il a
été dit, en effet, le Père a engendré
un [Fils] semblable à soi, le Verbe qui lui est
coéternel, et il a proféré sa
ressemblance, et par conséquent il a exprimé tout son
pouvoir.
17. Le Verbe exprime donc le Père et les réalités
qui "par lui ont été
faites", et il nous conduit principalement à l’unité du
Père
récapitulateur. Sous ce rapport, il est "l’arbre de vie parce
que nous
revenons par ce centre et que nous sommes vivifiés en "cette
source de vie
53".
Mais si, recherchant au-delà de ce qui nous est
concédé, nous inclinons à
acquérir la connaissance des choses par expérience, nous
chutons de la vraie
contemplation et goûtons de l’arbre interdit de la "science du
bien et du
mal 54" comme fit Lucifer 55.
49. Gen.
1, 3.
50. Bonaventure, I! Sent. 1. 1. 2. q. I ss (11,
19 ss); et
dub. 2: "erreur des Aristotéliciens" (11, 36). Version F.
Delorme:
"erreur du parti aveugle des philosophes" (p. 6).
51. Jn 1, 3.
52. Gen. 2, 9.
53. Ps. 34, 10. Version F. Delorme: "Le Verbe
exprime
premièrement le Père et les autres choses
conséquemment. Quant à la première
expression, il est appelé ‘arbre de vie’ (Gen. 2, 9) et ‘beau et
suave à
manger’ (Gen. 2, 9) quant à la seconde. Cet arbre est aussi dit
‘au milieu du
paradis’ (Gen. 2, 9), en ce qu’il exprime principalement le
Père" (p. 7).
Cf. Augustin, La Genèse au sens littéral, VIII, 5, 9 (PL
34, 376; CSEL 28, 237;
BA 49, 23), Cité de Dieu, XX, 26, 8 (PL 41, 499; CCL 48, 750; BA
37, 337).
54. Gen. 2, 17.
En
effet, si
Lucifer, contemplant cette vérité, avait
été reconduit de la connaissance de la
créature à l’unité du Père, il aurait fait
du soir un matin et aurait eu un
jour, mais parce qu’il tomba dans l’envie et la convoitise de la
grandeur, il
perdit [son] jour 56. Il en fut de même pour Adam 57.
Ce centre est le moyen produisant le savoir, c’est-à-dire la
vérité 58, qui est
bien un "arbre de vie". L’autre vérité est une occasion
de mort,
puisqu’on est tombé dans l’amour de la beauté de la
créature. Par la vérité
première, tous doivent revenir, afin que, comme le Fils a dit:
"Je suis
sorti du Père et je suis venu dans le monde; à
présent je quitte le monde et je
vais au Père 60", chacun dise: Seigneur, je suis sorti de toi le
Très-Haut, je viens vers toi le Très-Haut, et par toi le
Très-Haut.
55. L’Ange est capable d’un double mode de connaissance d’après la théorie augustinienne (cf. Cité de Dieu, XI, 29; PL 41, 343; CSEL 40.1, 556; BA 35, 125) reprise par Bonaventure (cf. Brevil. 11, 8: "Les Anges [ comme ils tendaient totalement vers Dieu r...] furent rendus perspicaces dans leur raison au point de connaître les choses non seulement en elles-mêmes, mais aussi dans l’art éternel et par là, ils n’acquirent pas seulement la connaissance du soir mais aussi celle du matin..." (V, 226 a; trad. T. Mouiren, p. 99).
L’Êcriture
nous présente le récit de la création dans le
déroulement d’une semaine,
ponctué pour chaque jour du verset: "Il y eut un soir et il y
eut un
matin...". Ce soir et ce matin correspondent à un double mode
d’existence
des choses qui entraîne un double mode de connaissance. Le soir
qui symbolise
leur mode d’existence créée et le matin qui symbolise
leur existence avant leur
création, c’est-à-dire dans le Verbe éternel,
entraînent un double mode de
connaissance: le soir comme connaissance des choses en
elles-mêmes et le matin
comme connaissance des choses dans le Verbe divin.
56. Augustin, La
Genèse au sens
littéral, IV, 25, 42: "En vertu de cette contemplation parfait
unanime,
ils (les anges) sont le jour unique que Dieu a fait, auquel I’Eglise
sera
rendue participante" (PL 34, 313; BA 48, 343). Alexandre de
Halès, Somme
théologiqUe, 11, 123, 127, 128 (éd. Quaracchi, 1928, II, p. 167, 172, 173).
57. Version F. Delorm: "Si Adam était
demeuré en
conjonction avec la sagesse éternelle, il aurait fait lui aussi
du soir et du
matin un jour éternel pour soi et pour sa descendance" (p. 7).
58. La version F. Delorme poursuit ainsi: "Note qu’il y a une science
qui
fait savoir au moyen d’une venté inébranlable,
infaillible, incorruptible, qui
se constitue par la contemplation du Créateur dans la
création remonte au
Créateur. Tel est ‘l’arbre de vie’, dont [ est écrit dans
l’Evangile selon
saint] Jean: ‘Je suis sorti du Père, dit-il, et je suis venu
dans le monde; à
présent je quitte le monde et je vais au Père’. Et il y a
la science par la
contemplation du Créateur liée aux créatures, et
qui, s’y tenant, devient une
occasion de mort. C’est pourquoi elle est appelée ‘l’arbre
interdit'" (p.
7).
59. Gen. 2, 9.
60. Jn 16, 28.
Tel
est le
centre métaphysique qui reconduit [à Dieu] et telle est
toute notre métaphysique:
émanation, exemplarité, achèvement;
c’est-à-dire être illuminé par les rayons
spirituels et reconduit auprès du Très-Haut.
Et ainsi, tu seras un vrai métaphysicien.
18. Le deuxième centre, celui de la nature, est puissant par la
diffusion
potentielle. Ce centre relève de la considération du
physicien qui considère le
mobile et la génération selon l’influence des corps
célestes sur les éléments,
l’ordination des éléments à la forme du mixte, de
la forme du mixte à la forme
du complexe, de la forme du complexe à l’âme
végétative, de celle-ci à l’âme
sensible, et de celle-ci à l’âme rationnelle, et là
est la fin [de toutes
choses]
19. Cependant, le physicien considère un double centre, celui du
macrocosme et
celui du microcosme. Le centre du macrocosme est le soleil, le centre
du
microcosme est le coeur.
Le soleil, en effet, est au centre des planètes et selon son
mouvement, en
cercle oblique 63, s’effectuent les générations. Le
physicien mesure la
génération. Parmi toutes les planètes, celle de la
plus puissante diffusion est
le soleil.
La diffusion du coeur est de même la plus puissante 65, quoi que
disent les
médecins. De lui, en effet, se diffuse l’esprit vital à
travers les artères et
l’esprit animal à travers les nerfs, bien qu’il reçoive
un complément au
cerveau; et de lui aussi se diffuse même l’esprit naturel
à travers les veines,
bien qu’il soit complété dans le foie 66.
61. Ou bien "là est
sa fin",
comme l’écrit la version F. Delorme (p. 8). Cf. d’après
Aristote, Physique, II,
2(194; trad. p. 64), Bonaventure, II Sent. 15.
2. 1; 17. 1.2, ad 6;
19. 1. 1 resp. (11,382; 413; 457); Brevil. 11,4 (V, 222; trad. T.
Mounen, p.
75).
62. Bonaventure, Brevil. II, 3 (V, 220; trad. T.
Mourien,
p. 66).
63. Aristote, De la génération et de la corruption, H,
10: "Ce n’est pas
la première translation qui est cause de la
génération et de la corruption,
mais le <mouvement du soleil> le long de l’écliptique, car
en ce
mouvement sont contenues, non seulement la continuité
<indispensable>,
mais aussi une dualité de mouvement" (335 a; trad. J. Tricot, p. 141).
64. Version F. Delorine: "Le physicien mesure la
génération et la corruption dans le macrocosme comme dit
le Philosophe dans
(son traité) De la génération et de la corruption"
(p. 8). Cf.
Bonaventure, liSent. 14. 2.
2, dub. 4 (II, 365).
65. Alfred de Sareshel, De motu cordis, 2. 4. 6.
8. 10 (éd. C. Baeumker, Munster, 1923).
20.
Le Christ
fut ce centre lors de l’incarnation. C’est pourquoi il est dit dans
l’Evangile
selon saint Jean "Au milieu de vous s’est tenu celui que vous ne
connaissez pas et ensuite [Jean, l’ami de l’époux, parle du
Seigneur, l’époux
lui-même, montrant comment il est le centre de l’Église.
Il dit en 68:
"Celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau, celui-là m’a
dit: Celui sur qui
tu verras descendre et reposer l’Esprit saint c’est lui qui baptise
dans
l’Esprit saint".
L’Ecriture appelle le Christ, parfois centre, parfois tête. Il
est appelé tête,
parce que de lui fluent les sens 70 et mouvements spirituels et les
charismes
des grâces; or, la tête influe selon qu’elle est unie aux
membres. De fait,
"la tête du Christ, c’est Dieu" en tant que le Christ est Dieu,
et
"la tête de l’homme, c’est le Christ en tant qu’il est Dieu et
homme. Par
conséquent, il diffuse l’Esprit saint aux membres de l’Eglise
qui lui sont unis
et non pas aux membres séparés. Aussi, dans le corps
[333] mystique comme dans
le corps humain, il n’y a de diffusion de la tête aux membres que
s’ils sont
unis.
66. Cf. Bonaventure, Il
Sent. 1. 2. 1.
q. 2, ad 2-3 (II, 42); Ps-Augustin, De Spiritu et Anima, 20-22 (PL 40,
794-795).
67. Jn 1, 26.
68. Version F. Delorme (p. 8).
69. Jn 1, 33. La version F. Delorme commente cette dernière
citation:
"Parole qu’Augustin traite dans le sixième sermon de son
Traité sur Jean [
VI, 4 ss; BA 71, 353 ss], en disant que Jean Baptiste connaissait en
personne
le Sauveur, et c’est pourquoi il lui dit: ‘C’est moi qui ai besoin
d’être
baptisé par toi, et toi, tu viens à moi l’ etc. Mais il
ne savait pas encore si
le Christ communiquerait l’autorité de baptiser à tel ou
tel ministre avec le
ministère, afin qu"il y ait autant de baptêmes que de
ministres’. C’est
pourquoi il dit: ‘Et moi, je ne le connaissais pas’. Mais il l’apprit
lorsqu’il
vit une colombe ‘demeurée sur lui’, car ‘c’est lui’ seul ‘qui
baptise’, afin
que le salut des hommes ne dépende pas du ministre qui baptise.
On comprend
ainsi que dans le seul Christ, Dieu et homme, se trouvent le pouvoir et
la
plénitude des charismes. Aussi est-il le centre médiateur
diffusant très
puissamment dans l’Eglise la grâce sacramentelle de par son
autorité, bien
qu’il ait transmis aux ministres de l'Eglise l’office de [l']
administrer"
(p. 8-9).
70. Cf. Hex. 111, 22.
71. Cf. Bonaventure, Brevil. V, 4-6 (V, 256-260; trad. J.P.
Rézette, p. 51 ss).
72. I Cor.1l,3.
73. I Cor. 11, 3; cf.
Bonaventure, 111 Sent. 13. 2. (III, 283 ss).
Celui-ci
est,
comme coeur, le centre des deux vivants; aussi est-il dit dans le Livre
d’Habaquq: "Qu’il soit reconnu au milieu des deux vivants et dans une
autre traduction: "Au centre des deux années",
c’est-à-dire comme
soleil parce qu’il parcourt la totalité du temps, comme ce
soleil qui descendit
dix degrés sur l’horloge d’Achaz 76. Celui-ci est donc, selon la
Septante 77 au
centre des vivants qui le précédaient [avant
l’incarnation] et le suivaient
[après l’incarnation]
21. Le troisième centre, celui de la distance, est profond par
la position
centrale, ce dont traite le mathématicien. Bien que la
première considération
[du mathématicien] porte sur la mesure de la terre, elle
s’étend cependant
jusqu’au mouvement des corps supérieurs, en tant qu’ils
déterminent les corps
inférieurs selon leur influence 80.
74. Hab. 3, 2.
75. Il s’agit de la version de la Vulgate latine.
76. Is. 38, 8; IV Rois
20, 11. Cf. Bonaventure, Hex. III, 13.
77. Mc 11, 9.
78. Bonaventure, III Sent. 13. 2. q. 3, ad 6 (III, 290). La version F.
Delorme
présente ici un long développement: "Quelle fut
l’utilité pour Salomon, de
parler ‘du cèdre du Liban jusqu’à l’hysope qui
croît sur les murs’, comme il
est dit en III Rois 4, 33, s’il ignorait la nature de l’âme du
Christ qui est
le coeur de l’homme vertueux ? Toute la discipline philosophique traite
du
corps mobile du Christ et noble en mérite. En effet, si la
considération du
philosophe naturel se porte sur le corps mobile, et qu’y a-t-il de plus
mobile
que le corps du Christ, qui est la sagesse du Père ‘atteignant
partout à cause
de sa pureté’, ‘d’un bout à l’autre du monde avec force
(Sag. 7, 24-8, 1)’ ?
‘La hauteur du ciel’, c’est-à-dire la divinité du Christ
et la profondeur de
l’abîme, l’humiliation de la mort, l’abaissement aux pieds des
pécheurs et [
descente] aux enfers, et ‘la largeur de la terre’, c’est-à-dire
la diffusion de
la grâce sacramentelle dans les élus et les
prédestinés, en lesquels elle est
‘redoutable en hauts faits’, et aussi ‘la largeur de la terre’,
c’est-à-dire de
la consécration sacramentelle: en effet, partout et en tout
lieu, par tous ceux
ayant le caractère sacerdotal, abstraction faite des ordres
inférieurs, présentant
la matière qu’il convient et l’intention dans les paroles, est
consacré et
rendu présent le vrai corps terrestre et maintenant glorieux du
Christ — qui a
mesuré?’ ‘Le sable de la mer’, c’est-à-dire l’amer et
pénible écoulement du
corps du Christ souffrant, ‘et les gouttes de pluie’,
c’est-à-dire l’exsudation
de la sueur et les aspersions de sang: sais-tu qu’a pu être
compté, de la
première blessure de la circoncision à la dernière
blessure du côté, 6 666
blessures en son corps, comme nous l’avons appris d’une personne digne
de foi
(sainte Mechtilde)? — ‘et les jours des siècles’, si
providentiellement
distingués ‘à la plénitude des temps
(Ephés. 4, 10)’ dans l’annonciation, la
nativité, la passion, la résurrection, l’ascension et
l’éternelle béatitude du
Christ — ‘à son ordre le jour persiste (Ps. 118, 91)’ — ‘qui le
diminuera?
(Sir. 1, 2-3)’. Par conséquent, situ discours au moyen des
créatures des
mesures continues ou des nombres discontinus, pense à la
médiation du
Christ" (p. 9-10).
79. Version F. Delorme (p. 9).
80. Cf. Augustin, Les 83 questions, q. 45 (PL 42, 28; CCL 44 A, 67; BA
10,
119), Lettre 55, 7, 12 (PL 33, 210).
22.
Le Christ
fut ce centre lors de la crucifixion. Il est dit dans le Psaume: "Notre
roi, avant les siècles, a opéré le salut au milieu
de la terre". La terre,
en effet, tient exactement le centre [de l’univers], et pour cette
raison est
la plus basse et petite; et, parce qu’elle est basse et petite, elle
reçoit
toutes les influences célestes et est d’une admirable
fécondité. De même, le
Fils de Dieu fut le plus humble, il fut pauvre et petit 82, il
reçut notre
limon terrestre et fut fait de terre, lui qui, non seulement vint
à la surface
de la terre, mais encore en la profondeur du centre. C’est dire qu’il
"a
opéré le salut au milieu de la terre", parce
qu’après la crucifixion son
âme est descendue aux enfers, et qu’il a restauré les
sièges célestes.
23. Ce centre est celui du salut. Celui qui s’en éloigne,
c’est-à-dire celui
qui s’éloigne du centre de l’humilité, est damné.
C’est ce qu’affirme le
Sauveur: "Moi, je suis au milieu de vous, comme celui qui sert; et dans
l’Evangile selon saint Matthieu: "Si vous ne vous convertissez et
devenez
comme les enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux 84".
En
ce centre s’est opéré le salut, c’est-à-dire dans
l’humilité de la croix.
24. Mais l’obscurité s’est introduite, car les chrétiens
délaissent ce lieu
central, où le Christ a sauvé l’homme. C’est pourquoi
l’homme qui ignore sa
propre mesure, combat son salut 85 En effet, ne dépasse-t-il pas
la mesure,
celui qui veut mesurer les autres quand il ignore sa mesure? Celui qui
s’élève,
en effet, un tant soit peu plus qu’il ne doit, celui-là, se met
en danger.
Comme le dit saint Bernard: "Celui qui relève la tête, en
franchissant une
porte, se blesse, mais pas celui qui s’est abaissé". D’où
la réponse,
faite à saint Antoine, que seul l’humble pouvait
s’échapper des filets du
diable 87.
81. Ps. 73, 12. En ce qui
concerne le
centre comme lieu de l’humilité, cf. R. Brague: Le
géocentrisme comme
humiliation de l’homme, dans Herméneutique et ontologie, Hommage
à Pierre
Aubenque, p. 203-223.
82. Nous sommes ici au coeur de la spiritualité franciscaine et
nous pouvons
lire sous ces traits celui d’un autre visage, celui du
"petit-pauvre", François d’Assise. Cf. Testament de saint
François:
"Moi, frère François, votre petit pauvre" (Saint
François d’Assise,
Documents, p. 108).
83. Le 22, 27.
84. Matth. 18, 3.
85. Version F. Delorme: "Mais aujourd’hui nous nous en écartons,
et nous
estimant dangereusement plus que ce que nous sommes, nous abandonnons
le lieu
très sûr de l’humilité et ‘nous ne savons pas’ dans
une complète soumission
‘atteindre la ville’ (Eccl. 10, 15) du royaume sublime, alors que nous
scrutons
avec curiosité, mais sans utilité, la mesure du ciel et
de la terre, et que
nous négligeons la mesure de nos mérites" (p. 11).
86. Bernard, Sermons sur le Cantique, serm. 37,7 (PL 183,974; Op. 0m., II, 13, 7 s.).
Mais
d’où
vient que l’humilité et les lumières de la sagesse se
perdent? C’est que le feu
n’est pas gardé sous la cendre et que notre lampe,
exposée à tout vent, est
vite éteinte. En effet, qu’il se trouve quelque bien en nous, et
aussitôt nous
voulons le montrer. Mais la sagesse divine fut admirable qui par la
cendre de
l’humilité "a opéré le salut". En effet, quand le
centre est perdu à
[la surface] 88 du cercle, il ne peut être trouvé, si ce
n’est par deux lignes
se coupant orthogonalement 89,
25. Le quatrième centre, celui de l’enseignement, est lumineux
par la manifestation
rationnelle.
Toute parole rationnelle y est ordonnée, afin que par lui, comme
par un moyen,
nous exprimions ce qui est en nous En effet, la parole produit le
discours
naturel, lequel argumente selon les quatre espèces de
l’argumentation, et
celle-ci produit le syllogisme qui tend à persuader. Ainsi le
moyen par son
évidence, sa manifestation et sa convenance avec les
extrêmes presse la raison
d’approuver, de telle façon que les extrêmes, qui ne
paraissaient pas d’abord
convenir entre eux, par la vertu du moyen qui convient avec chacun des
deux,
apparaissent alors comme convenant entre eux 91.
87. Antoine, Les sentences
des Pères
du désert, Collection alphabétique (trad. Dom L.
Régnault, 1981), P. 14, n. 7:
"L’abbé Antoine a dit: J’ai vu tous les filets de l’Ennemi
tendus sur la
terre, et je disais en gémissant: Qui donc passera à
travers? Et j’entendis une
voix me dire: l’humilité".
88. Le Christ meurt à la surface de la terre perdue, cependant
la crucifixion
recristallise pour l’homme sauvé, le centre des significations,
cf. Hex. I, 22.
89. Version F. Delorme: "Le Christ pendant en croix nous a
montré
l’exemple de la parfaite humilité, c’est pourquoi par le
mystère de la croix
dans l’humilité, qui est la gardienne des vertus (Bernard,
Sermon I pour la
Nativité du Seigneur, 1; PL 183, 115), est trouvé le
centre de toute
vertu". Cette version poursuit ensuite en usant plus explicitement d’un
texte d’Eucljde (cf. Géométrie, PL 63, 1310) sur le
cercle (p. Il).
90. Cf. Platon, le Timée (47, cd), d’après la version de
Chalcidjus: "Ad
hoc inventus est sermo ut praesto sint mutuae voluntatjs indicja",
édit.
Waszink, p. 44-45. Aristote, De l’interprétation (16 a, 4): "Les
sons émis
par la voix sont les symboles des états de l’âme.., les
états de l’âme dont les
expressions sont les signes immédiats..." (trad. J. Tricot, p. 77-78).
91. Cf. Aristote, Premiers Analytiques: livre I,
"Théorie du syllogisme"; livre II, "Propriétés du
syllogisme". La version F. Delorme en donne un large commentaire (p.
12-13).
26.
Le Christ
fut ce centre lors de la résurrection 92. Mais, il y a
l’argument du Christ et
l’argument du diable. L’argument du diable conduit en enfer et c’est le
paralogisme, argument sophistique et destructeur, et l’argument du
Christ est
constructif et réparateur.
En effet, le diable trompa le premier homme par la parole, en
déposant dans le
coeur de l’homme la proposition suivante, comme connue par soi: la
créature
rationnelle doit aspirer à la ressemblance de son
Créateur, parce qu’elle en
est l’image — le plus grand châtiment des damnés
proviendra de là, puisque,
l’image étant essentielle à l’âme, une telle
aspiration restera également
essentielle aux damnés. Mais si tu manges, tu obtiendras la
ressemblance.
92. La version F. Delorme
présente
ensuite un autre développement: "En effet, comme dans la passion
selon Luc
[24, 3], nous [le] voyons pendre entre deux brigands, Dismas le
damné et Dismas
le sauvé, c’est-à-dire entre le peuple de l’Eglise et
celui de la synagogue,
entre le juste et le pécheur, entre la lettre qui tue et
l’esprit qui fait
vivre, de même nous [le] voyons dans la résurrection
annoncer la paix au milieu
des disciples dès sa première parole de
ressuscité: ‘La paix soit avec vous’
[Lc 24, 36; Jn 20, 19]. Et comme dans la démonstration, il n’y a
qu’un moyen
terme, la définition, comme il a déjà
été dit, de même l’homme, le dernier
[créé] ne peut être joint au Premier (Dieu), sans
la médiation de Jésus
ressuscité. Et bien qu’il pût de par l’ampleur de sa
puissance réconcilier
d’une autre manière l’homme au Père, cependant aucun
autre mode ne fut plus
conforme, à la ressemblance d’une démonstration
nécessaire en laquelle ne se
trouve qu’un seul moyen terme, parce que dans une démonstration
— je parle de
la démonstration ‘a priori’, non ‘a posteriori’ — d’une chose
unique, il n’y a
qu’une définition, et d’un seul effet une seule cause
immédiate. Aussi, un
unique mode convint à notre réconciliation par notre
Médiateur, Lc 24: ‘Il
fallait que le Christ souffrît’, etc. Or, dans les oeuvres du
Christ, doit
toujours se produire ce qui est le plus convenable" (p. 13-14).
93. Cf. Gen. 3, 5. La version F. Delorme: "La première [ est
vraie. Non
seulement, en effet, l’âme est assimilée au
Créateur par nature, mais aussi par
grâce et par gloire. L’âme damnée désire
être assimilée [au Créateur], mais
parce qu’elle ne le peut par grâce, ni tout à fait par la
nature qu’elle a
dépravée, cela lui sera une suprême affliction. La
deuxième proposition est
fausse. Il n’y a pas, en effet, d’assimilation par ce qui est
incompatible,
mais par ce qui convient. Ce paralogisme de discipline pèche
donc dans son fond
et peut tromper tous ceux qui ignorent la disposition des commandements
divins.
Mais l’ignorance de celui qui n’est pas coupable, en laquelle le rustre
ignore
que le triangle a trois [côtés] qui est une
incapacité, comme il est dit au
quatrième livre de la Métaphysique, chacun est tenu de
l’éviter, car il n’y a
pas de nation ou de peuple qui n’ait reçu la loi du Christ,
puisque ‘sur toute
la terre leur voix s’est fait entendre’, Psaume [18, 5]. Mais cour ceux
qui
sont coupables de leur ignorance, en laquelle ils sont
décidés a contredire par
certaines raisons aux principes, comme il est montré dans le
même quatrième
livre de la Philosophie première, plusieurs sont trompés
par le paralogisme
dialectique et regardent vers le bien de cette façon" (p. 14).
Donc,
le bien
[334] est de manger par delà l’interdit, afin d’obtenir la
ressemblance. Et par
ce syllogisme tous pèchent, parce que, comme le dit Denys:
"Personne ne
fait le mal sous l’aspect du mal et chacun tend au bien et aspire au
bien, mais
il est trompé, parce qu’il reçoit la ressemblance du bien
pour un bien
véritable 94". Par ce paralogisme, le diable a
entraîné l’homme dans la
passibilité de la nature, dans la nécessité de
l’indigence et dans la vie
mortelle.
27. L’argument du Christ, au contraire, fut sauveur et destructeur de
l’argument diabolique.
Comme le diable, en effet, avait rendu l’homme dissemblable à
Dieu, alors qu’il
lui avait promis la ressemblance [divine] il fut nécessaire que
le Christ
devienne semblable à l’homme, afin de rendre l’homme semblable
à lui,
c’est-à-dire à Dieu. En tant que Dieu, le Christ a la
conformité de nature,
l’égalité de puissance et l’immortalité de vie
avec le Père et il est uni au
Père en ces trois choses. Il lui fut donc nécessaire de
s’unir à l’homme dans
les trois choses opposées. Il assuma donc la passibilité
de la nature, la
nécessité de l’indigence et la vie mortelle. C’est ainsi
qu’il en eut trois par
essence et en assuma trois par miséricorde.
La conséquence nécessaire fut qu’un des ternaires est sur
classé par l’autre.
Mais la vie, par essence, ne peut être surpassée par la
mort, ni la puissance
par l’indigence, ni l’impassibilité par la passibilité.
Ainsi devint-il
nécessaire à l’homme de passer de la mortalité
à l’immortalité, du besoin à
l’opulence, de la passibilité à la couronne 95.
28. La proposition majeure fut [énoncée] de toute
éternité et la proposition
mineure sur la croix, mais la conclusion [eut lieu] lors de la
résurrection.
Les Juifs croyaient avoir confondu le Christ et lui criaient: "Si tu es
le
Fils de Dieu, descends de la croix". En fait, le Christ ne disait pas:
"Laissez-moi vivre", mais "laissez-moi assumer la mort et être
uni à l’autre extrémité, souffrir et mourir". Ce
fut alors que la
conclusion s’ensuivit. Ainsi se joua-t-il du diable.
94. Denys, Noms Divins, IV
(PG 3, 732
b; Dion., 304-305; trad. M. de Gandillac, p. 124).
95. Cf. Augustin, Cité de Dieu, IX, 15, 1: "Il fallait donc
qu’il ne fut
ni exclu de la mortalité, ni astreint à y rester. Il a
été fait mortel en
effet, non par un affaiblissement de la divinité du Verbe mais
en assumant la
faiblesse de la chair, et il n’est pas demeuré mortel dans cette
chair qu’il a
ressuscitée d’entre les morts... pour être conforme, par
ce qui passe, aux
hommes voués à la mort et les transférer d’entre
les morts à ce qui
demeure" (PL 41, 268; CCL 47, 262; BA 34, 387).
96. Matth. 27, 40.
29. Ces
arguments sont ceux dont le Christ se servait [auprès des
Apôtres], "leur
apparaissant pendant quarante jours". "Ne fallait-il pas, dit-il, que
le Christ souffrît pour entrer dans sa gloire ?". De ce centre,
Jean a
écrit: "Le soir, ce même jour, Jésus se tint au
milieu des disciples et
leur dit: Paix à vous". Et là, le Christ montra deux
choses: la sublimité
de la gloire, lorsqu’impassible et immortel, les portes closes, il
entra comme
Dieu; ensuite, "il leur montra ses mains et son côté", et
tira la
confession de Thomas, afin qu’il dise: "Mon Seigneur et mon Dieu".
Remarque la progression: première ment, il entra comme Dieu,
portes closes;
ceci fut la proposition majeure. Ensuite, il posa la proposition
mineure, lors
qu'"il leur montra ses mains et son côté".
Troisièmement, il tira la
conclusion, afin que Thomas confessât: "Mon Seigneur et mon
Dieu".
30. Non sans raison, le livre est scellé de sept sceaux. "Voici,
dit-il,
il a vaincu, le lion de la tribu de Judas, le rejeton de David: il
ouvrira le
livre et ôtera ses sept sceaux 100", qui sont les sept centres.
Le Christ,
en ouvrant le tombeau, annonça symboliquement l’ouverture du
livre, et, en
écartant les linges, la manifestation des mystères.
Telle est notre logique. Tel est le raisonnement que nous avons
à tenir contre
le diable qui dispute contre nous continuellement, car c’est dans
l’intégration
de la proposition mineure que se trouve toute la force [de
l’argumentation],
mais nous ne voulons pas souffrir ni être crucifiés. Le
but de tout notre
raisonnement est de devenir semblable à Dieu 101.
Le diable réputait insuffisant l’argument du Christ lorsqu’il le
vit souffrant,
mais le Christ se déjoua de lui.
97.
Act. 1, 3.
98. Lc 24, 26.
99. Jn 20, 19; 20, 20; 20, 28.
100. Cf. Bonaventure, La Triple Voie, 111, 3
(VIII, 13;
trad. V.M. Breton, p. 137).
101. Version F. Delorme: "Par conséquent, si nous voulons
être
participants de la conclusion, il nous faut être conformés
à la passion,
autrement il ne peut y avoir d’assomption sous le moyen terme ni de
tout ce qui
est un principe de démonstration, comme dit le Philosophe dans
le Premier livre
des Seconds Analytiques. Mais si nous ne voulons pas nous unir par la
souffrance au Christ souffrant, nous renions [son] nom, falsifions
l’assomption
du moyen terme et nous nous efforçons de paralogiser le Christ.
Mais lui ne
peut être trompé" (p. 15).
Job
[dit au
diable] 102: "Est-ce pour te moquer comme un mauvais augure ? Ou bien
pour
l’attacher comme tes serviteurs 103 ?", et le Christ présenta
l’argument
le plus fort, comme il est écrit au chapitre douze de l’Evangile
selon saint
Jean: "Moi, quand je serai élevé de terre, j’attirerai
tout à moi
104"
31. Le cinquième est le centre de la mesure, éminent par
l’élection morale. La
mesure, en effet, est une vertu; or, la vertu consiste dans le milieu
Ce centre
relève de la considération du moraliste.
32. Le Christ fut ce centre lors de l’ascension.
Il est dit dans le Livre de l’Exode: "Moïse pénétra
au milieu de la nuée
et y demeura quarante jours et quarante nuits". Ce que réalisa
le Christ
lors de l’ascension. C’est pourquoi il est dit dans les Actes des
Apôtres:
"Un nuage le déroba à leurs yeux 107". Ainsi le
chrétien doit monter
"de vertu en vertu 108", sans établir de terme à la
vertu, parce
qu’alors il cesserait d’être vertueux 109.
33. La foi est le fondement de la vertu, et nous, nous la posons comme
milieu.
Sur ce point, le moraliste dit que le milieu se tient "dans la mesure
fixée par la droite raison 110".
102. La version F. Delorme
reprend ici
le thème de la moquerie des Juifs (cf. Hex. I, 28): "Les Juifs,
en effet,
se moquant de lui et ne croyant pas à sa résurrection,
dirent: ‘Descends
maintenant de la croix et nous y croirons’. ils voulaient 9 le
syllogisme, qui
ne devient parfait que dans sa mort, restât imparfait" (p. 15).
103. Job 40, 24.
104. Jn 12, 32.
105. Aristote, Éthique à Nicomaque, II, 6: "La vertu est
une disposition à
agir d’une façon délibérée, consistant en
un médiété relative à nous, laquelle
est rationnellement déterminée et comme la
déterminerait l’homme prudent"
(1106 b; trad. J. Tricot, p.
106).
106. Ex. 24, 18.
107. Act. 1, 9. La version F. Delorme commente ainsi: <(Quand le
Christ
monta [ ciel] sous les yeux des disciples et plus de cinq cents
frères, comme
il est dit en Act. 1, 9, il entra d’une certaine façon ‘au
milieu de la nuée’,
comme caché à tout regard humain durant ‘quarante jours’
etc., c’est-à-dire
jusqu’au jour du jugement" (p. 16).
108. Ps 83, 8. Cf. Bonaventure, Serm. 2 in Asc. (IX, 319).
109. Cf. Bernard, Sermo ad Abbates, 2 (PL 183, 635 = Serm. 35, 2 De
diversis;
Op. 0m. V, 289-290); Bonaventure, IV Sent. 12. 2. 3, fund. 5 (IV, 292).
110. Aristote, Ethique à Nicomaque, VI, 13 (1144 b, 23): "La
droite règle
est celle qui est selon la prudence" (trad. J. Tricot, p. 312).
Or, telle est la foi 111: la foi est "comme
l’étoile
du matin au milieu de la nuée 112". Tiré des eaux du
baptême, le chrétien
s’élève en se réglant sur elle et entre dans la
ténèbre qu’est la foi. La foi
est assurément une ténèbre lumineuse sous [le
voile de] l’énigme.
Sur
ce fondement,
le Christ se bâtit en nous. Par la foi, l’âme progresse en
s’élevant aux vertus
politiques, comme du bas de la montagne, où Moïse fit douze
holocaustes;
ensuite aux vertus purificatrices, comme au milieu de la montagne; puis
[335]
aux vertus d’un esprit déjà purifié, comme au
sommet de la montagne, où se
trouve le lieu approprié à la contemplation des vertus
exemplaires, dont il est
dit dans le Livre de la Sagesse: "[La sagesse], en effet, est un
effluve
des vertus de Dieu et une pure émanation de la gloire de Dieu";
et
ensuite: "Elle est un reflet de la lumière éternelle"
quant à la
pureté ou tempérance; "et un miroir" quant à la
prudence; "elle
s’étend avec force d’un bout à l’autre du monde" quant
à la force; "et
dispose toutes choses suavement" quant à la justice 114.
34. Le sixième centre, celui de la justice, est sublime ou
excellent par la
réparation judiciaire. Le Christ sera ce centre lors du
jugement. Le juriste ou
politique considère ce centre, afin que la rétribution se
fasse selon les mérites.
Ce centre embellit le monde entier, parce qu’il rend belles les choses
difformes, plus belles les belles et très belles les plus
belles. C’est
pourquoi Augustin 115 dit que les damnés sont disposés en
enfer selon la
beauté.
111. Version F. Delorme:
"En
effet, de même que, selon le Philosophe, la raison
détermine le milieu des
vertus, de même, selon le théologien, la foi en
détermine le milieu, ce qui
appartient encore au domaine de la foi", (p. 16).
112. Sir. 50, 6, que la version F. Delorme commente ainsi: "et cela
parce
que la lumière [de la foi] est jointe à la
ténèbre. Quand donc Moïse,
c’est-à-dire tout chrétien est baptisé par l’eau,
il croit ce qu’il ne voit pas
et entre dans la ténèbre, où Dieu, qui est
lumière, demeure" (p. 16).
113. Sag.7,
114. Cf. Hex. VI, 6ss. La version F. Delorme
présente ici
une conclusion: "Dans toutes ces vertus, par conséquent, notre
intention,
par laquelle nous essayons de parvenir au Christ, nous fait progresser
par
ressemblance au Christ. La considération du Christ dans son
ascension à la
droite de Dieu, élève l’homme ‘de vertu en vertu’ (Ps.
83, 8) par la foi, afin
qu’il arrive au sommet dans la voie de la ténèbre, en
laquelle le Christ marcha
aussi. C’est ainsi que par la foi, l’homme progresse par les vertus
habituelles
et intellectuelles dans le Christ, qui est le [modèle]
exemplaire des
vertus" (p. 16-17).
35.
Au
chapitre premier du Livre d’Ezéchiel, il est écrit: "Je
regardai: c’était
un vent de tempête soufflant du nord, un gros nuage, un feu
jaillissant, avec
une lueur tout autour, et au centre, c’est-à-dire au milieu du
feu, comme
l’éclat de l’électrum, et au centre du feu, la
ressemblance de quatre animaux
116", et ceci décrit le jugement.
Premièrement, quant au bouleversement de la nature, par "le vent
de
tempête" et par "le nuage"; deuxièmement, quant à
la
conflagration du feu, par "le feu jaillissant"; troisièmement,
quant
à l’examen des âmes ou des mérites, par "la lueur",
car alors les
consciences seront claires; quatrièmement, quant à
l’assistance des juges, par
"tout autour"; le Christ dans sa double nature par
"l’électrum"; les quatre ordres par "les quatre animaux":
les pontifes dans le lion, les martyrs dans le boeuf, les confesseurs
dans
l’homme, les vierges dans l’aigle, en raison de la contemplation.
C’est pourquoi par le Christ se produira la séparation du pur et
de l’impur,
des agneaux et des boucs 117.
36. Les juristes portent des jugements sur des affaires d’argent, mais
nous,
nous parlons de notre propre jugement. C’est pourquoi: "Avant le
jugement,
éprouve ta justice"". [Ce centre embellit et achève le
monde]"
37. Le septième centre, celui de la concorde, est pacifique par
la
réconciliation universelle. Ce centre relève de la
considération du théologien
qui considère comment le monde, fait par Dieu, est reconduit
à Dieu 120. En
effet, bien que le théologien traite des oeuvres de la
création, il traite
principalement des oeuvres de la réconciliation 121.
115. Augustin, Vraie
Religion, 41,77
(PL 34, 156; CCL 32,237; HA 8, 139); Bonaventure, I Sent. 46, q. 5 (1,
830).
116. Ez. 1,4-5.
117. Cf. Matth. 25, 31 ss.
118. Sir. 18, 19.
119. Version F. Delorme (p. 18).
120. Cf. Bonaventure, De reductione artium ad theologiam (V, 319 ss).
121. Cf. Bonaventure, Brevil. 1, 1 (V, 210; trad. L. Mathieu, p. 61).
Le
théologien,
en effet, traite du salut de l’âme, à savoir: comment
commencé dans la foi, il
se développe dans les vertus et s’achève dans les dons
glorieux 122. C’est
pourquoi il est écrit dans l’Apocalypse: "Jamais plus ils ne
souffriront
de la faim ni de la soif, ni le soleil ne les accablera, ni aucune
chaleur,
puisque l’Agneau, qui est au milieu du trône, les guidera et les
conduira aux
sources des eaux de la vie 123".
38. L’Agneau au milieu des eaux est le Fils de Dieu, le Fils, dis-je,
qui est
la personne médiane [dans la Trinité] 124, d’où
provient toute béatitude. En
effet, Jean vit "un fleuve, au milieu de la place, jaillissant du
trône de
Dieu et de l’Agneau 125". L’Agneau de Dieu, en effet, nous guidera,
afin
que, voyant le corps, l’âme et la Divinité, nous trouvions
un pâturage, soit en
entrant soit en sortant 126rn Le centre médiateur
béatifiant rayonne en ce lieu
sur le corps et sur l’âme 127. Il est dit dans le Psaume: "Un
fleuve
impétueux réjouit la cité de Dieu*",
c’est-à-dire l’Esprit saint’
"jaillissant du trône de Dieu et de l’Agneau*". Et nulle
défaillance
intérieure, par laquelle la vie s’épuise, ne se produira,
parce qu'"ils ne
souffriront ni de la faim ni de la soif’ par défaut de
pâturage, "ni le
soleil ne les accablera 132" par un trouble extérieur.
39. Ces centres sont "les sept candélabres d’or*", ou le Christ
"au milieu des candélabres", ["ayant sept étoiles dans sa
main
droite"] 134, et sont les sept illuminations sapientielles
mentionnées,
c’est-à-dire la métaphysique, la physique, etc.
122. Cf. Bonaventure,
Brevil. VII, 7:
"L’âme tend plus parfaitement vers le ciel suprême,
lorsqu’elle a reçu la
glorification de son corps 9 se définit par les quatre dons (les
dots de
gloire): clarté, subtilité, agilite,
impassibilité" (V, 288; trad. L.
Prumères, p. 109).
123. Apoc. 7, 16-17.
124. Cf. Hex. I, 14.
125. Apoc. 22, 1-2.
126. Cf. Jn 10, 9. Cf. Bonaventure, Sermon
théologique IV,
11 ss (V, 570 ss; trad. G. Madec, Le Christ Maître, p. ss).
Ps-Augustin, De
Spiritu et Anima, 9 (PL 40, 785). En ce qui concerne la
béatitude, cf. III
Sent. 1. 2. 1, fund. d,
resp. (III, 19 s.).
127. Cf. Bonaventure, II Sent. 2. 2. 1. q. 1, ad 1(11, 72 a).
128. Ps. 45, 5.
129. Bonaventure, Brevil. V, 1 (V, 252 a; trad. J.P. Rézette, p.
29).
130. Apoc. 22, 1.
131. Apoc. 7, 16.
132. Apoc. 7, 16.
133. Apoc. 1, 12.
134. Apoc. 1, 13. 16. La version F. Delorme poursuit la citation
qu’elle va
commenter ensuite.
[Et
parce que
ces illuminations sont reçues en cette vie moins parfaitement
que dans la
patrie, elles sont signifiées par "les candélabres d’or"
quant au
premier état et par "les sept étoiles" quant au second.
Ou bien, en
tant qu’elles sont dans l’âme humaine contemplative, elles sont
indiquées par
les candélabres pour les deux états, et en tant qu’elles
s’appliquent au
Christ, qu’en lui et par lui sont exemplaires, elles sont
signifiées par les
sept étoiles. En lui, en effet, sont "tous les trésors",
etc., Col.
2, 3] Ce sont "les sept yeux de l’Agneau 136" et "les sept yeux
sur une pierre 137", comme dit Zacharie, et les sept jours 138 que fit
la
première lumière 139.
135. Version F.
Delorme (p. 18-19).
136. Apoc. 5, 6.
137. Zach. 3, 9.
138. Gen. 1, 3 ss.
139. La version F. Delorme présente une
autre conclusion:
"Sans le Christ, le savant se perd dans toute science. Le Christ
remplit
l’âme de splendeurs, produit en elle six illuminations
préalables et lui donne
le repos dans la septième, Eccl.[ 2]: Donne sept ou huit parts*"
(p. 19);
cf. Bonaventure, Itin. VI, 7
(V, 312 a; trad. H.
Duméry, p. 99); De red. art., 6 (V, 321-322; trad. P.
Michaud-Quantin, p. 63).
DEUXIÈME
CONFÉRENCE: La plénitude de la sagesse où doit
s’achever la
prédication, c’est-à-dire la porte et la forme de la
sagesse. *
1.
Au chapitre
quinze de l’Ecclésiastique, il est écrit: "Au milieu de
l’Eglise, il lui
ouvrira la bouche et l’emplira de l’esprit de sagesse et
d’intelligence, et le
revêtira d’un manteau de gloire 1". On a montré
précédemment ceux à qui le
docteur doit adresser sa prédication et par où il doit
commencer 2. Maintenant,
il reste à montrer où il doit l’achever, car il est
écrit: "dans la
plénitude de la sagesse et de l’intelligence".
A l’égard de la sagesse, note quatre choses: quelle est son
origine, quelle est
sa demeure, quelle est sa porte et quelle est sa forme.
Les deux premières ont été exposées dans
les Conférences sur les sept dons du
Saint Esprit*, où il était dit que la sagesse est la
lumière "descendant
du Père des lumières dans l’âme, et que, rayonnant
en elle, elle la rend
déiforme et en fait la demeure de Dieu. Cette lumière
"descendant [du Père
des lumières]" rend resplendissante la puissance intellective,
charmante
la puissance affective et résistante la puissance
opérative.
Cette demeure est édifiée sur les sept colonnes dont a
clairement parlé le
bienheureux Jacques. "La sagesse qui vient d’en haut, dit-il, est tout
d’abord pure, puis pacifique, modeste, docile, bienveillante, pleine de
miséricorde et de bons fruits, ne jugeant pas, sans jalousie".
Au chapitre
sept de l’Evangile selon saint Matthieu, il est dit de cette demeure:
1. Sir. 15, 5.
2. Cf. Hex. I, 1 ss.
3. Bonaventure, Conférence I: "l’origine de la sagesse" (V, 457
ss);
Conférence IX: "la demeure de la sagesse" (V, 498 ss).
4. Jac. 1, 17.
5. Jac. 3, 17.
"Celui
qui entend mes paroles et les met en pratique, est semblable à
un homme sage
qui a bâti sa demeure sur la pierre".
2. La porte de la sagesse est la convoitise et le désir
véhément de la
sagesse*, c’est pourquoi il est dit dans le Psaume: "Ouvre la bouche
[c'est-à-dire ton désir] 8, "et moi je l’emplirai [de
l’esprit de sagesse]
10. Tel est le chemin par lequel vient à moi la sagesse, par
lequel je pénètre
en elle et la sagesse en moi, tout comme la charité, dont il est
écrit:
"Dieu est charité, et qui demeure dans la charité demeure
en Dieu et Dieu
en lui 11". Mais on n’obtient pas cette sagesse sans une totale
complaisance; or là où se trouve cette totale
complaisance, la plus ardente
convoitise l’a précédée.
Il est écrit dans l’Ecclésiastique: "Mon fils, situ
convoites la sagesse,
garde la justice, et Dieu te la présentera*". L’observance de la
justice
dispose à la réception de [la sagesse], comme
l’appétit de la matière’
l’incline à la forme et l’habilite à être unie
à la forme par des dispositions
intermédiaires Non que ces dispositions soient anéanties,
elles en sont au
contraire davantage achevées, soit dans le corps humain soit
dans les autres’
L’observance de la justice introduit donc à la sagesse. C’est
pourquoi il est
écrit au chapitre sept du Livre de la Sagesse’ "Elle est le
reflet de la
lumière éternelle, le miroir sans tache de la
majesté de Dieu et l’image de sa
bonté. Et, bien qu’elle soit seule, elle peut tout, et demeurant
en elle-même, elle
renouvelle tout et se répand parmi les nations dans les
âmes saintes."
6. Matth. 7, 24.
7. Version F. Delorme: "Le chemin et la porte de la sagesse sont un
désir
véhément et une convoitise très ardente de
l’esprit" (p. 20).
8. Version F. Delorme (p. 20).
9. Ps. 80, 11.
10. Version F. Delorme (p. 20).
11. IJn4, 16.
12. Sir. 1, 33.
13. Aristote, Physique, I, 9: "Etant donné, en effet, un terme
divin... il
y a, dirons-nous, d’un côté une chose qui lui est
contraire; de l’autre ce qui
est constitué de telle sorte que, par sa propre nature, il tende
vers cet être
et le désire... Mais le sujet du désir, c’est la
matière comme une femelle
désire un mâle et le laid le beau" (192 a; trad. H.
Carteron, p. 49).
14. Cf. Hex. IV, 10.
15. La version F. Delorme développe quelque peu: "C’est pourquoi
on ne
doit pas dire qu’il y a trois âmes dans l’homme, [une âme]
végétale, [ âme]
sensible et [ âme] rationnelle, mais une âme avec ses
puissances, différentes,
certes, par essence, bien qu’elles conviennent avec l’âme selon
la substance et
le sujet (cf. Bonaventure, I Sent. 3. 2. 1, q. 3(1, 84) lISent. 24. 1.
2, q. 1
et q. 3 (11, 558, 565). Et s’il se trouve qu’Aristote ait dit qu’il y a
trois
âmes, il faut le comprendre dans un sens différent" (p.
20).
16. Sag. 7, 26 s.
3.
Comment
posséder cette sagesse? Cela apparaît par
l’autorité et par l’exemple.
En ce qui concerne le premier point, il est écrit au chapitre
six du Livre de
la Sagesse: "En effet, son commencement est le désir
sincère de la
discipline. Le souci de la discipline est donc l’amour, et l’amour est
la garde
de ses lois: or, la garde de ses lois est l’incorruptibilité
parfaite, et
l’incorruptibilité fait être proche de Dieu. Ainsi le
désir [337] de la sagesse
conduit au règne éternel 17". Par conséquent, le
désir de la sagesse
engendre le désir de la discipline 18
Il y a deux espèces de discipline: la discipline scolastique et
la discipline
monastique ou discipline des moeurs. Mais, sans la discipline
monastique, la
discipline scolastique est insuffisante pour acquérir la
sagesse, car ce n’est
pas en écoutant seulement, mais en observant, que l’homme
devient sage. C’est
pourquoi il est écrit dans le Psaume à propos de la
sagesse: "Enseigne-moi
la bonté, la discipline et la science 19". En effet, la science
ne
s’acquiert pas avant la discipline, ni la discipline avant la
bonté, et c’est
par la bonté et la discipline que la science habite en nous.
Le malade, en effet, n’est jamais guéri par le simple fait
d’écouter le
médecin, s’il n’observe ses prescriptions comme dit le
Philosophe, au deuxième
livre de l’Ethique Mais, il en est peu qui s’avancent sur ce chemin de
la
sagesse et il y en a peu, pour cette raison, qui parviennent à
la vraie
sagesse.
17. Sag. 6, 18-21.
18. La version F. Delorme ajoute: "La sagesse s’imprime [en nous] par
la
déiformité parce qu’en désirant la
déiformité nous venons à la sagesse"
(p.
19. Ps. 118, 66. Bonaventure a souvent considéré ce
verset comme le fondement
scripturaire du charisme d’enseignement des maîtres et des
prédicateurs
franciscains: cf. Sermon théologique IV, 23 (V, 573); trad. V.M.
Breton,
L’Unique Maître, p. 383; G. Madec, Le Christ Maître, p. 61;
Serm. I, Dom. 11 in Quadrad. (IX, 215; édit. J.G. Bougerol, Sermones dominicales,
p. 243). Ce verset
est aussi une des pièces maîtresses de l’argumentation
d’Hex. XIX, 3.
20. Aristote, Ethique à Nicomaque, 11,3(1105 b, 11 ss): "Mais la
plupart
des hommes, au lieu d’accomplir des actions vertueuses, se retranchent
dans le
domaine de la discussion, et pensent qu’ils agissent ainsi en
philosophes et
que cela suffira à les rendre vertueux: ils ressemblent en cela
aux malades qui
écoutent leur médecin attentivement, mais
n’exécutent aucune de ses
prescriptions. Et de même que ces malades n’assureront pas la
santé de leur
corps en se soignant de cette façon, les autres non plus
n’obtiendront pas
celle de l’âme en professant une philosophie de ce genre" (trad. J. Tricot, p. 100).
4.
Le désir de
la discipline engendre l’amour. "Le souci de la discipline est donc
l’amour". Si, en effet, tu aimes la discipline, tu aimeras la vertu en
toi, dans les autres et en son origine. D’autre part, la discipline ne
doit pas
être servile mais libérale, de façon à
considérer avec affection celui qui
l’adopte, afin que celui-ci agisse par amour et non par crainte 22. Si,
en
effet, tu es pauvre en raison de la discipline, il te faut aimer la
pauvreté,
et il doit en être de même dans toutes les autres vertus.
"L’amour est la garde des lois". Si, en effet, tu aimes le bien,
observes la loi, parce que "la fin du précepte est la
charité venant d’un
coeur pur". Et, quand tu gardes la loi, tu es sanctifié, tu es
rempli de
l’Esprit saint, tu es séparé alors de tout amour qui
n’est pas Dieu.
5. Cette sainteté est celle que décrit Denys, au chapitre
douze des Noms
Divins: "La sainteté, dit-il, est libre de toute
impureté, parfaite et
d’une pureté totalement immaculée". Être
sanctifié c’est donc être séparé
de tout amour, souillé et corrompu, qui peut corrompre
l’âme. Dans cette
sanctification, la créature est appelée à devenir
semblable au Créateur:
"Soyez saints, dit-il, parce que moi je suis saint". Cette
sainteté
rend déiforme, et c’est la raison pour laquelle les esprits
séraphiques
disaient: "Saint, saint, saint".
6. Quand l’âme est devenue déiforme, aussitôt la
Sagesse entre en elle, car il
est écrit, au chapitre sept du Livre de la Sagesse: "Elle est le
reflet de
la lumière éternelle et le miroir sans tache de la
majesté de Dieu"; et
ensuite: "elle se répand parmi les nations dans les âmes
saintes".
Sans sainteté, il n’est pas d’homme sage. Aussi est-il
écrit dans
l’Ecclésiastique:
21. Sag. 6, 17.
22. Cf.IJn4,18.
23. Sag. 6, 18.
24. 1 Tim. 1, 5.
25. Denys, Noms Divins, XII (PG 3, 969 b; Dion., 528-529; trad. M. de Gandillac, p. 170).
26. Lév. 11,45.
27. C’est-à-dire les esprits angéliques les plus proches
de Dieu et par
consequent les plus semblables à Dieu. Cf. Denys,
Hiérarchie céleste XIII, 4
(PG 3, 305 C; Dion., 971; trad. M. de Gandillac, p. 232; SC 58 bis,
158-159).
28. Is. 6, 3.
29. Sag. 7, 26-27.
"L’homme
saint persiste dans la sagesse comme le soleil, mais le sot est
changeant comme
la lune [parce qu’il n’est pas fondé dans la sainteté]
qui est la disposition
immédiate à la sagesse.
Ainsi donc la porte de la sagesse est la convoitise et le désir
véhément C’est
pourquoi il est écrit au chapitre sept du Livre de la Sagesse:
"J’ai
demandé et il m’a été donné de comprendre:
j’ai prié et l’esprit de sagesse est
venu en moi. Je l’ai préférée aux règnes et
aux sceptres, et auprès d’elle,
j’ai considéré comme rien les richesses", jusqu’à:
"Je me suis réjoui
en toutes choses, parce que cette sagesse me précédait,
mais j’ignorais qu’elle
en fût la mère".
Il dit qu’il l’a obtenue en demandant et en priant. Si, en effet, elle
est le
bien suprême, elle est suprêmement aimable, mais si elle
est tout bien, elle
est universellement désirable au-dessus de toutes choses.
Avec l’exemple de Salomon 34, apparaît de la même
façon [comment posséder cette
sagesse]: parce qu’il ne demanda pas de l’or et de l’argent, mais un
coeur
docile, la sagesse vint en lui. C’est pourquoi Jacques écrit:
"Si
quelqu’un parmi vous manque de sagesse, qu’il la demande à Dieu,
qui donne à
tous abondamment, sans récriminer, et elle lui sera
donnée. Mais qu’il demande
avec foi, sans nulle hésitation". Celui qui hésite, en
effet, n’a pas [un
coeur assez] bien discipliné. Telle est donc la porte de la
sagesse.
Un tel désir éteint les autres convoitises et
soulève l’homme au-dessus du
monde. C’est pourquoi [ dit: "Je l’ai aimée et recherchée
dès ma jeunesse;
j’ai cherché à la prendre comme épouse et je suis
devenu l’amant de sa
beauté".
7. La beauté de la sagesse est admirable et nul ne la voit sans
admiration ni
extase, comme Esther [le roi Assuerus] et [comme la Reine de Saba]
Salomon,
"dont toute la terre désirait voir le visage", car la Reine de
Saba
vint des extrémités de la terre pour écouter la
sagesse de Salomon et
lorsqu’elle vit "les ordres des ministres, leurs vêtements, les
échansons,
et les holocaustes qu’il offrait dans la maison du Seigneur, elle
n’avait plus
son esprit 40".
30. Sir. 27, 11.
31. Version F. Delorme (p. 22). Le sujet est explicitement celui d’Hex.
XIX.
32. Cf. Hex. II, 2.
33. Sag. 7, 7-12.
34. III Rois 3, 9 ss.
35. Jac. 1, 5.
36. Sag. 8, 2.
37. Cf. Esther 15, 10-18.
38. Version F. Delorme (p. 22).
39. III Rois 10, 24.
Mais
il faut
craindre ce que dit le Seigneur dans l’Evangile: "La Reine du midi se
lèvera lors du jugement avec cette génération et
elle la condamnera, car elle
vint des extrémités de la terre pour écouter la
sagesse de Salomon, et il y a
ici plus que Salomon". Les Juifs ne voulaient pas entendre la sagesse
issue de la bouche de la Sagesse, mais nous, nous avons le Christ en
nous et
nous ne voulons pas écouter sa sagesse. La chose la plus
abominable est que la
plus belle fille du roi nous soit offerte comme épouse, et que
nous préférions
nous unir à la plus laide des servantes pour forniquer. Nous
voulons retourner
aux plus viles nourritures de l’Egypte nous ne voulons pas être
restaurés par
la nourriture céleste.
8. Cette beauté de la sagesse est admirable, parce qu’elle est
tantôt uniforme,
tantôt multiforme, tantôt omniforme, tantôt sans
forme. Elle se revêt donc
[comme] d’une quadruple lumière. Elle apparaît uniforme
dans les r des lois
divines, multiforme dans les mystères des divines Ecritures,
omniforme dans les
vestiges des oeuvres divines, sans forme dans les ravissements des
extases
divines.
9. En ce qui concerne le premier point, il est écrit au chapitre
six du Livre
de la Sagesse: "La sagesse est brillante et jamais ne se
flétrit" —
car chez [338] elle, "il n’existe ni changement, ni l’ombre d’une
variation" — "et elle est facilement contemplée par ceux qui
l’aiment
et trouvée par ceux qui la cherchent. Elle vient au-devant de
ceux qui la
désirent, afin de se montrer à eux la première".
[La sagesse] apparaît donc immuable dans les règles des
lois divines qui nous
lient. Ces règles qui resplendissent dans les esprits rationnels
sont tous ces
modes par lesquels l’esprit connaît et juge ce qui ne peut
être autrement, par
exemple: que le principe suprême doit être
suprêmement vénéré, que le vrai
suprême doit être suprêmement cru et admis et que le
bien suprême doit être
suprêmement désiré et aimé.
40. III Rois 10, 5.
41. Matth. 12, 42.
42. Nombr, 11,4 s.; 21, 5. Cf. Hex. 1,9.
43. Sag. 6, 12.
44. Jac. 1, 17.
45. Sag. 6, 12-13.
Ces
règles se
trouvent inscrites sur la première table [de la loi divine] et
en elles
apparaît la sagesse, puisqu’elles sont si certaines qu’elles ne
peuvent être
autrement.
10. Ces règles sont infaillibles, indubitables et
incontestables, parce que le
jugement se fait par elles, mais non sur elles Et, pour cette raison,
"cette sagesse est brillante". Elles sont encore immuables,
incoercibles
et illimitées, et, pour cette raison, "[cette sagesse] jamais ne
se
flétrit". Elles sont si certaines, en effet, qu’en aucune
façon il n’est
possible de les contredire, si ce n’est d’une contradiction
extrinsèque à la
raison d’après le Philosophe, comme on peut le lire dans le
Premier livre des
Seconds Analytiques 50.
Ces règles, en effet, sont enracinées dans la
lumière éternelle et conduisent
en elle, mais [la lumière éternelle] n’est pas vue
elle-même pour cela. Il ne
faut pas dire non plus qu’elles sont fondées en quelque
lumière créée, comme en
une quelconque intelligence qui illuminerait les esprits, car, puisque
ces
règles sont incoercibles et s’offrent à tous les esprits,
il s’ensuivrait alors
que la lumière créée serait incoercible et serait
acte pur, ce qui est
contradictoire 52. Celui qui dit cela épuise la source de la
sagesse, et, plus
que celui qui adore une pierre, il façonne une idole, puisqu’il
fait de l’ange
un dieu. Cette sagesse, en effet, rayonne sur l’âme, car "elle
est assise
devant les portes, est-il dit, afin de se montrer à eux la
première".
46. Version F. Delorme.
Cf.
Bonaventure, III Sent. 37. 2. q. 1
(III, 821).
47. Cf. Bonaventure, Itin. II, 9 (V,
301 b; trad. H. Dumery,
p. 53).
48. Sag. 6, 12.
49. Sag. 6, 12.
50. Ces règles sont des axiomes qu’on ne peut contredire sans
contredire la
raison. Par contre notre impuissance à les "extérioriser"
dans le
discours peut être objet de contradiction. Cf. Aristote, Seconds
Analytiques,
I, 10: "On peut, en effet, toujours trouver des objections au discours
extérieur" (76 b; trad. J.
Tricot, p. 57). Version F. Delorme: "On ne
peut les contredire, si ce n’est peut-être en paroles" (p. 24). Cf. I Sent. 8. 1.
1. q. 2, ad 6: "A ce qu’on objecte que ce qui est exprimable est
pensable,
il faut répondre que d’une manière
générale, penser veut dire un acte d’un
esprit (mens), (mais d’un esprit qui peut) errer ou non, consentir ou
non. Sous
ce rapport, il est vrai que je peux exprimer et donc penser que Dieu
n’existe
pas (fund. 6). Mais dans un acte de pensée qui implique
l’assentiment, cela est
faux, puisque contredire les axiomes n’est possible
qu’extrinsèquement à la
raison, mais non pas intrinsèquement, comme dit le Philosophe
dans les Seconds
Analytiques" (I, 155); cf. Itin. III, 2 (V, 303
b; trad. H. Duméry, p. 63).
51. Cf. Bonaventure, II Sent. 1. 1. 2. q. 2 (II, 28).
52. Littéralement: "Ce qu’à Dieu ne plaise".
53. Sag. 6, 14.
11.
De plus,
la sage apparaît comme multiforme dans les mystères des
divines Ecritures.
L’Apôtre expose cette, multiformité des mystères
dans la Lettre aux Ephésiens:
"A moi, le moindre de tous les Saints, a été
donnée cette grâce,
d’annoncer aux païens les inépuisables richesses de la
grâce du Christ, et de
mettre en lumière pour tous, ce qu’est la dispensation du
mystère caché depuis
les siècles en Dieu, qui créa toutes choses, afin que la
sagesse multiforme de
Dieu parvienne par l’Eglise à la connaissance des
Principautés et des
Puissances dans les cieux".
Il ne faut pas comprendre que Paul enseigne les Anges, mais il est dit
"parvenir à la connaissance", parce qu’ils parviennent à
la
connaissance dans leur ministère même, comme on dit que
"la loi a été
donnée par les Anges", c’est-à-dire par le
ministère des Anges 56.
12. Cette sagesse est dite multiforme parce que les modes d’expression
sont
nombreux. Pour cette raison, il fut nécessaire que la sagesse
soit présentée en
de nombreuses figures, de nombreux sacrements et de nombreux signes, et
aussi
qu’elle soit voilée aux superbes et accessibles aux humbles Ces
voiles, qui
entourent le Christ, cachent la sagesse aux sages [de ce monde] et aux
impurs.
C’est pourquoi il est écrit dans l’Evangile selon saint
Matthieu: "Je te
loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir
caché cela aux sages et
aux prudents et de l’avoir révélé aux
tout-petits". Pour cette raison,
l’Apôtre dit bien: "A moi, le moindre de tous les Saints etc.
13. Mais comment Paul a-t-il annoncé "les inépuisables
richesses de la
grâce du Christ 60?" De cette manière: "Main tenant,
dit-il, demeurent
ces trois choses, la foi, l’espérance et la charité".
Dans l’Écriture resplendit une triple intelligence qui [nous]
enseigne ce qu’il
faut croire, ce qu’il faut espérer et ce qu’il faut faire. Ce
qu’il faut croire
quant à la foi, ce qu’il faut espérer quant à
l’espérance et ce qu’il faut
faire quant à la charité, qui consiste dans l’oeuvre et
non pas seulement dans
l’affection, comme il est écrit au chapitre quatorze de
l’Evangile selon saint
Jean: "Si quelqu’un m’aime, il observera ma parole".
Chacune d’elles a deux aspects.
14. La foi, en effet, est à la jointure de la tête et du
corps. Le
resplendissement quant à la foi est l’allégorie, et
celle-ci est double: l’une
envers la tête, l’autre envers le corps, l’une se rapporte
à a tête crucifiée,
née, etc., l’autre se rapporte au corps, à l’Eglise
première, intermédiaire et
dernière, que Salomon, dans le Cantique des cantiques loue selon
ce triple
état: "Qui est celle-ci, dit-il, qui monte comme l’aurore
naissante, belle
comme la lune, resplendissante comme le soleil", etc. — "Qui est
celle-ci, qui monte par le désert comme une colonne de
fumée, vapeur de myrrhe
et d’encens", etc. — "Qui est celle-ci, qui monte du désert
comblée
de délices et appuyée sur son bien-aimé ?".
15. De l’allégorie de la tête, Paul dit: "Je ne veux pas
que vous
l’ignoriez, frères: nos pères ont tous été
sous la nuée, tous ont passé à
travers la mer, [ tous ont été baptisés en
Moïse dans la nuée et dans la mer,
tous ont mangé le même aliment spirituel et tous ont bu le
même breuvage
spirituel. Or, ils buvaient à un rocher spirituel qui les
accompagnait, et ce
rocher, c’était le Christ".
Et, de l’allégorie du corps: "Il est écrit qu’Abraham eut
deux fils, l’un
de la servante, l’autre de la femme libre; mais celui de la servante
est né
selon la chair, celui de la femme libre en vertu de la promesse. Ceci
est une
allégorie: ces femmes sont les deux testaments". Il ne fut pas
nécessaire
de développer davantage, puisque par eux sont compris les deux
peuples.
16. Conformément à la [deuxième] intelligence, qui
est par l’espérance,
c’est-à-dire [qui enseigne] ce qu’il faut attendre, il y a une
double anagogie.
L’une, céleste, comme ici: Abraham, "regarde le ciel et compte
les
étoiles, situ 67", c’est-à-dire les Intelligences
célestes; et dans le
Livre de Job: "Connais-tu l’agencement du ciel ou bien appliques-tu sa
loi
sur la terre 68 ?".
54. Éphés.
3, 8-10.
55. Gal. 3, 19.
56. Cf. Augustin, La Genèse au sens littéral, V, 19, 37
ss (PL 34, 334 ss; BA
48, 427 ss).
57. Cf. Lc 10, 21.
58. Matth. 11, 25.
59. phés. 3, 8.
60. Ephés. 3,8.
61. ICor. 13, 13.
62. Cf. Bonaventure, Brevil., Prol. 4 (V, 205; trad. J.G. Bougerol, p.
105 ss).
63. Jn 14, 23.
64. Cant.6,10;3,
65. ICor. 10, 1-4.
66. Gal. 4, 22-24.
67. Gen. 15, 5.
L’autre,
supracéleste, comme [en ce passage de l’Ecriture où]
Abraham "vit trois
[personnes] et adora l’Un", parce que la Trinité est apparue en
elles, et,
dans [cet autre passage de l’ des deux Anges envoyés à
Sodome le Fils et
l’Esprit saint [apparaissent, eux qui sont] envoyés par le
Père. Le Père n’y
apparaît pas pour la raison qu’il n’est jamais envoyé 72,
mais il est parmi les
trois [personnes que vit Abraham], parce que le Père
apparaît, mais n’est
jamais envoyé.
Hugues emploie les dénominations suivantes: hiérarchie
céleste, hiérarchie
supracéleste et hiérarchie subcéleste. Certains
disent que cette manière de
parler est impropre, mais c’est faux, car le saint principat existe de
part et
d’autre.
17. Conformément à la troisième intelligence, la
tropologie enseigne ce qu’il
faut faire. Celle-ci est double: l’une convient à la vie active,
où il est
enseigné ce qu’il faut faire et l’autre à la vie
contemplative, où il est
enseigné comment contempler et comment l’âme est
portée en Dieu; ce qui
pourtant n’est pas de l’anagogie, puisqu’il s’agit de la
préparation de l’âme
qui tend ainsi du plus bas au plus haut.
68. Job 38, 33.
69. Gen. 18, 2.
70. Ambroise, De Excessu fratris sui Satyri, II, n. 96: "tres
suscipiens,
unum adorans" (PL 16, 1342). Augustin, Contr. Maximin. Aria II, 25, 27
(PL
42, 808 s.).
71. Cf. Gen. 19, 1; Augustin, Contr. Maximin. Arian., II, 25, 27 (PL
42,
808 s.).
72. Augustin, La Trinité, II, 5, 8: "Nulle part dans
l’Écriture il n’est
question d’une mission du Père" (PL 42, 849; CCL 50, 89; BA 15,
199).
73. Hugues de Saint-Victor, Exposition sur la Hiérarchie
céleste, I, 2 ss (PL
175, 927 ss); cf. Bonaventure, Brevil., Pro!. 3 (V, 204-205; trad. J.G. Bougerol, p.
101-103).
74. Sur ce point Hugues de Saint-Victor et
Bonaventure à
sa suite s’opposent à la tradition dionysienne (cf. Les Noms
Divins, I, 4; II,
2, 4, 5 (PG 3, 589 d; 640 a, 640 d, 644 a), en étendant la
notion de hiérarchie
à la Divinité elle-même. Le "saint principat" est
alors la fonction
d’un unique hiérarque, c’est-à-dire le Verbe: "L’unique
hiérarque
Jésus-Christ, qui non seulement en raison de la nature humaine
assumée est
hiérarque de la hiérarchie ecclésiastique, mais
aussi de la hiérarchie
angélique et personne médiane dans la hiérarchie
supracéleste de la bienheureuse
Trinité", Brevil. Pro!.
3, n. 2 (V, 205; trad. J.G.
Bougerol, p. 103).
Cette
sagesse
est cachée et donc voilée aux superbes qui restent
incapables de comprendre les
Ecritures. Les Écritures et les mystères ne peuvent
être compris sans connaître
le cours du monde et la disposition hiérarchique
18. La sagesse de Dieu apparaît en ces mystères plus
merveilleusement encore
que dans le premier mode.
Par exemple, si voulant louer l’épouse de sa beauté et de
sa sincérité, je dis
simplement: elle est belle, elle est sincère, mon coeur n’en est
pas beaucoup
affecté. Mais quand je dis: "Tes joues sont belles comme des
tourterelles
et ton cou comme des colliers", tout en comprenant, je la mets
admirablement en valeur. Je la célèbre, en effet, non
seulement comme chaste et
honnête, mais de ce qu’elle est amoureuse et chaste par amour de
l’époux. La
tourterelle, en effet, est un oiseau chaste et amoureux, qui par amour
de son
compagnon, autant qu’il vit et même après sa mort, ne
s’accouple avec aucun
autre. L’épouse donc n’est pas honnête d’être
chaste, mais d’être chaste par,
amour de l’époux.
"Belles sont donc les joues" saillantes où apparaît la
beauté.
"Ton cou comme des colliers": le cou, par lequel la voix est
émise,
signifie la vérité; les colliers, qui ornent la poitrine
et l’enserrent,
signifient la discrétion, parce que, si quelqu’un dit la
vérité soit quand il
ne doit pas, soit de la manière qu’il ne doit pas, soit
où il ne doit pas, soit
à qui il ne doit pas, la vérité demeure sans
beauté -
19. Cette sagesse résulte des nombreux mystères de
l’Ecriture, de même que par
de nombreux miroirs se produit la multiplication des rayons et des
feux. Ces
[mystères] sont "les miroirs des femmes" dont est
constitué "le
bassin de bronze". Cette sagesse est celle de l’Ecriture, "afin que
le visage découvert, réfléchissant la gloire du
Seigneur, nous soyons
transformés en cette même image de clarté en
clarté de la clarté de l’allégorie
à la clarté de l’anagogie, puis à celle de la
tropologie. Cette sagesse est donnée
selon la mesure de foi, "à chacun selon la mesure de foi
départie par
Dieu", car l’homme devient plus sage, dans la mesure où il
maîtrise et
soumet davantage l’intellect 81 et acquiert la foi par
l’humilité. Paul se dit
professeur de cette sagesse. Moïse posa les règles 82 et
les lois, et pour
cette raison eut la face voilée 83, mais l’Apôtre eut la
face découverte 84.
75. Bonaventure, Brevil.
Prol. (V, 202
b; trad. J.G. Bougerol, p. 91).
76. Cant. 1, 9; cf. Bède, Sur le Cantique, I, 9 (PL 91, 1094;
CCL 119 B,
202; Bernard, Sermons sur le Cantique, Serm. 40,4 (PL 183, 1001; Op.
0m., II,
24); Guillaume de St-Thierry, Exposé sur le Cantique (SC 82, 176
n. 3).
77. C’est-à-dire: sans affecter le coeur.
78. Ex. 38, 8.
79. II Cor. 3, 18.
80. Rom. 12, 3.
20.
De plus,
la troisième face de la sagesse est omniforme dans les vestiges
des oeuvres
divines. C’est pourquoi il est écrit dans
l’Ecclésiastique 85: "La racine
de la sagesse, à qui fut-elle révélée, et
qui a connu ses ressources? La
discipline de la sagesse, à qui fut-elle
révélée et manifestée, et qui a
compris la multiplicité de ses entreprises? Un seul, le
Très-haut et
Tout-puissant Créateur de toutes choses". Et ensuite: "C’est lui
qui
l’a créée dans l’Esprit saint, vue,
dénombrée et mesurée, et qui l’a répandue
sur toutes ses oeuvres".
[340] Cette sagesse a été manifestée, c’est
pourquoi il est écrit: "La
sagesse crie au-dehors, sur les places elle élève la
voix". Cependant,
comme un frère lai illettré qui tient un livre dont il ne
sait que faire, nous
ne la recherchons pas, et c’est pourquoi [la lecture de] cette
écriture nous
est devenue [difficile] comme le grec, le barbare ou l’hébreu et
sa source
totalement inconnue.
21. Cette sagesse est répandue en toute chose, parce que quelle
que soit la
chose, en quelque propriété que ce soit, elle comporte la
règle de la sagesse
et montre la sagesse divine. Celui qui connaîtrait toutes les
propriétés,
jouirait clairement de cette sagesse. Les philosophes
s’adonnèrent à considérer
cette sagesse, et Salomon lui-même, qui s’en fit le reproche, en
disant:
"J’ai dit: je deviendrai sage; mais celle-ci s’éloigna de moi
plus
encore". En effet, quand quelqu’un s’adonne à rechercher cette
sagesse par
une investigation curieuse des créatures, alors elle
s’éloigne plus encore.
81.
Cf. II Cor. 10, 5.
82. Cf. Hex. II, 9-10: "Ces règles […]
inscrites sur
la première table de la loi [ conduisent dans la lumière
éternelle, mais la
lumière éternelle n’est pas vue elle-même pour
cela". Cette absence de
vision est symbolisée ici par le voile.
83. Ex. 34, 30: "la face cornue" d’après la version de la
Vulpte.
84. 11 Cor. 3, 13-18. La version F. Déforme ajoute: "C’est ainsi
que cette
sagesse est multiple, laquelle présente, non pas toutes, mais
beaucoup de
choses en figures" (p. 26).
85. Sir. 1, 6-8. 9-10.
86. Prov. 1, 20.
87. Eccl. 7, 23-24.
22.
L’oeuvre
de Dieu se dit de trois manières: de la première
manière, il s’agit de
l’essence, quelle que soit l’oeuvre et en quelque genre que ce soit,
substance
ou accident; de la deuxième manière, il s’agit de
l’essence complète,
c’est-à-dire la seule substance; de la troisième
manière, il s’agit de
l’essence faite à l’image de Dieu, telle la créature
spirituelle.
La sagesse de Dieu a été répandue sur elles, comme
"sur ses oeuvres".
23. Mais en elles prédomine un ordre. En effet, Dieu crée
chaque essence
"avec mesure, nombre et poids". En don nant cela, il donne le mode,
l’espèce et l’ordre: le mode qui la constitue, l’espèce
qui la distingue et
l’ordre qui l’ordonne Aucune créature, en effet, n’est sans
mesure, sans nombre
et sans inclination; et c’est là que se discerne le vestige et
se manifeste la
sagesse, comme un pied se discerne par sa trace. Le vestige conduit
à cette
sagesse en laquelle est un mode sans mode, un nombre sans nombre et un
ordre
sans ordre [Par elle, nous nous élevons à cette essence,
en laquelle se trouve,
comme dans un livre, la lumière de la sagesse] 92.
Dans la substance se trouve un vestige plus élevé,
représentant l’essence
divine. En effet, toute substance créée a matière,
forme et composition,
c’est-à-dire: un fondement ou principe originel, un
complément formel et une
cohésion 93; elle a substance, vertu et opération 94.
Le mystère de la Trinité est représenté en
ces choses: le Père comme origine,
le Fils comme image et l’Esprit saint comme lien.
24. Dans la créature, le principe originel se distingue du
complément formel,
mais non pas en raison d’une distinction hypostatique comme en Dieu, ni
en
raison d’une distinction accidentelle, mais selon une distinction de
principes
dont l’un est actif et l’autre passif. Ecarter cela de la
créature, en disant
qu’elle est acte pur et n’a pas de composition, c’est lui ôter la
représentation de la Trinité.
88. Texte cité en
Hex. JI, 20: Eccl.1, 10.
89. Sag, 11, 21.
90. Bonaventure, I Sent. 3. 1, dub. 3 (I, 79).
91. Cf. Augustin, Les 83 questions, q. 18 (PL 42,553; CCL 44 A, 23; BA
10, 67).
92. Version F. Delorme (p. 27), cf. Hex. II, 20.
93. Cf. Alain de Lille, De arte seu articulis catholicaefldei, 1, 24-25
(PL
210, 603-604); Robert Grossetête, Divinoruin Nominum reseratio
(éd.
F. Ruello, AHDLMA, 1959, p.
151, n° 46).
94. Denys, La Hiérarchie céleste,
XI, 2 (PG 3, 224 d;
Dion., 930; trad. M. de Gandillac, p. 224; SC 58 bis, 143).
25.
De même,
il ne convient pas de dire que la créature est composée
pour la raison qu’elle
est par un autre car être par un autre ne produit pas de
composition, parce
qu’alors le Fils serait composé puisqu’il est par le
Père, aussi l’Esprit saint
puisqu’il est par les deux Autres. Seul, l’Etre divin est simple. En
lui, ne
diffèrent pas l’être, le mode d’être et la
perfection de l’être, et pour cette
raison l’être est appelé nom de Dieu parce que
l’être en Dieu est ce qu’est
Dieu. Mais, dans la créature diffèrent l’être, le
bien-être et l’être-tel 98.
26. L’autre vestige de cette sagesse consiste dans [la triade]:
substance,
vertu et opération 99 La vertu procède de la substance,
l’opération de la
substance et de la vertu, et la chose tient l’être de la
substance, le pouvoir
de la vertu, l’agir de l’opération. De plus, la vertu n’est pas
accidentelle à
la substance, bien que le Philosophe dise que la puissance naturelle
est une
qualité. Il l’affirme, de fait, dans la mesure où il dit
que le mode résulte de
la substance 100, comme il est évident par l’exemple du dur et
du mou 101.
95. Bonaventure pour qui
l’ange, en
tant que créature, est composé de matière et de
forme (II Sent. 3.1.1. q. 1
(II, 89 ss), vise ici les positions de Siger de Brabant et Boéce
de Dacie (cf. R.
Hissette, Enquête sur les 219 articles condamnés à
Paris, le 7mars 1277, art.
42-43. 83-84, p. 82 ss et
147 ss), mais aussi celle de Thomas d’Aquin (cf. E. Gilson, La
philosophie de
saint Bonaventure, 19782, p. 198 ss; J.F. Quinn, The Historical
Constitu tion
ofSt. Bonaventure’s
Philosophy (Toronto, 1973, p. 159 ss).
96. Bonaventure, I Sent. 8. 2. q. 1-2 (I, 165 ss).
97. Cf. Ex. 3, 14. Bonaventure, Itin. V, 2 (V, 308 b; trad. H.
Duméry, p. 83).
98. Cf. Denys, Noms Divins, V, 8 (PG 3, 821 d; Dion., 351).
99. Cf. Hex. II, 23. Version F. Delorme: "De
même, en
effet, que chaque créature possède mode, espèce et
ordre pour actualiser la
représentation [trinitaire] dont il vient d’être
parlé, de même a-t-elle
substance, vertu et opération" (p. 28).
100. Cf. Bonaventure, II Sent. 41. 1. q. 2, resp.: "La blancheur est
essentielle à l’homme blanc, selon qu’il est blanc, mais elle ne
lui est pas
essentielle selon qu’il est homme" (II, 941).
101. Aristote, Catégories, 8 (9 a, 15 ss): "Un autre genre de
qualité...
(est) tout ce qui est dit selon une aptitude ou une inaptitude
naturelle E...]
Il en est de même pour le dur et le mou: le dur est ainsi
appelé parce qu’il
possède une aptitude naturelle à ne pas être
facilement divisé, et le mou parce
qu’il possède l’inaptitude corrélative" (trad. J. Tricot, p. 43-44).
27.
Enfin, il
y a la créature faite à l’image de Dieu, soit selon
l’image naturelle soit
selon l’image gratuite 102. L’image naturelle est [constituée de
la triade]:
mémoire, intelligence et volonté, en lesquelles reluit la
Trinité. Par l’image
gratuite, l’âme est marquée d’un sceau, et dans cette
empreinte reçoit
l’immortalité, [la sagesse] 103, et la joie.
L’immortalité, selon que
l’éternité se tient dans la mémoire, la sagesse
selon que la vérité rayonne
dans l’intelligence et la joie selon que la bonté se plaît
dans la volonté 104.
Ces [trois dons], en vérité, ornent les intelligences ou
les substances
réformées
[Par conséquent toute créature raconte la sagesse du
Créateur] 106 Il apparaît
ainsi que le monde entier est comme un miroir recevant les rayonnements
de la
divine sagesse, et comme un charbon 107 répandant la
lumière.
28. La ème face de la sagesse est la plus difficile, puisque
sans forme,
et qu’elle semble ainsi détruire les précédentes,
mais il n’en est rien.
L’Apôtre, en effet, au chapitre deux de la Première lettre
aux Corinthiens, dit
à son sujet: "Nous parlons de sagesse parmi les parfaits, d’une
sagesse
qui n’est pas de ce monde. Nous parlons d’une sagesse cachée
dans le mystère,
que ni l’oeil n’a vue, ni l’oreille entendue, [341] qui n’est pas
montée au
coeur de l’homme, mais que Dieu nous a révélée par
son Esprit. L’Esprit, en
effet, sonde toutes choses, jusqu’aux profondeurs de Dieu 108". Paul
enseigna cette sa gesse à Denys 109, Timothée et aux
autres parfaits, mais la
cacha aux autres. Il nous faut donc être parfaits pour parvenir
à cette
sagesse: "Oubliant ce qui est en arrière, dit-il, tendu vers
l’avant, pour
tâcher de comprendre 110.
102. Cf.
Brevil. II, 12 (V, 230 b; trad. T. Mourien, p.
125):
"Image... rendue déiforme par la grâce".
103. Version F. Delorme (p. 29).
104. Cf. Bonaventure, Brevil. VII, 7, n. 1 (trad. L. Prunières,
p. 109),
d’après Bernard (Serm. sur le Cantique, serm. XI, 5; PL 183, 826 b; Op. 0m. I, 57).
105. C’est-à-dire les Anges et les âmes en état de
grâce. Cf. Bernard, Serm.
sur le Cantique, serm. XI,
5; PL 183, 826 b; Op. 0m. I, 57); Bonaventure,
Itin., III
et IV (V, 306 ss; trad. H. Duméry, p. 61-81).
106. Version F. Delorme (p. 29); cf. Ps. 18, 2.
107. Jean Damascène, La foi orthodoxe, 13 (PG 94, 1150).
108. I Cor. 2, 6-10.
109. Cf. Denys, Noms Divins, III (PG 3, 681 a; Dion., 130; trad. M. de Gandillac, p. 91).
110. Phil. 3, 12.
111. I Cor.2,7.
29.
Cette
sagesse est "cachée dans le mystère 111". Mais comment?
Si "elle
n’est pas montée dans le coeur de l’homme 112", comment la
comprendre,
puisqu’elle est sans forme 113?
Note qu’ici se tient la perfection de la sagesse chrétienne.
C’est pourquoi
Denys, après avoir écrit de nombreux livres, acheva
là son oeuvre, c’est-à-dire
à la Théologie Mystique. Aussi, faut-il que l’homme soit
instruit en de
nombreuses choses et de toutes [les formes] précédentes
[de la sagesse]
"a. Denys écrit dans la Théologie Mystique" "Mais toi,
dit-il,
mon ami Timothée, en ce qui concerne les visions mystiques, par
une action et
une contrition énergique, laisse les sens", etc. Il veut dire,
en effet,
qu’il est nécessaire d’être libre de toutes les choses
qu’il énumère alors, et
de les abandonner toutes. C’est comme s’il disait: Au-dessus de toute
substance
et connaissance, se tient celui que je veux comprendre. Là se
produit
l’opération la plus secrète, transcendant tout intellect,
que personne ne
connaît si ce n’est celui qui l’a expérimentée.
Dans l’âme, en effet, se
trouvent de nombreuses puissances d’appréhension: la sensation,
l’imagination,
l’estimation et l’intellection, qu’il faut toutes abandonner. Au sommet
est
l’union d’amour qui les transcende toutes.
Ainsi apparaît-il que la béatitude n’est pas toute dans la
puissance
intellective 116.
30. Cette contemplation se fait par grâce, mais l’ascèse
cependant est utile
pour se séparer de tout ce qui n’est pas Dieu, et, s’il est
possible, de
soi-même. Ceci est l’union suprême par amour, et, parce
qu’elle se réalise par
l’amour seul, l’Apôtre dit: "Enracinés et fondés
dans la charité, afin de
pouvoir comprendre avec tous les Saints, ce qu’est la Longueur, la
Largeur, la
Hauteur et la 117"
112. I Cor.2, 9.
113. La version F. Delorme introduit l’exposition de cette
manière:
"‘Cachée dans le mystère’ (I Cor. 2, 7), elle n’est ni
perçue ni ne vient
dans le coeur, sans que l’homme soit son disciple comme membre de
l'Eglise,
excellent zélateur de la foi et amant parfait de la sagesse,
parce qu’,l s’agit
[ sagesse] mystique" (p. 29).
114. Cf. Hex. II, 28.
115. Denys, Théologie Mystique, I (PG 3,
997 b; Dion.,
567; trad. M. de Gandillac, p. 177).
116. Bonaventure, I
Sent. 1. 2. q. 1, ad 2-3(1,37); IV Sent. 49. 1. q. 4-5 (1V, 1006 ss).
117. Éphés. 3, 17.
Cet
amour transcende
tout intellect et toute science. Mais, s’il transcende [toute] science,
comment
cette sagesse peut-elle être vue? Pour cette raison,
l’Apôtre ajoute: "À
Celui qui est capable de faire bien au-delà de tout ce que nous
pouvons
demander ou concevoir"" etc., car cette sagesse n’est pas au pouvoir
de l’homme, à moins que Dieu ne la lui révèle.
Pour cette raison, l’Apôtre dit
[encore] "Mais à nous Dieu l’a révélée par
son Esprit"".
C’est pourquoi l’esprit, lié à Dieu en cette union, dort
d’une certaine façon
et veille d’une certaine façon, ainsi qu’il est écrit:
"Je dors et mon
coeur veille 120". Seule la puissance affective veille et impose le
silence à toutes les autres. En cet état, l’homme est
aliéné de ses sens et mis
en extase et "entend des paroles secrètes 121 que l’homme ne
peut redire
122", parce qu’elles sont seulement dans la puissance affective. C’est
pourquoi, puisque ne peut être exprimé que ce qui est
conçu et conçu que ce qui
est compris, et que l’intellect se tient en repos, il s’ensuit que l’on
ne peut
rien dire ni expliquer. Et il en est ainsi.
Puisqu’on ne parvient à cette sagesse que par grâce 123,
le sage auteur
attribue la révélation de "toutes les choses
cachées et non-vues" au
Saint Esprit et au Verbe lui-même, et dit pour cette raison:
"J’ai appris
toutes les choses cachées et non-vues, car la sagesse, artisan
de toutes
choses, me les enseigna 124". Et il dit, ce qui est comparable à
ce que
dit Paul 125, qu'"en elle, en effet, est un esprit d’intelligence,
saint,
unique, multiple, subtil 126" etc. Cet esprit élève
l’âme [soudainement]
127 et enseigne "les choses non-vues". Celui-ci est le doigt de Dieu
128, auquel le mage 129 de Pharaon, c’est-à-dire notre
intellect, ne peut
atteindre. Il y a beaucoup de sages des premières [formes de la
sagesse], mais
peu de la dernière.
118. Éphés.
3, 20.
119. I Cor.2, 10.
120. Cant. 5, 2.
121. D’après Matth. 15, 18, les paroles "procèdent du
coeur". Elles
procèdent ici "du fond du coeur de Jésus" (cf. l’Arbre de
vie, XXX:
"arcano cordis" (VIII, 79 b), devenu le coeur du croyant, cf. La
vigne mystique, III, 4: "car son coeur est aussi le mien" (VIII, 164
a; trad. J. de Dieu, OEuvres spirituelles de saint Bonaventure, III, p.
133).
Ce "contact d’être à être" (H.U. von Balthasar, La
Gloire et la Croix,
II, 1, p. 291), est sponsal (idem, p. 246); cf. La perfection de la
vJe:
"comme on imprime un cachet sur la cire molle, imprimez Jésus
votre Epoux
sur votre coeur" (VIII, 123 b; trad. V-M. Breton, p. 203).
122. II Cor. 12, 4.
123. Version F. Delorme: "On ne parvient pas à cette
expérience sans un
très grand amour. En effet, la puissance de connaissance ou
d’intellection ne
peut y atteindre par elle-même, mais par la très grande
condescendance d’en
haut" (p. 30).
124. Sag. 7, 21.
125. Le texte renvoie à la citation de I Cor. 2, 6 ss,
citée d’une façon
discontinue en Hex. II, 28, et spécialement à II Cor. 2,
11: "Nul ne
connaît ce qui concerne Dieu, sinon l’Esprit de Dieu".
31.
Cet amour
sépare, endort et surélève. Il sépare, en
effet, de toute autre affection à
cause de l’unique amour de l’époux. Il endort, repose les
puissances et impose
le silence. Il surélève, parce qu’il conduit [finalement
et d’une manière
appropriée] en Dieu.
L’homme est alors comme mort. Pour cette raison, il est dit: "l’amour
est
fort comme la 131", parce qu’il sépare de toutes choses. Il est
nécessaire, en effet, que l’homme meure de cet amour, afin
d’être surélevé [en
Dieu]. C’est pourquoi il est écrit: "l’homme ne me verra pas
sans mourir
132".
Dans la réalisation d’une telle union, la vertu de l’âme
se rassemble dans
l’unité, elle entre en son intime et par conséquent monte
en son sommet,
puisque selon Augustin 133, l’intime et le sommet sont identiques 134.
De ce
sommet, il est dit dans le Cantique des cantiques: "Je vous en conjure,
filles de Jérusalem, n’éveillez pas, ne réveillez
pas, ma bien-aimée, avant
qu’elle le veuille", [afin de ne pas réveiller celui qui,
possédant
l’Esprit qui "scrute toutes choses", possède toute vertu, mais
qui
dans son sommeil est surélevé au-dessus des êtres
sensibles et intelligibles]
136V
126. Sag. 7, 22 que la
version F.
Delorme commente ainsi: "qui enseigne la sagesse uniforme, multiforme,
omniforme et sans-forme" (p. 30).
127. Version F. Delorme (p. 30).
2 128. Ex. 8, 19. C’est-à-dire l’Esprit saint d’après Le
11, 20 et Matth. 12,
129. Version F. Delorme: "la main de Pharaon" (p. 31).
130. Version F. Delorme (p. 31).
131. Cant. 8, 6.
132. Ex. 33, 20.
133. Augustin, Trinité, XII, 1, 3: "De même que parmi les
animaux il ne
s’est pas trouvé pour l’homme d’aide semblable à lui,
mais qu’a été tiré de lui
celle qui lui a été donnée pour épouse; de
même notre âme spirituelle, grâce à
laquelle au-dessus et à l’intime de nous-mêmes nous
prenons conseil de la
vérité" (PL 42, 999; CCL 50, 357; BA 16, 217). Cf.
Ps-Augustin, De Spiritu
et Anima, 34 (PL 40, 804).
134. Cf. Bonaventure, II Sent. 8. 2. q. 2 (II, 226).
135. Cant. 3, 5.
136. Version F. Delorme, qui cite I Cor. 2, 10 (p. 31).
32.
[342] Il
nous est utile pour parvenir à ce sommeil d’être
élevé au-dessus de tous [nos]
sens et de toutes [nos] opérations intellectuelles qui sont
liées aux
fantasmes, et d’abandonner aussi les Intelligences angéliques,
afin de dire:
"Les vigiles, qui gardent la ville, me rencontrèrent, à
peine les avais-je
dépassés, j’ai trouvé celui qu’aime mon âme
137". Tel est l’enseignement
de Denys’ abandonner les choses sensibles et intellectuelles, les
étants et les
non-étants — il appelle les choses temporelles non-étants
parce qu’elles sont
en continuelle variation — et ainsi entrer dans le rayon des
ténèbres. On dit
ténèbre, parce que l’intellect ne saisit pas, et que
cependant l’âme est
suprêmement illuminée.
Et, parce qu’on n’obtient cela que par la prière 139, Denys
commence par une
prière, en disant: "Trinité supra-substantielle,
supra-divine, supra-bonne
140". Comprends que ceci se dit, non pas relativement à Dieu,
mais
relativement à notre intellect, parce que la Trinité est
plus substance et plus
Dieu que ce que notre intellect peut en saisir, et il en est de
même pour le
reste. Et plus loin: "Détournant les yeux de l’esprit parce que
l’esprit
ne peut regarder par les yeux intellectuels et que ceux-ci doivent se
détourner. Pour cette raison, il est dit dans le Cantique des
cantiques:
"Détourne tes yeux de moi, ils m’ont fait m’envoler 142". Quand
l’esprit s’efforce de voir cette sagesse par les yeux intellectuels,
alors le
Christ s’éloigne, parce que l’intellect n’entre pas ici, mais la
puissance
affective. C’est pourquoi il est écrit dans le Cantique des
cantiques: "Tu
as blessé mon coeur, ma soeur, mon épouse; tu as
blessé mon coeur, avec un seul
de tes yeux 143, parce que la puissance affective pénètre
jusqu’à la profondeur
du Christ "et avec un seul des cheveux de ton cou 144", parce que le
cheveu signifie l’élévation des considérations
spirituelles 145.
137. Cant. 3, 3.
138. Denys, Théologie Mystique, I, 1, également
citée dans Itin., VII, 5 (V,
313 a, trad. H. Duméry,
p. 105).
139. Cf. Bonaventure, Itin., I, 1 (V, 297 a; trad. H. Duméry, p.
27).
140. Denys, Théologie Mystique, I (PG 3,
997 a; Dion.,
565; trad. M. de Gandillac, p. 177).
141. Cf. Denys, Théologie Mystique, II (PG 3, 1025 b; Dion., 579
ss; trad. M.
de Gandillac, p. 180).
142. Cant. 6, 4.
143. Cant. 4, 9.
144. Cant. 4, 9. Cf. parmi les oeuvres de Bernard, Gilbert de Hollanda,
Sermon
sur le cantique, XXX, 3 (PL 184, 3).
Et
Denys
poursuit 146: "Mais toi, mon ami Timothée, en ce qui concerne
les visions
mystiques, par une énergique action et contrition, laisse les
sens et les opérations
intellectuelles" etc., et indique que cette ascension se fait par la
vigueur et le très fort ébranlement de l’Esprit saint,
comme il est dit d’Elie:
"Voici, le vent renversant les monts et brisant les pierres etc. Il
n’est
pas en notre pouvoir d’avoir ce feu, mais si Dieu l’envoie d’en haut,
il
convient au prêtre de l’entretenir et de l’alimenter du bois de
la prière 148.
33. Cette ascension s’accomplit par affirmation et par retranchement
149.
Par affirmation, du plus haut au plus bas, et par retranche ment, du
plus bas
au plus haut. Ce dernier mode convient davantage, comme [de dire: Dieu]
n’est
pas ceci, [Dieu] n’est pas cela, car je ne prive pas Dieu de ce qui est
sien ou
bien de ce qu’il est en lui-même, mais je lui attribue, d’une
façon meilleure
et plus excellente, ce que je comprends.
L’amour suit toujours le retranchement, à l’exemple de
Moïse 150 qui d’abord se
sépare des anciens, ensuite gravit la montagne et puis entre
dans la nuée [et
voit l’époux "tout désirable" 151. Par cet amour unitif,
l’homme est
arraché à lui-même et uni à l’époux,
il se perd en Dieu, aperçoit autant qu’il
est possible la face de la Sagesse toute belle, et ressent les extases
inouïes
de l’esprit].
145. Version F. Delorme:
"Telle
est la sagesse des Chrétiens, et surtout des contemplatifs, qui
illumine ‘en un
seul oeil’, c’est-à-dire dans la puissance affective, qui blesse
Dieu, et ‘en
un seul de tes cheveux’, c’est-à-dire dans le renoncement de
toutes choses.
C’est pourquoi il est écrit dans [Ez. 8, 3]: ‘Il me souleva par
une mèche des
cheveux de ma tête'" (p. 3 1-32). De même, cette version
poursuit:
"Dans l’expérience de cette sagesse, l’homme qui aime
l’époux doit prendre
soin de ne pas s’appuyer beaucoup sur sa propre prudence ou
curiosité, parce qu’aussitôt
l’époux s’évanouirait et s’envolerait loin de ses yeux.
C’est ainsi que l’époux
avertit celui qui l’aime dans le Cantique des cantiques (6, 4):
‘Détourne tes
yeux de moi, parce qu’ils m’ont fait envoler’. Autrement, si l’homme
s’est
appuyé dans la contemplation sur les propres efforts de
l’âme, au moment où il
pense être très élevé, il arrive
fréquemment qu’il se [retrouve] dans la boue
des phantasmes et non pas dans l’amour unitif. Cette sagesse rend
l’homme divin
et le Christ vient l’enseigner" (p. 32).
146. Denys, Théologie Mystique, I (PG 3, 997 b; Dion., 567;
trad. M. de
Gandillac, p. 177).
147. III Rois 19, 11.
148. Cf. Lév. 6, 12.
149. Denys, Théologie Mystique, II (P03, 1025 b; Dion., 580 s.,
trad. M. de
Gandillac, p. 180).
150. Cf. Ex. 24, 2 ss.
151. Catit. 5, 16.
Voici
un autre
exemple: celui qui sculpte une figure ne pose rien, au contraire il
retranche
et laisse dans la pierre même la forme noble et belle. Ainsi la
connaissance de
la Divinité, par retranchement, laisse en nous la disposition la
plus noble.
34. Ce sommeil’ est signifié par la mort du Christ et par la
sépulture du
Christ, par le passage de la mer Rouge’ et par le passage dans la terre
de la
promesse 154.
Le fait que l’Esprit saint continue de pousser à cela, note-le
de Moïse que le
feu conduisit "à l’intérieur du désert 155",
où il reçut les
illuminations 156.
Telles sont les extases spirituelles 157.
Telle est donc la forme de la sagesse 158.
152.
Cf. Bonaventure, Itin. VII, 2 (V, 312
b; trad. H. Duméry, p. 103).
153. Ex. 14, 21 ss.
154. Jos. l,2ss.
155. Ex. 3, 1.
156. La version F. Delorme donne une autre variation sur le
thème:
"Moïse vit le feu avant d’entendre Dieu parler, de même le
contemplatif,
après avoir par les exercices des précédentes
vertus ‘mené le troupeau’ des
sens ‘à l’intérieur du désert’ (Ex. 3, 1), entend
Dieu. L’âme ne lui parle pas
alors, mais l’entend seulement, [ il est écrit] dans le Psaume
(84, 9):
‘J’écoute ce qu’il dit’. De même en III Rois 19, 12,
après le renversement des
montagnes, après le tremblement, après le feu, le
Prophète entend ‘le murmure
d’une brise légère*" (p. 32-33).
157. Cf. Hex. II, 8.
158. Cf. Hex. II, 7 ss. Le "reportator" avait
inversé la conclusion de la conférence et la conclusion
de la dernière partie.
Nous avons rétabli l’ordre logique.
TROISIÈME
CONFÉRENCE: La plénitude de l’intelligence en tant que
clef de la
contemplation par l’intelligence du Verbe incréé,
incarné et inspiré. *
1.
[343]
"Au milieu de l’Église, le Seigneur lui ouvrira la bouche et
l’emplira de l’esprit
de sagesse et d’intelligence 1". Ayant parlé de la sagesse, il
reste à
parler de l’intelligence, dont on disait dans la Conférence sur
les dons du
Saint Esprit qu’elle est la règle des exigences morales, la
porte des
considérations scientifiques et la clef des contemplations
célestes 2. Et cette
intelligence, [clef des contemplations célestes], est proprement
un don [du
Saint Esprit].
Il faut commencer par l’intelligence pour arriver à la sa gesse.
"Le
Seigneur le nourrit du pain de la vie et de l’intelligence, et le
désaltère de
l’eau salutaire de la sagesse 4". Il faut commencer par la nourriture
et
non par la boisson, car, sans l’exercice du don d’intelligence, l’homme
ne
profite pas du breuvage de la sagesse qui laisse s’écouler dans
l’âme une eau
dont elle s’abreuve et "la fait source d’eau jaillissant en vie
éternelle
5".
Le don d’intelligence est une nourriture solide, comparable au pain,
lequel,
comme le dit le bienheureux François, nécessite de
nombreux travaux: d’abord la
semence est semée, puis elle croît; ensuite elle est
moissonnée et transportée
au moulin, puis elle est cuite et d’autres choses semblables. Il en est
de même
pour le don d’intelligence, car la préparation de l’intelligence
est une chose
difficile en elle-même 6.
1. Sir. 15, 5.
2. Bonaventure, Conférence sur le don d’intelligence, VIII, 6 ss
(V, 495 ss).
3. Version F. Delorme: "Nous voulons parler ici de ce troisième
mode qui
est proprement un don du Saint Esprit. C’est pourquoi le Sage a joint
cette
intelligence à l’esprit de sagesse" (p. 33).
4. Sir. 15, 3.
5. Jn 4, 14.
La sagesse, également, n’est obtenue que par celui qui en a
soif. C’est
pourquoi il est écrit dans le Psaume: "Mon âme eut soif du
Dieu fort et
vivant et: "Comme le cerf désire les sources d’eaux, ainsi mon
âme te
désire, mon Dieu".
2. La clef de la contemplation consiste en une triple intelligence:
l’intelligence du Verbe incréé par qui toutes choses ont
été produites,
l’intelligence du Verbe incarné par qui toutes choses ont
été réparées,
l’intelligence du Verbe inspiré par qui toutes choses ont
été révélées. Car,
sans la possibilité de considérer de quelle
manière les choses sont fondées
dans l’origine, de quelle manière elles sont reconduites
à la fin et de quelle
manière Dieu resplendit en elles, il ne peut y avoir
d’intelligence.
3. Au sujet de la première intelligence, il est écrit
dans la Lettre aux
Romains: "Ce que Dieu a d’invisible depuis la création du monde
se laisse
voir à l’intelligence à travers ses oeuvres, son
éternelle Puissance et sa
Divinité". L’éternelle Puissance et la Divinité
sont comprises par leurs
effets, car Dieu est cause de toutes choses, et par sa puissance
"toutes
choses ont été".
6. La version F. Delorme:
"Il
faut donc que le contemplatif, qui veut s’exercer dans le don
d’intelligence se
porte, par une considération convenable, tantôt aux
ressemblances des choses,
tantôt à leurs convenances, tantôt à leurs
différences, tantôt en les exposant,
tantôt en les opposant — laquelle voie est ouverte par le
Philosophe dans les
considérations topiques relative ment aux problèmes de
l’accident, du propre,
du genre et de la définition et soit élevé selon
l’exigence de l’Écriture par
l’intelligence historique, tropologique, anagogique, comme on le voit
un peu
plus haut. Or pour atteindre au complet exercice de ce don, il faut se
tourner
vers l’intelligence du Verbe divin incréé. Cette
intelligence, en tant qu’elle
peut être obtenue en cette vie au moyen de la philosophie et la
foi coopérant
ensemble, est d’abord la porte des considérations scientifiques.
En effet, par
cette intelligence sont connues, à sa manière, toutes les
choses créées,
produites, causées ou dites par ce Verbe, exprimant totalement
son origine. Par
ce Verbe, l’Esprit suprême se dit lui-même, il [dit] toutes
les choses
produites dans la création et celles qui le seront, et pas
autrement, que par
son Verbe coéternel, il produit ce qui est produit, en
s’exprimant et en
exprimant les autres choses" (p. 34).
7. Ps. 41, 3.
8. Ps.41, 2.
9. Rom. 1, 20.
10. Jn 1, 3.
Ceci
s’oppose
aux philosophes 11 qui ment qu’à partir d’un seul et même
Etre, demeurant
toujours le même, soient [produites] des choses multiformes, de
l’Eternel des
temporelles, et que du Très-actuel dépendent les
possibles, du Très-stable les
variables, du Très-simple les composés, du
Très-sublime les inférieurs, puisque
l’effet est semblable à la cause et que cette cause-ci est
contraire aux effets
produits 12
4. La porte [de la compréhension] de ces choses est la
connaissance du Verbe
incréé qui est la racine de l’intelligence de toutes
choses. C’est pourquoi
celui qui n’a pas cette porte ne peut entrer. Or, parce que la porte
leur est
fermée, les philosophes tiennent pour impossible ces choses
fondamentalement
vraies.
Mais dans la Lettre aux Hébreux, il est dit comment comprendre
ces choses:
"Nous comprenons par la foi, que les siècles ont,
été formés par le Verbe
de Dieu, de sorte que les choses visibles proviennent des invisibles
13".
Or, il est impossible à l’Esprit suréminent de ne pas se
comprendre, et, comme
l’intellect est égal à celui qui comprend, il comprend
tout ce qu’il est et
tout ce qu’il peut: par conséquent la raison de comprendre’ est
égale à
l’intellect qui est sa ressemblance. Et, cette ressemblance est le
Verbe, parce
que selon Augustin’ et
11. Dont les thèses
seront censurées,
en 1277, cf. R. Hissette, Enquête sur les 219 articles
condamnés à Paris le
7mars 1277, "art. 27-33", p. 64ss. Cf. Bonaventure, II Sent. 1. 1. 2.
q. 2 (II, 28).
12. Cf. Aristote, De la Génération et de la Corruption,
II, 10: "Une
cause, en effet, qui reste identique à elle-même et qui
toujours de la même
manière, produit toujours, par sa nature, la même chose"
(trad. C. Mugler, 1966, p. 67).
13. Hébr. 11, 3. Ce que la version F.
Delorme commente
ainsi: "Et pas seulement par la foi, mais aussi dans l’investigation
naturelle par l’intelligence du Verbe. Mais les Philosophes
n’admettaient pas
que l’intellect humain puisse appréhender l’intelligence du
Verbe, appréhension
qui a lieu par la foi, laquelle implique la distinction des personnes"
(p.
35).
14. Le terme de "raison de comprendre" remonte à Augustin
(Cité de
Dieu, VIII, 4; PL 41, 228-229; BA 34, 244), qui lui-même renvoie
à Platon (cf.
G. Madec, trad. du Sermon théologique IV, "le Christ
maître", p. 103 ss).
Chez Bonaventure, la "raison de comprendre" rend explicite ment
intelligible ce qui est connu, c’est-à-dire rend adéquat
au sujet qui est en
puissance par rapport à l’objet de l’intelligence.
Dieu, en tant qu’il crée et connaît les êtres est la
"raison de
connaître" tous les êtres (cf. I Sent. 35. 1. q. 2; I, 605 s.). E.
Gilson eu a présenté un clair exposé en utilisant
à cet effet la Première
conférence de l’Hexaémeron:
"Puisque les choses qui peuvent être ne doivent leur
possibilité qu’à
l’être infini qui les produira (cf. Hex. I, 17), leurs
idées se trouvent
inévitablement incluses dans la représentation parfaite
que Dieu se donne de
soi-même. Ainsi le Verbe est le modèle des choses en
même temps que
l’expression de Dieu, et si nous le comparons à la conception
par laquelle
l’artiste se représente ses oeuvres futures, nous pouvons dire
que le Verbe est
l’art du Père et le moyen par lequel il accomplit toutes choses.
Mais si le
Verbe offre au choix du Père l’infinie multitude des êtres
possibles, il doit
constituer aussi la source première de la connaissance que nous
en avons (cf.
Hex. I, 13, 17). Les principes de l’être sont en effet les
principes du
connaître (cf. Hex. I, 13), et rien de ce qui n’a pu être
sans lui ne peut être
connu sans lui (cf. Hex. 1, 10)", (La philosophie de saint Bonaventure,
19782, p. 122).
Dieu, cependant, n’est pas la raison unique de la connaissance comme
l’expose
Bonaventure dans le Sermon théologique 1V, 18: "Raison de
l’intelligence,
cela ne doit assurément pas s’entendre au sens où Dieu le
serait uniquement,
purement et totalement. En effet, si Dieu était la raison unique
de
l’intelligence, la connaissance de science ne différerait pas de
la
connaissance de sagesse, ni la connaissance dans le genre propre de la
connaissance
dans la Parole. Derechef, s’il était la Raison pure et simple,
la connaissance
dans la Voie ne différerait pas de la connaissance dans la
Patrie; ce qui est
assurément faux, puisque la seconde se fait dans le face
à face, et la
première, elle, dans un miroir, en énigme, puisque notre
activité
d’intelligence, selon la condition de la Voie, ne se fait pas sans
représentation imagée. Enfin, s’il était la Raison
totale de l’intelligence,
nous n’aurions pas besoin des espèces et de leur
réception pour connaître les
choses; or nous voyons maintenant que c’est faux, puisque, si nous
retranchons
un sens, nous devons nécessairement retrancher une science.
Aussi, bien que
l’âme, selon Augustin, soit reliée aux lois
éternelles, parce qu’elle atteint
d’une certaine manière cette Lumière par le regard
suprême de l’intellect agent
et la partie supérieure de la raison, il est néanmoins
indubitablement vrai,
selon ce que dit le Philosophe, que la connaissance est
engendrée en nous par
l’intermédiaire du sens, de la mémoire et de
l’expérience, moyens par lesquels
nous rassemblons en nous l’universel qui est le principe de l’art et de
la
science" (V, 572; trad. G. Madec, Le Christ maître, p. 5 l-53).
Cette nécessaire adéquation est donc une appropriation de
l’objet connu par le
sujet connaissant. L’esprit étant parfaitement adéquat
à lui-même, cette
adéquation n’est autre qu’une parfaite égalité,
comme le montre, à la suite
d’Augustin et d’Anselme, Bonaventure dans ce paragraphe. Cette "raison
de
comprendre" s’applique essentiellement dans le discours (cf. De red.
art.
4; V, 320; trad. P. Michaud-Quantin, p. 57; Hex. IV, 3.5) et sa
nécessaire
adéquation à la raison trouve sa forme la plus
élaborée dans la "raison
nécessaire", dont Bonaventure fait un large usage dans le
Breviloquium, où
le discours théologique, qui s’évertue à
s’approprier le donné révélé, atteint
à l’intelligibilité, au moyen des "raisons
nécessaires", c’est-à-dire
des raisons qui contraignent notre raison à l’approbation et qui
sont en nous
le reflet de la "raison de connaître" (cf. J.G. Bougerol, trad.
du
Prologue du Breviloquium, p. 36-48).
15. Augustin, Trinité, XIV, 6, 8: ((Si grande est cependant la
force de la
pensée que l’âme elle-même, en quelque façon,
ne se place sous son propre
regard que lorsqu’elle se pense... lors donc que l’âme se voit
par la pensée,
elle se comprend et se reconnaît; elle engendre donc cette
intelligence et
cette connaissance explicite d’elle-même" (PL 42, 1041; CCL 50 A,
430 s.;
BA 16, 363). Trinité, XV, 14, 24: "Notre verbe naît de
notre connaissance,
comme le Verbe de Dieu naît de la connaissance du Père"
(PL 42, 1077; CCL
50A, 497; BA 16, 491).
Anselme
16, la
ressemblance, qui est â la pointe de l’esprit se
réfléchissant, est le Verbe.
Par conséquent, si cette ressemblance est égale, elle est
Dieu, et, originée
par Dieu, elle représente [Dieu en tant qu’il est] origine et
tout ce que peut
le Père: elle représente donc le multiple.
De même, lorsqu’elle représente la puissance du
Père, elle représente la
puissance la plus unie. Mais, "plus la puissance est unie, plus elle
est
infinie 17", et par conséquent cette ressemblance [ a le pouvoir
de
représenter des choses innombrables, et, ainsi
nécessairement, de l’Un provient
le multiple. Donc, situ comprends le Verbe, tu comprends tout ce qui
peut être
18 connu. Le Juif ne peut comprendre cela 19. Pourtant l’Ecriture dit:
"Dieu a dit que la lumière soit 20" et à nouveau: "Dieu a
dit", c’est-à-dire qu’il a engendré le Verbe "en qui il a
disposé
toutes choses", et, en disposant, il fait toutes choses 21. C’est
pourquoi
Augustin écrit dans les Confessions 22: "Par ton Verbe
coéternel, tu fais
tout ce que tu fais et tu ne le fais pas autrement qu’en parlant,
toutefois tu
ne fais pas éternellement ce que tu dis éternellement".
16. Anselme, Monologion,
XXXIII:
"Lorsque je pense en effet un homme absent que je connais, la fine
pointe
de ma pensée est formée à son image, celle qu’a
travers la vision des yeux j’ai
attirée dans ma mémoire. Et cette image dans la
pensée est le verbe de cet
homme que je dis en pensant. L’esprit raisonnable a donc avec soi,
lorsqu’il se
reconnaît en pensant, son image née de lui,
c’est-à-dire la pensée de lui-même
formée à sa ressemblance comme par impression, bien que
l’esprit et son image
ne puissent être séparés que par la seule raison.
Cette sienne image est son
verbe. Qui niera désormais que la sagesse suréminente,
lorsqu’elle se reconnaît
en se disant, n’engendre sa ressemblance consubstantielle,
c’est-à-dire son
Verbe ?" (éd. Schmitt I, 52;
trad. M. Corbin, 1, 135).
17. Liber de Causis, Prop. XVI (XVII): "Virtus, quanto plus approximat
uni, puro vero, fit vehementior eius unitas, et quanto vehementior fit
unitas,
est infinitas in ea apperens et manifestior et sunt operationes eius
operatio
nes magnae, mirabiles et nobiles" (éd. A. Pattin, 1966, p. 83-84).
18. Cf. Bonaventure, Q.D. sur la science du
Christ, q.
VII, resp.: ((On parle de Sagesse incréée de deux
manières: soit selon qu’on la
considère comme Modèle qui crée et dispose, soit
selon qu’elle est Modèle qui
représente ou manifeste. Au premier sens, dans le Savoir-faire
de la Sagesse
divine brillent les (idées des) choses qui existent, ont
existé ou existeront:
c’est du fini. Tandis qu’au dernier sens y brillent les (idées
de) toutes les
choses que Dieu peut faire et peut connaître: c’est là de
l’infini... Vers
cette Sagesse en tant que Modèle créateur, l’âme du
Christ est entraînée par
une connaissance compréhensive, car les idées contenues
et représentées en ce
Modèle en tant que créateur et ordonnateur sont choses
finies et partant
compréhensibles. Tandis que vers le Modèle en tant que
principe source de
représentations et de manifestations, l’âme du Christ est
entraînée par une
connaissance non pas compréhensive mais extasiante, car ce qui y
est manifesté
et représenté, ce sont des infinis et donc des choses
incompréhensibles pour
une substance finie" (V, 39 s.; trad. E.H. Wéber, p. 174).
19. Le judaïsme ignore la distinction des personnes. Cf. la
version ‘. Delorme:
"En ce qui concerne Dieu, les Juifs qui ont reçu la sainte
Ecriture ne
sont pas dispensés de la distinction des personnes, puisqu’ils
lisaient
expressément le nom du Fils dans les Proverbes de Salomon, quand
celui-ci,
après avoir énuméré l’origine des
créatures, continue en disant: ‘Dis-moi, situ
le sais, quel est son nom et quel est le nom de son Fils?’ (Prov. 30,
4), et le
Psaume: ‘Le Seigneur dit à mon Seigneur, siège etc.’ (Ps.
109, 1)" (p.
35).
5.
En effet,
si l’unité pouvait connaître tout son pouvoir, elle
verrait et connaîtrait tous
les nombres, et, si le point connais sait tout son pouvoir, il
connaîtrait
toutes les lignes dans le centre. Cependant, l’unité est
davantage principe que
le point, parce que l’unité est une partie essentielle du
nombre, alors que le
point est principe sans être une partie [de la ligne] mais aucun
d’eux n’est
principe actif. Par conséquent, puisque le premier intellect est
un principe
actif, il est nécessaire qu’il dispose toutes choses et qu’il
exprime toutes
choses dans sa ressemblance.
6. De même, de l’Éternel procèdent toutes les
choses temporelles 24.
En effet, celles qui procèdent du Père procèdent
avec ordre, l’une étant cause
de l’autre selon l’ordre de nature et selon l’ordre du temps 25, et par
conséquent le Verbe représente les choses comme elles
sont produites dans
l’être. De même, en effet, que dans ma prévision ou
dans ma mémoire peuvent se
trouver plusieurs futurs, l’un étant plus éloigné
que l’autre, il ne s’ensuit
pas pour cela que lorsqu’ils arrivent, il y ait un changement dans ma
mémoire;
de même il n’y a pas de changement dans le Verbe. En effet, quand
il crée cette
âme, il n’en est pas changé, car éternellement il a
dit: maintenant cette âme
est à créer. C’est pourquoi il crée maintenant
d’un dire éternel. [Faisons une
supposition]: si mon vouloir était mon pouvoir et si je voulais
à l’instant
qu’une chose arrive demain, il n’y aurait pas de changement en moi si
elle
arrivait, mais il y en aurait, si je passais du non-vouloir au vouloir.
20. Gen. 1, 3 ss.
21. Pierre Lombard, Commentaire sur les Psaumes (Ps. 61, 12): "Une fois
Dieu a parlé, c’est-à-dire qu’il a engendré
éternellement le Verbe, dans lequel
il a fait et disposé toutes choses" (PL 191, 568 b).
22. Augustin, Confessions, XI, 7, 9: "C’est bien par le Verbe,
coéternel à
toi-même, que, ensemble et éternellement, tu dis tout ce
que tu dis, et que se
fait toute chose dont tu dis qu’elle se fasse; et tu ne fais autrement
qu’en
disant; et cependant, elles ne sont pas faites ensemble et pour
l’éternité,
toutes les choses que tu fais en les disant" (PL 32, 813; CCL 27, 199;
BA
14, 287).
23. Cf. Aristote, Physique, IV, 11(220 a; trad. H. Carteron, p. 152).
24. Bonaventure, I Sent. 8. 1. 2. q. I (I, 156); II Sent. 1.1.1. q. 2,
ad 5-6
(H, 19).
25. Cf. H.U. von Balthasar: selon l’ordre de nature, "c’est le
déploie
ment spatial des espèces à partir de leurs principes",
l’ordre du temps
(cf. II Sent. 15. 2. q. 3 (II, 387 a) "consistant dans la production de
ce
qui se déroule à travers le temps et se succède en
se relayant" (La Gloire
et la Croix, II, 1, p. 282).
7.
De même, du
Très-actuel adviennent les êtres possibles ou
matériels.
Le Père, en effet, se comprend comme un principe qui de soi est
origine, comme
un principe qui origine du néant et comme un principe qui
origine à partir de
quelque chose de matériel.
Le Verbe exprime le Père comme principe qui, de soi, est
origine, et c’est
ainsi qu’il explique et représente la production de l’Esprit
saint et la sienne
ou de ce qui est éternel. Il exprime aussi le Père comme
principe qui origine
une chose du néant, et c’est ainsi qu’il représente la
production de ce qui est
éviternel 26, comme celle des Anges et celle des âmes. Il
représente aussi [le
Père] comme principe qui origine une chose à partir d’une
autre comme [les choses
composées] de matière. Or ce qui se fait à partir
de quelque chose est d’abord
en puissance avant d’advenir et par conséquent il est
nécessaire que [le Verbe]
représente les possibles.
26. Pour Bonaventure (cf.
II Sent. 2.
1. 1. q. 3, concl.; II, 62-63), la créature spirituelle en tant
que mesurée par
le temps de 1 vum", intermédiaire entre le temps des corps et
l’éternité
divine, est éviternelle. Cf. Lexique saint Bonaventure, ‘œvum’:
"L’ se
fonde sur la forme immuable de la créature spirituelle qui,
précisément parce
que créée, n’est pas un acte pur et a ainsi
continuellement besoin pour
continuer à être, de la coopération de la puissance
divine. C’est pourquoi la
forme spirituelle a, dès le début, tout l’être
(elle n’est pas en puissance à
l’égard de nouvelles perfections essentiel les), mais n’a pas en
même temps la
continuation ou la durée de son être. Il y a ainsi en elle
une potentialité ou
aptitude à la continuation de la durée qui ne peut pas ne
pas s’actualiser dans
un mode successif. L’œvum mesure l’actuation continue et interminable
d’une
telle potentialité, dans une succession homogène de
moments finis" (p.
15). Bonaventure suit sur ce point saint Anselme, cf. Proslogion, XX:
"...
Tu passes toutes choses, même éternelles, en ce sens que
ton éternité et la
leur Te sont tout entières présentes, alors qu’elles
mêmes n’ont pas encore les
parties à venir de leur éternité, et n’ont plus,
de même, celles qui sont
passées? Ainsi assurément, es-Tu toujours au-delà
d’elles, puisque Tu es
toujours présent, ou que Tu est toujours présent [ le
temps] où elles ne sont
pas encore parvenues" (PL 158, 238 a; trad. M.
Corbin, p. 273-275).
Nécessairement
donc du Très-actuel adviennent les possibles.
8. Cette ressemblance ou ce Verbe est la vérité.
Qu’est-ce que la vérité selon
la définition ? Adéquation de l’intellect et de la chose
saisie selon
l’intellect 29. De cet intellect, dis-je, qui est cause de la chose,
non de mon
intellect qui n’est pas cause de la chose.
L’adéquation est véritable 30 quand la chose est [saisie]
selon les
distinctions des catégories quantité, qualité,
relation, action, passion,
temps, lieu, position. Parce qu’alors, les choses sont vraies quand
elles sont
dans la réalité ou dans l’univers, comme elles sont dans
l’art éternel ou comme
elles y sont exprimées. Or, une chose est vraie selon son
adéquation à
l’intellect-cause. Mais, parce qu’elle n’est qu’imparfaitement
adéquate à la
raison qui l’exprime ou la représente, toute créature est
mensonge selon
Augustin 32. En outre, la chose adéquate n’est pas son
adéquation: par
conséquent, le Verbe ou ressemblance ou raison est
nécessairement la vérité.
C’est là que se tient la vérité de la
créature, et la créature la plus basse
comme la créature la plus haute sont représentées
par le Verbe. C’est pourquoi,
bien que l’Ange participe plus que le vermisseau aux nobles conditions
[de la
ressemblance] avec le Verbe, à savoir en tant qu’il est image de
Dieu,
cependant la raison de l’Ange n’est pas plus noble que celle du
vermisseau dans
la raison d’exemplarité La raison de vermisseau exprime ou
représente le
vermisseau, comme la raison de l’Ange exprime ou représente
l’Ange, et l’Ange
n’est pas plus noble que le vermisseau sous ce rapport. Mais toute
créature est
une ombre à l’égard du Créateur.
27. Cf. Aristote,
Métaphysique, VIII,
1 (trad. J. Tricot, p.
455 ss).
28. Cette "définition" renvoie au Livre
des
definitio d’Isaac Israêli (AHDLMA, XI).
29. Cf. Bonaventure, I Sent. 46. 1. q. 4, b. et resp. (I, 827).
30. Version F. Delorme: "Cette adéquation de la chose et de
l’intellect
n’est rien d’autre qu’ adéquation] totale de la chose par le
Verbe, cause de la
chose, expression; [adéquation] totale, dis-je, parce que la
chose,
relativement à toutes ses conditions, est exprimée par le
Verbe et n’est connue
parfaitement que par le Verbe" (p. 37).
31. Aristote, Catégories, 4 (lb-2a; trad. J. Tricot, p. 6):
Substance,
quantité, qualité, relation, lieu, temps, position,
possession, action,
passion.
32. Augustin, Vraie Religion, 36, 66: "Si en effet l’illusion
(falsitas)
vient des objets qui imitent l’unité, non en tant qu’ils
l’imitent, mais en
tant qu’ils n’arrivent pas à l’accomplir, la
vérité est ce qui est arrivé à
l’accomplir et à lui être identique, ce qui
précisément la manifeste telle
qu’elle est, et c’est pourquoi on l’appelle a très juste titre,
à la fois son
verbe et sa lumière" (PL 34,151; CCL 32, 230; BA8, 121).
9.
C’est ainsi
qu’il apparaît que les possibles sont par le Très-actuel,
les muables par le
Très-stable et les plus bas par le Très-Haut. Et, de
même que le soleil en
luisant produit la variété et la multiformité
[345] des couleurs, de même la
variété des choses est produite par ce Verbe. C’est
pourquoi l’intelligence
n’est donnée que par le Verbe
Cette très noble clef est celle de l’âme purifiée
par la foi, laquelle est
nécessaire, parce que "la pointe de notre esprit ne peut se
fixer en une
si excellente lumière, sans être purifiée par la
justice de la foi".
Aussi, tous ceux qui n’ont pas cette foi ont la main amputée.
Ainsi est-il écrit dans le Psaume: "Parce qu’il a parlé,
elles ont été
faites; il a ordonné, elles ont été
créées etc.
10. La deuxième clef [de la contemplation] est l’intelligence du
Verbe incarné
par qui toutes choses ont été réparées 38.
C’est pourquoi il est écrit au
dernier chapitre de l’Evangile selon saint Luc: "Telles sont les
paroles
que je vous ai dites quand j’étais encore avec vous: il faut que
s’accomplisse
tout ce qui est écrit de moi dans la Loi, les Prophètes
et les Psaumes.
33. Cf. J.G. Bougerol,
Lexique S.
Bonaventure, "exemplar": "La créature procède de Dieu
comme
l’exemplarié de l’exemplaire, de sorte que l’exemplaire suppose
une causalité
formelle par rapport à l’exemplarié" (p. 61).
34. Cf. Anselme, Monologion, XXXIV (éd. Schmitt
I, 53; trad. M.
Corbin, I, 137).
35. Version F. Delorme: "Par l’intelligence de
ce
Verbe, comme par une porte d’accès, s’ouvre la connaissance de
toutes
choses" (p. 37).
36. Augustin, Trinité, I, 2, 4: "Car l’esprit humain n’est pas
assez
pénétrant pour se fixer sur une lumière aussi
sublime, à moins de s’alimenter
et de se fortifier avec la justice de la foi" (PL 42, 822; CCL 50, 31;
BA
15, 95). La version F. Delorme poursuit ainsi: "Pour cette raison, il
dit:
‘Par la foi, nous comprenons que les siècles ont
été faits’. Ce qui ne peut
être bien compris par la raison. C’est pourquoi jamais le
Philosophe ne dit:
‘il a parlé, elles ont été faites; il a
ordonné, elles ont été créées*",
et conclut: "Telle est la première clef de l’intelligence du
Verbe incréé
par qui toutes choses sont causées" (p. 38).
37. Ps. 32, 9.
38. La version F. Delorme commente ainsi: "c’est-à-dire l’homme
pour qui
toutes choses ont été réparées et
restaurées, et pareillement les Anges, dont
les ruines sont relevées par le Verbe incarné" (p. 38).
Alors
il leur
ouvrit l’esprit à l’intelligence des Écritures". Qui
parle? Le Verbe de
Dieu dont il est dit au chapitre premier de l'Evangile selon saint
Jean:
"Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous", [paroles]
en
lesquelles il présente une personne en deux natures. Et ensuite
[dans
l’Evangile selon saint Luc]: "Il faut que s’accomplisse ce qui est
écrit
de moi dans les Ecritures". C’est pourquoi il est écrit dans la
Lettre aux
Romains: "La fin de la Loi, c’est le Christ pour la justification de
tout
croyant".
11. Ceci est signifié par les deux Chérubins qui, "le
visage tourné vers
le propitiatoire, se regardaient mutuellement". Les deux
Chérubins sont
les deux testaments dont les regards sont tournés vers le
Christ." Alors
il leur ouvrit l’esprit quand ils comprirent les Ecritures, ce qui veut
dire
que le livre de l’Ecriture devient intelligible par cette clef du Verbe
in
carné, parce qu’il traite principalement des oeuvres de
réparation. En effet,
sans la connaissance de l’ordre et de l’origine de la
réparation, tu ne peux
comprendre l’Ecriture. Le nom du réparateur est le Verbe de
Dieu, comme il est
écrit dans l’Apocalypse: "Il était vêtu d’un
manteau trempé de sang, et
son nom était le Verbe de Dieu".
Mais je voudrais savoir de quelle manière le Verbe de Dieu est
le Réparateur.
Isaïe nous le dit: "Un fils nous est né, un fils nous est
donné, l’empire
est sur ses épaules, et on l’appellera: Admirable, Conseiller,
Dieu, Fort, Père
du siècle futur, Prince de la paix".
12. C’est lui qui répara la hiérarchie céleste et
la hiérarchie subcéleste, qui
s’étaient entièrement écroulées. Il fut
donc nécessaire qu’il touche le ciel et
la terre 48. Ce hiérarque dut être excellent,
sensé, accepté par Dieu,
victorieux, généreux, juste.
13. Il dut d’abord être excellent par [sa] puissance, lui qui
seul pouvait
sauver. C’est pourquoi il est écrit dans la Lettre aux
Hébreux: "Après
avoir, en beaucoup d’endroits et sous maintes formes, parlé
jadis aux Pères par
les Prophètes, Dieu, en ces derniers jours, nous a parlé
par le Fils, qu’il a
établi héritier de toutes choses, par qui aussi il a fait
les siècles",
jusqu’à: "Devenu d’autant supérieur aux anges, qu’il
hérita d’un nom
supérieur au leur".
39. Le 24, 44-45.
40. Jn 1, 14.
41. Lc24,44.
42. Rom. 10, 4.
43. Ex. 25, 20.
44. Bonaventure, Itin., VI, 4 (V, 311 b; trad. H.
Duinéry,
p. 97).
45. Le 24, 45.
46. Apoc. 19, 13.
47. Is. 9, 5.
48. Bonaventure, Brevil. Prol. 3 (V, 205 a; trad. J.G. Bougerol, p.
103).
Les
miracles,
en effet, procèdent de lui, et il fut nécessaire, pour
cette raison, de montrer
en lui le miracle des miracles, c’est-à-dire la
multiformité des natures. Car,
ayant la nature corporelle, la nature spirituelle et la nature divine
50, la
nature temporelle, éviternelle et éternelle, il a le
pouvoir de lier le plus
bas au plus haut 51. Il est écrit dans l’Ecclésiastique:
"Regarde
l’arc-en-ciel et bénis celui qui l’a fait". L’arc-en-ciel a la
multiformité des natures et des couleurs. Comme le soleil, en
effet, qui
descendit de dix degrés sur le cadran d’Achaz le Verbe
incarné descendit par
les neuf ordres des Anges jusqu’à l’homme qui compte pour le
dixième ordre.
Ceci est le plus grand miracle: Dieu se fait homme, le premier se fait
le
dernier M Pour cette raison, tous les miracles renvoient à ce
miracle, et c’est
pourquoi tous s’écrient: "Hosanna au fils de David".
49. Hébr. 1, 1-4.
50. Bonaventure, Itin., I, 3 (V, 297 a; trad. H. Duméry, p. 29).
51. Cette formulation est à la base de la théorie
"physico-mystique"
de la rédemption, éminemment présente dans la
tradition grecque que Bonaventure
pouvait connaître au moyen des traductions latines des
écrits de Jean Damascène
et de Jean Chrysostome. Cf. A. Gerken, La théologie du Verbe:
"La
conception bonaventurienne de la Rédemption... est donc celle
qui... insiste le
plus fortement sur l’union des natures dans une seule personne, et qui
donne de
ce fait à la vie de Jésus le caractère (au moins
‘exemplaire’) d’une voie
d’accès au salut ouverte à l’homme. L’histoire de
Jésus introduit le Verbe
incarné dans toutes les dimensions et à tous les stades
de l’humain, elle nous
donne aussi accès au salut à quelque niveau, à
quelque stade-que nous nous
trouvions, car sa présence constitue en elle-même ce
salut. Le contact avec
l’homme-Dieu et son histoire (contact à la fois de personne
à personne et de
nature à nature) rend ce salut présent à l’homme
individuel dans le canton de
l’histoire où il est situé" (p. 304-305); cf. mon
article, M. Ozilou,
L’anthropologie est-elle une christologie?, dans Communio, XIII, 6,
1988, p.
111 ss.
52. Sir. 43, 12.
53. Is. 38, 8 et IV Rois 20, 11.
54. Bonaventure, Itin., VI, 7
(V, 312 a; trad. H.
Duméry, p. 99).
55. Matth. 21, 9.
56. Version F. Delorme: "Nous donc, illuminés par la foi, nous
reconnaissons ces miracles chez notre Réparateur, comme
Moïse voyant le miracle
de la mer Rouge" (p. 39).
La
foi trouve
ses forces en ce miracle 56. C’est pourquoi il est écrit que
Moïse, après avoir
mené "son troupeau à l’intérieur du
désert", vit un buisson qui
brûlait sans se consumer. "Je vais y aller, dit-il, et je verrai
cette
grande vision 58" etc. Là, il fut illuminé. Le buisson
épineux est la
passibilité de la chair, la flamme est l’âme du Christ
pleine des lumières et
du feu de la charité. La lumière est la Divinité;
la lumière unie au buisson au
moyen de la flamme, la Divinité unie à la chair au moyen
de l’esprit ou de
l’âme Donc, comme il eut le pouvoir de faire des morts des
vivants et des
hommes des fils de Dieu 60, il est nécessairement excellent, et
c’est ce que
signifie "admirable"61.
14. De même, notre hiérarque est nécessairement
sensé 62, conformément à la
triple sagesse qui demeure en lui: la sagesse innée comme elle
fut chez les
Anges et le premier homme, la sagesse infuse et la sagesse
éternelle 63. Par la
première, il sait toutes les choses que nous pouvons
acquérir par un habitus,
par la deuxième, il comprend glorieusement 64, et infiniment,
car "sa
sagesse est sans limite", par la troisième, il connaît
toutes choses.
Il était nécessaire, en effet, à celui qui devait
réparer le monde entier, de
connaître l’état du monde entier. C’est pourquoi il est
écrit au chapitre
quatre de la Lettre aux Hébreux: "Vivante et efficace est la
parole de
Dieu", et puis: "Tout est à nu et à découvert aux
yeux de Celui
devant qui nous devons répondre". Aussi fallait-il qu’il soit
non
seulement puissant, mais aussi sensé.
15. Mais, si tu demandes: Quelle nécessité y avait-il,
d’une sagesse autre que
divine? Je réponds: afin qu’il puisse être
éprouvé, comme il est écrit dans la
Lettre aux Hébreux: "Nous n’avons pas un pontife impuissant
à compatir à
nos faiblesses, lui qui a été éprouvé en
toutes choses, d’une manière
semblable, [346] à l’exception du péché". Cet
avocat est pour nous, mais
il juge contre nous. Il fut le plus grand et le plus sage conseiller.
Aussi,
tous les sages ne furent que des figures et des simulacres de ce sage.
57. Ex. 3, 1.
58. Ex. 3, 3.
59. Bonaventure, III Sent. 2. 3. q.
1 (III, 49).
60. Cf. Jn 1, 12.
61. Cf. Hex. III, 11.
62. Cf. Hex. III, 11.
63. Bonaventure, III Sent. 14. 2. q. 3(111, 312)
et 3. q.
1(111, 318); Q.D. sur la science du Christ, q. VII, conci. (V, 40 b; trad. E.H. Wéber, p. 176).
64. Brevil., IV, 6: "Per
gloriam comprehensionis" (V, 247 a; trad. B.
Carra de
Vaux, p. 95).
65. Ps. 147, 5.
66. Hébr. 4, 12. 13.
De
lui
procèdent les enseignements les plus sûrs et les plus
éminents dont il nous est
nécessaire d’être instruits. Pour cette raison, il est
appelé
"conseiller".
16. Toutes les paroles de sagesse de l’Ecriture, comme celles de
Salomon et des
autres, se rapportent à lui. Cependant les Juifs
interprètent de Salomon ce qui
est dit du Christ dans le Psaume: "Tu es le plus beau des enfants des
hommes, la grâce est répandue sur tes è", mais
Salomon ne fut pas ainsi;
et [dans un autre Psaume]: "Que son nom soit béni dans les
siècles".
17. De même, ce hiérarque est accepté de Dieu 72,
parce que nous avons besoin
du plus saint réconciliateur.
Il est écrit dans la Lettre aux Hébreux: "Tel est le
pontife qui nous
convenait, saint, innocent, immaculé, séparé des
pécheurs, et élevé plus haut
que les cieux 73", afin d entièrement déiforme. C’est
pourquoi il est
écrit dans l’Evangile selon saint Jean: "Nous avons vu sa
gloire, gloire du
Fils unique du Père, plein de grâce et de
vérité à cause de la multitude des
grâces. Il eut en effet, la grâce d’une personne
singulière, la grâce de la
tête, par laquelle il influe dans les membres, la grâce
d’union, qui est pour
une part infinie C’est pourquoi, il fut accepté de Dieu, non
seulement parce
qu’il est déiforme, mais parce qu’il est Dieu. Etant Dieu, il ne
peut pas ne
pas être accepté. Pour cette raison il est appelé
"Dieu", et de lui
procèdent ainsi les exemples les plus saints.
C’est pourquoi partout où, dans les Ecritures il est fait
mention d’émanations,
des fleuves du Paradis et des eaux des sources, elles se
réfèrent à lui.
67. Hébr. 4, 15.
68. Cf. I Jn 2,1.
69. Cf. Hex. III, 11.
70. Ps. 44, 3.
71. Ps. 77, 17.
72. Hex. III, 12.
73. Hébr. 7, 26.
74. Jn 1, 14.
75. Bonaventure, III Sent. 13 (III, 275 ss).
76. Cf. Hex. III, 11.
77. Cf. Sag. 7, 25; Gen. 10 ss; Sir. 1, 5; 24, 35-40.
18.
De même,
il faut que le hiérarque soit définitive ment victorieux
par l’étendue de [sa]
triomphe et de [son] victoire.
C’est pourquoi il est écrit dans la Lettre aux Colossiens: "Et
vous qui
étiez comme morts dans vos fautes et l’incirconcision de votre
chair", et
puis: "il a dépouillé les Principautés et les
Puissances, il les a
résolument données en spectacle, en les traînant
dans son cortège
triomphal". En effet, il vainquit le monde 80, dépouilla l’enfer
et
restaura le Paradis. C’est pourquoi il est écrit dans le Psaume:
"Princes,
élevez vos portes, élevez-vous, portes éternelles,
et le Roi de gloire entrera.
Qui est ce Roi de gloire? Le Seigneur fort et puissant". Aujourd’hui
encore nous désirons entendre: "Princes, élevez vos
portes. Qui est ce Roi
de gloire? Le Seigneur des puissances". Celui-ci est donc "le
fort". Aussi est-il nécessaire qu*"au nom de Jésus, tout
genou
fléchisse, au ciel, su terre et aux enfers". Isaïe dit:
"Qui est
celui qui vient d’Edom, de Bosra, les habits éclatants? C’est
moi, j’annonce la
justice et je combats pour le salut".
Pour cette raison, on l’appelle fort. Et comme de lui émanent de
puissants
secours, il est écrit: "Les montagnes l’entourent". C’est
pourquoi
dans l’Ecriture, toutes les guerres se réfèrent à
la victoire du Christ.
19. De même, il faut que notre hiérarque soit
généreux à cause de l’ampleur de
l’influx qu'il dispense.
Il est écrit dans la Lettre aux Ephésiens: "A chacun de
nous la grâce est
donnée, selon la mesure du don du Christ". C’est pourquoi l’on
dit:
"Montant dans les hauteurs, il a fait captive la captivité, il a
donné des
dons aux hommes". Comme le nuage monte dans les hauteurs afin d’y
pleuvoir, de même le Christ afin de répandre ses dons,
quand "le soleil
s’est levé et la lune s’est tenue en son ordre".
78. Hex. III, 12.
79. CoI. 2, 13 et 15.
80. Cf. In 16, 33.
81. Ps.23, lss.
82. Cf. Hex. III, 11.
83. Phil. 2, 10.
84. Is. 63, 1.
85. Ps. 124, 2: "Jérusalem! les montagnes l’entourent, ainsi le
Seigneur
entoure son peuple".
86. Hex. III, 12.
87. Ephis. 4, 7-8.
D’abord,
en
effet, il avait donné l’Esprit saint d’une manière
cachée 89, mais après être
monté [ cieux], il le donna manifestement, car l’Esprit saint
lui-même fut un
hiérarque purifiant, illuminant et perfectionnant qui descendit
sur la
hiérarchie céleste et subcéleste. C’est pourquoi
il est écrit:
"Tout d’un coup, il y eut, du ciel, un bruit comme celui de la venue de
l’Esprit". L’Esprit saint descendit comme purifiant, aussi est-il dit:
"venant de l’Esprit"; comme instruisant, et il est dit: "Il leur
apparut des langues comme de feu qui se divisèrent; comme
perfectionnant en
vertu, et il est dit: "Et il reposa sur chacun d’eux". De lui
émanent
les dons gratuits.
Par conséquent, tout ce qui se trouve dans l’Ecriture,
concernant la diffusion,
à propos du soleil et d’autres [corps célestes et
élémentaires] 94, et des
festins, se réfère à la
générosité [de notre hiérarque]. C’est
pourquoi il est
écrit dans le Psaume: "La belle de la maison partage les
dépouilles"
et en Isaïe: "Ils se réjouiront devant toi, comme exultent
les vainqueurs,
quand après la capture, ils partagent les dépouilles".
Celles-ci sont les
dons de la générosité du Christ.
C’est pourquoi on l’appelle "Père du siècle futur", car
il est le
principe des influences par lesquelles nous vivrons dans le
siècle futur.
Jacques écrit "Tout don excellent et toute donation parfaite
viennent d’en
haut, descendant du Père des lumières"; et ensuite: "Il a
voulu nous
engendrer par une parole de vérité, afin que nous soyons
comme l’ébauche de sa
créature". Nous sommes maintenant une ébauche de
créature, mais alors nous
serons une créature accomplie.
88. Hab. 3, 11. La
théologie
symbolique fournit ici l’interprétation: le Christ/soleil en
s’élevant,
ordonne, selon l’ordre hiérarchique, l’Êglise/lune, qui
reçoit l’influence du
soleil.
89. Cf. In 7, 39.
90. Bonaventure, Serm. 10 in Pent. (LX, 345-346).
91. Act. 2, 2.
92. Act. 2, 3.
93. Act. 2, 3.
94. Version F. Delorme (p. 41).
95. Version F. Delorme (p. 42).
96. Ps. 67, 13.
97. Is. 9, 3.
98. Cf. Hex. III, 11.
99. lac. 1, 17-18.
20.
Il est
très généreux parce qu’il nous donne tout ce que
nous lui demandons: "En
vérité, en vérité, je vous le dis: si vous
demandez au Père quelque chose en
mon 100" etc. Il jure et affirme dans la vérité. C’est
pourquoi il est
écrit dans les Psaumes: "Tu ouvres ta main et tu bénis
tout être vivant
101", et: "Les hommes et les bêtes tu les sauveras, Seigneur. Ils
seront rassasiés à l’abondance de ta maison". [L'Ecriture
par conséquent,
en grande partie, ne peut être comprise que par ce libéral
Hiérarque] 103.
21. De même, le hiérarque doit être
suprêmement jI pour la multiplicité de la
justice: recherchant infailliblement, examinant
irrépréhensiblement, se
prononçant irrévocablement, afin de "rétribuer
chacun selon ses 105".
Isaïe dit: [347] "Il sortira de la souche de Jessé, et la
justice sera la ceinture
de ses reins; il ne jugera pas selon ce que perçoit la vue, ni
ne se prononcera
selon ce qu’entend l'oreille 106". Par conséquent un tel
hiérarque est
Dieu, parce que s’il était simplement homme, il ne pourrait
juger qu’au moyen
de témoins.
A ce jugement se réfèrent tous les jugements de
l’Ecriture, et c’est pour cette
raison qu’il est appelé "Prince de la paix’°". De lui
émanent les
justes récompenses.
[Par conséquent, tous les miracles, les dogmes, les charismes,
les guerres, les
dons et les jugements de l’Ecriture se rapportent à lui. Telle
est donc la
seconde clef de l’intelligence du Verbe incarné] 108, Lui qui
"possède la
clef de David: s’il ouvre, nul ne fermera, s’il ferme, nul". Cette clef
est le mystère de l’union.
22. La troisième clef [de la contemplation] est l’intelligence
du Verbe inspiré
par qui toutes choses sont révélées, car aucune
révélation n’a lieu si ce n’est
par le Verbe inspiré. Daniel comprit la parole. L’intelligence,
en effet, est
nécessaire dans une vision. si la parole ne retentit pas
à l’oreille du coeur,
si la splendeur ne brille pas en l’oeil, si le parfum et
l’émanation du
Tout-puissant" ne se répandent pas dans l’odorat, ni la
suavité dans le
goût, et si l’éternité ne remplit pas l’âme,
l’homme n’est pas apte à comprendre
les visions. Mais "Dieu donna à Daniel l’intelligence de toutes
les
visions et de tous les songes"". Par qui? Par le Verbe inspiré.
[Il
eut, en effet, l’âme extrêmement pure, gratifié des
inspirations divines, afin
de pouvoir être élevé dans les visions du
Tout-puissant, auxquelles rien de
souillé n’atteint] 113.
23. Or, il existe une triple vision, communément appelée
114; la vision
corporelle, la vision en image et la vision intellectuelle. Les deux
premières
sont sans aucune valeur sans la troisième. C’est pourquoi la
vision corporelle
ne valut que peu de chose à Balthazar dans la vision de la main"
ou à
Nabuchodonosor la vision de l’image de la statue d’or 116, et à
Pharaon la
vision des épis et des boeufs mais [elle fut profitable]
à Daniel et à Joseph.
Joseph correspond à Jean et Daniel à Paul.
100. Jn 16, 23.
101. Ps. 144, 16.
102. Ps. 35, 7 et 9.
103. Version F. Delorme (p. 42).
104. Hex. III, 12.
105. Rom. 2, 6.
106. Is. 11, 1 et Set
3.
107. Cf. Hex. III, 11.
108. Version F. Delorme (p. 43).
109. Apoc. 3, 7.
110. En ce qui concerne la doctrine des sens spirituels chez
Bonaventure, cf.
III Sent. 13, dub. 1 (III, 291); Brevil. V, 6
(V, 259 b; trad. J.P.
Rézette, p. 72-75); Itin., IV, 3 (V, 306 s.; trad. H.
Duméry, p.
75); De red. art., 8. 10 (V, 322; trad. P.
Michaud-Quantin, p. 67-68); Les 5 fêtes de l’enfant Jésus,
IV, 1 (VIII, 93;
trad. J. de Dieu, 1932, p. 47-48); Soliloquium, I, 12 ss; IV, 20 (VIII,
33 ss,
63; trad. V.M. Breton, p. 288 ss, 357); K. Rahner, La doctrine des sens
spirituels
au Moyen Age en particulier chez Bonaventure, RAM 14, 1933, p.
263-299); H.U.
von Balthasar, La Gloire et la Croix, II. 1, p. 285-293, et pour
resituer
Bonaventure dans l’ensemble de l’expérience chrétienne,
cf. La doctrine des
sens spirituels, dans La Gloire et la Croix, I, p. 309-360, pour
Bonaventure,
cf. p. 315-316.
111. Cf. Sag. 7,25.
112. Dan. 1, 17.
113. Version F. Delorme (p. 43-44).
114. Augustin, La Genèse au sens littéral, XII, 7-10 (PL
34, 459-461; CSEL 28. 1, 388-392; BA 49,
351-361).
115. Dan. 5, 6.
116. Dan. 2, 31.
117. Gen. 41, 1 ss.
118. En ce qui concerne le macrocosme et le microcosme chez Bonaven
ture, cf.
Itin., I, 5; II, 2; VI, 7-VII, 1 (V, 297 b, 300, 312; trad. H. Duméry, p. 31, 45, 101); De red
art., 7 (V, 322; trad. P. Michaud-Quantin, p.
63); Brevil.
II, 2 (V, 219 ss; trad. T. Mourien, p. 61 ss).
119. Gen. 1-2,4.
24.
Outre
celles-ci, il existe une sextuple vision qui correspond à
l’oeuvre des six
jours, et par laquelle le microcosme" se parfait, comme le macrocosme,
en
six jours 119. Il y a la vision de l’intelligence innée et la
vision de
l’intelligence élevée par la foi, instruite par
l’Ecriture, mise en suspens par
la contemplation, illuminée par la prophétie,
absorbée en Dieu par le rapt. Une
septième vision leur succède, celle de l’âme
glorifiée, et Paul les eut toutes.
Les deux premières sont le fait de beaucoup, les deux suivantes
de peu et les
deux dernières de très peu.
25. Par la première vision on comprend tout le domaine où
peut s’étendre
d’elle-même notre intelligence. Elle est symbolisée par le
premier jour, en
lequel la lumière fut 120. C’est pourquoi il est dit dans le
Psaume:
"Seigneur, la lumière de ta face est gravée sur nous
121". Sans cette
lumière innée, l’homme n’a rien, ni la foi, ni la
grâce, ni la lumière de la
sagesse, et pour cette raison la lumière fut aussi
séparée des ténèbres 122.
26. La deuxième vision est symbolisée par le
deuxième jour, en lequel "le
firmament a été fait au milieu [des eaux] 123". Ce
firmament est la foi et
divise "les eaux des eaux 124". La foi est l’origine de la sagesse et
l’origine de la science, soit des choses éternelles, soit des
choses
temporelles 125, science ou sagesse qui ne discordent pas de la foi.
27. La troisième vision est symbolisée par le
troisième jour, où les eaux se
rassemblent et où "le sec’ apparaît. La terre est
l’Ecriture en qui se
trouvent les intelligences spirituelles, les hiérarchies
angéliques et divines,
admirablement fécondes dans les expositions des Saints. En elles
se développent
"l’herbe verte 127" et "les arbres du paradis 128".
Toutefois que chacun prenne garde à l’arbre de la
curiosité de la science.
120. Gen. 1, 3.
121. Ps.4,7.
122. Cf. Gen. 1, 4, interprété ici symboliquement.
123. Gen. 1, 6.
124. Idem.
125. Augustin, Trinité, XII, 14, 22: "Il y a cependant une
différence
entre la contemplation des biens éternels et l’action qui nous
permet de faire
un bon usage des biens temporels: l’une est le fait de la sagesse,
l’autre de
la science" (PL 42 1009; CCL 50, 375, BA 16, 251).
126. Gen. 1, 9 ss.
127. Gen. 1, 11.
128. Gen. 2, 9.
28.
La
quatrième vision est symbolisée dans l’oeuvre du
quatrième jour, en lequel il
est dit: "Que les luminaires soient 129", c’est-à-dire le
soleil, la
lune et les étoiles. Celui qui ignore la contemplation n’a pas
encore
l’ornement du soleil, de la lune et des étoiles. Mais "la femme
revêtue du
soleil, la lune sous ses pieds et sur sa tête une couronne de
douze étoiles
130" doit apparaître pour qu’il y ait contemplation de la
hiérarchie supracéleste
dans le soleil, contemplation de la hiérarchie subcéleste
dans la lune et
contemplation de la hiérarchie céleste dans les
étoiles. "Alors tu verras
et tu seras comblé, tu seras émerveillé et ton
coeur se dilatera 131",
parce que dans la contemplation se trouvent admiration, dilatation,
aliénation,
réfection. C’est pourquoi il est écrit: "Ils
mangèrent et ils virent le
Dieu d’Israël 132".
29. La cinquième vision, qui est encore supérieure aux
précédentes, est celle
de l’intelligence illuminée par la prophétie, de
manière à voir infailliblement
les contingents, ce qui se fait par un mode spécial de vision
dans le miroir
éternel. Il est certain, en effet, que le contingent
étant muable et variable,
si le Prophète voit infailliblement et avec certitude, c’est
qu’il le voit dans
la vérité infaillible. D’où la difficulté
de déterminer ce qu’il en est. On y
répond de la même manière qu’au sujet de la
prescience de Dieu’ le Prophète
voit cette chose future, donc elle arrivera; Dieu voit cette chose,
donc elle
arrivera; car la vision de Dieu ne tombe pas dans le passé, mais
elle affirme
la présence de la vision divine au connoté temporel, car
le connoté est
contingent ou relatif 134.
129.
Gen. 1, 14.
130. Apoc. 12, 1.
131. Is. 60, 5.
132. Ex. 24, 11.
133. Bonaventure, I Sent. 38. 2. (I, 674 ss); 39. 2. q. 3 (I, 695 ss);
40. 2. (1, 706 ss).
134. Le connoté, relatif au temps et donc contingent, est
relatif à la vision
divine. "Connotatum: ce qui est signifié indirectement dans un
autre
terme" ex. vêtement dans le mot "vêtu", (A. Blaise, p. 234)
Lexicon Latinitatis M.A.
Cette
vision
est symbolisée dans l’oeuvre du cinquième jour durant
lequel ont été créés les
poissons des eaux et les oiseaux En effet, par les pennes, par la
multitude des
plumes et par le vent, l’âme est portée en Dieu 136.
30. La sixième est la vision de l’intelligence absorbée
en Dieu par le rapt. Il
est écrit dans la Deuxième lettre aux Corinthiens: "Je
sais un homme qui,
il y a quatorze ans, soit en son corps, soit hors de son corps, je ne
sais,
Dieu le sait, fut ravi de cette façon 137". [348]. Cette
élévation, en
effet, rend l’âme très semblable à Dieu, autant
qu’il est possible en cette
vie’ — l’extase et le rapt sont des choses différentes 139 —
c’est pour quoi,
comme ils disent ils n’ont pas l’habitus de la gloire, mais son acte.
Et, de
même que cette vision est aux confins du cheminement et de la
patrie, de même
cette [vision] est aux confins de "union et de la séparation du
corps.
C’est la raison pour laquelle l’Apôtre dit: "Soit en mon corps,
soit hors
de mon corps, je ne sais 141". Pour quelle raison alors, l’homme
ose-t-il
déterminer ce que Paul n’a pas su?
135. Gen. 1, 20-33.
136. La version F. Delorme poursuit: "C’est ainsi que l’âme qui a
l’esprit
de prophétie, est facilement élevée et partout
trouve le repos, de telle sorte
9u’elle n’est déjà plus tout à fait exilée
du Seigneur, ni ‘une hôtesse’ ou
‘une etrangère’, mais quasi ‘concitoyenne’ et de ‘la maison’ des
anges et des
saints, recherchant en toutes choses le repos. En effet, bien que,
comme dit
Hugues dans le Didascalicon (III, 20; PL 176, 778), l’âme
délicate et chamelle
est plus liée à un lieu qu’à un autre, pour une
âme forte tout pays est une
patrie et pour l’âme parfaite le monde entier est une prison.
Pourtant l’âme,
illuminée du privilège de l’esprit prophétique,
méprise profondément toutes
choses et vivant dans le monde trouve son repos en toutes choses" (p.
45);
puis cite brièvement le Premier livre des Fasti d’Ovide (p. 46).
137. II Cor. 12, 2.
138. In statu viae: dans l’état de l’homme cheminant (sur la
terre) vers la
patrie céleste.
139. Cf. H.U. von Baithasar: "L’extase habituellement
désignée par le mot
excessus (cf. Hex. II, 8) est, pour Bonaventure, le mode de conna,tre
le plus
élevé et le plus excellent; mais celui qui n’en a pas
fait l’expérience peut a
peine le comprendre, et n’en fait l’expérience que s’il est
fondé et enraciné
dans la charité, pour comprendre avec tous les saints la
longueur, la largeur,
la hauteur et la profondeur en quoi consiste aussi la sagesse
véritable et
expérimentale (cf. Q.D. sur le savoir chez le Christ, q. 7; V,
43; trad. E.H.
Wéber, p. 186). Cette expérience spirituelle et pour
ainsi dire normale,
Bonaventure la distingue du raptus qui par un privilège
spécial, dépasse le
status viatorum et fait apercevoir directement l’essence de Dieu (I!
Sent. 23.
2. q. 3; II, 544)" (La Gloire et la Croix, II, 1, p. 245).
140. Cf. Bonaventure, II Sent. 23. 2. q. 3, resp. (II, 544): "comme
nous
le croyons".
141. II Cor. 12,2.
30.
L’oeuvre
du sixième jour y correspond: "Faisons, dit [Dieu], l’homme
à notre image
et à notre ressemblance", qu’il soit digne ainsi de "dominer les
oiseaux, les poissons de la mer et les reptiles 142". Car plus l’homme
est
élevé, plus il est humble, et semblable à Paul qui
descendait par humilité
jusqu’à déterminer ce qui concerne le mariage.
D’où cette parole du Livre de
Job 143: Est-ce sur ton ordre que l’aigle s’élève et
place son nid dans les
hauteurs ?", et plus loin: "Quel que soit l’endroit où se trouve
le
cadavre, il y est aussitôt". Il avait d’abord dit de l’aigle des
choses
admirables, ensuite il en vient aux choses les plus humbles. Il en est
de même
pour le rapt, car plus quelqu’un fut élevé dans le rapt,
plus il est humble. Il
est nécessaire que les choses soient ainsi, car s’il
s’enorgueillissait, il
pourrait perdre la grâce et tomber en "un sens
réprouvé 144", et à
peine s’élèverait-il jamais, car plus il aurait appris
[dans cette expérience
du rapt], plus il saurait s’affranchir de tout ce qu’on pourrait lui
dire.
C’est pourquoi, et non sans cause, il fut donné à
l’Apôtre "un aiguillon
dans la chair, afin que la grandeur des révélations ne
m’exalte pas 145",
dit-il.
Celui-là, dis-je, qui parvient à ce degré, peut
ordonner et gouverner les autres,
comme l’a fait Paul ‘ et comme l’a fait Denys 147, qui ordonna l’Eglise
selon
le modèle qui lui était montré 148.
142.
Gen. 1, 26.
143. Job 39, 27 et 30.
144. Rom. 1, 28.
145. II Cor. 12, 7.
146. Cf. GaI. 1-2.
147. Cf. Denys, Hiérarchie Ecclésiastique (P0 3, 369 ss;
Dion., 1071 ss; trad. M. de Gandillac, p. 245
ss).
148. Cf. Ex. 25, 40.
149. Lc 23,43. Version F. Delorme: "L’âme, après
l’affranchissement du
corps, sera alors dans la vision de gloire" (p. 47). Cette phrase est
â
compléter par Solioquium, IV, 21: "Il est certain que
l’âme elle-même
n’eût jamais désiré reprendre le corps, si, quelque
glorieux qu’il pût être,
elle fût, l’ayant revêtu, empêchée de
contempler Dieu. Car, selon que le
remarque et l’enseigne saint Augustin (La Genèse au sens
littéral, XII, 35,
68), les âmes saintes elles-mêmes désirent reprendre
leur corps et attendent de
s’unir de nouveau avec lui; parce que sans lui, il ne peut exister pour
elles
de félicité complète, ni de bonheur qui les
satisfasse. Telle est même l’énergie
du désir que l’âme a du corps, que ce désir
empêche et ralentit en quelque
sorte sa contemplation (VIII, 64; trad. V.M. Breton, p. 358).
150. Bonaventure, Brevil. II, 2 (V, 220 b; trad. T. Mourien, p. 65):
"L’Écriture ne dit pas que ce jour ait eu un soir. Ce n’est pas
que ce
jour n’ait pas été suivi d’une nuit, mais c’est pour
préfigurer le repos des
âmes qui n’aura jamais de fin" Cf. Augustin, La Genèse au
sens littéral,
IV, 11, 21. (PL 34, 303; CSEL
28, 108; BA 48, 307).
31.
Le
septième jour est celui de l’affranchissement du corps, [car il
est écrit]:
"Aujourd’hui, tu seras avec moi au Paradis 149". Et ce jour n’a pas
de soir 150.
Après vient le huitième jour 151 qui n’est pas un jour
supplémentaire, mais la
reprise du premier jour, quand l’âme recouvrera son corps.
32. Telle est donc la clef de David 152, qui [nous] enseigne le Verbe
inspiré.
Ce Verbe, incréé dans le sein du Père
incarné dans les entrailles de la Vierge,
est inspiré dans ton coeur par la foi. Il pénètre
les esprits angéliques et les
esprits humains et, entrant en eux, fait comprendre ces visions
[à l’homme de
désir] ‘ parce qu’il est intellect et esprit pur, mais de
différentes façons.
Car, selon que l’âme est entrée [plus] intimement en soi,
plus profondes sont
les pénétrations ‘ Comme le dit Denys dans la
Hiérarchie angélique, cela se
produit par le rayon divin: "Priant donc Jésus, dit-il,
lumière
paternelle’ etc.; et, comme [par ailleurs, le même] Denys dit
dans la
Hiérarchie ecclésiastique que "la loi de la
divinité est de reconduire le
plus bas au plus haut par un intermédiaire 157", ce rayon
théarchique,
descendant dans la hiérarchie céleste, l’illumine, et,
par elle, illumine la
hiérarchie ecclésiastique ou subcéleste.
Pourtant ce rayon fait tout et les anges ne font rien, si ce n’est
occasionnellement’ de la même manière que si quel qu’un
veut qu’un rayon
illumine plusieurs demeures, il ouvre les fenêtres, et le rayon
illumine alors
toutes les demeures’ ou comme si quelqu’un présentait plusieurs
miroirs pour
recevoir la lumière. Ensuite, par l’ordre de résolution
160, ce rayon
[théarchique] nous reconduit dans la contemplation des choses
célestes et enfin
des choses supracélestes.
151. Cf. Augustin, Lettre
LV, 13, 23
(P1 33, 215).
152. Apoc. 3, 7.
153. in 1, 18.
154. Version F. Delorme (p. 47).
155. Version F. Delorme: "... dans cet exercice l’âme devient de
plus en
plus intime à elle-même jusqu’à devenir finalement
bienheureuse par la foi,
c’est-à-dire, autant qu’il est possible [en cette vie], plus
immédiatement
disposée à la béatitude" (p. 47).
156. Denys, Hiérarchie Céleste, I, 2 (PG 3, 121 a; Dion.,
729; trad. M. de
Gandillac, p. 185; SC 58 bis, 71).
157. Denys, Hiérarchie Ecclésiastique, V (PG 3, 504 c;
Dion., 1330; trad. M. de
Gandillac. p. 296).
158. Bonaventure, II Sent. 10. 2.
q. 2 (II, 264 ss).
159. Augustin, Commentaires sur les Psaumes, Ps.
118,
serm. 18, n. 4 (PL 37, 1553; CCL 40, 1725-1726).
160. C’est-à-dire par la voie inverse du retour vers le principe
selon l’ordre
hiérarchique. Cf. Conférence sur les dons du Saint
Esprit, 1, 9: "Les
savants en perspective disent que si un rayon tombe perpendiculairement
sur un
corps pur et poli, il est nécessairement réfléchi
par la même voie. L’influx de
la grâce est comme un rayon perpendiculaire... La grâce de
l’Esprit saint ne
peut investir l’âme sans la renvoyer au principe originel" (V,
459 a).
QUATRIÈME
CONFÉRENCE: Première explication de la première
vision qui est celle
de
l’intelligence innée
par nature. *
1.
[349]
"Dieu vit que la lumière était bonne, et il sépara
la lumière des ténèbres
1", etc. A l’exception de la deuxième oeuvre, il a
été dit pour toutes les
oeuvres des six jours: "Dieu vit que cela était bon", et en
conclusion: "Dieu vit tout ce qu’il avait fait, et cela était
très
bon". On dit que Dieu voit parce qu’il nous fait voir. La
première vision
de l’âme est celle de l’intelligence innée par nature,
comme dit le Psaume:
"La lumière de ta face est gravée sur nous, Seigneur".
Toutes les difficultés de la philosophie pourraient s’expliquer
ici. Les
Philosophes enseignèrent neuf sciences 5, promet tant de donner
la dixième,
c’est-à-dire la contemplation. Mais nombre d’entre eux, en
voulant se séparer
des ténèbres de l’erreur, s’enfoncèrent en de
grandes erreurs car "dans
leur prétention à la sagesse, ils sont devenus fous",
s’enorgueillissant
de leur science, ils sont devenus lucifériens. Chez les
Égyptiens les ténèbres
étaient très denses 7, mais "pour tes Saints il y avait
une très grande
lumière". Tous ceux qui vécurent sous la loi de la
nature, comme les
Patriarches, les Prophètes et les Philosophes, furent des fils
de la lumière 9.
1. Gen. 1,4.
2. Gen. 1, 31.
3. Version F. Delorme: "Le ‘voir’ de Dieu nous fait voir" (p. 48).
Cf. Augustin, Cité de Dieu, XVI, 5: "Ce n’est pas non plus en
voyant qu’il
acquiert à tel moment une connaissance, lui qui ne peut jamais
rien ignorer;
mais on dit qu’il voit et connaît à tel moment ce qu’il
fait voir et
connaître" (PL 43, 483; CCL 48, 506; BA 36, 201); Cité de
Dieu, XXII, 2:
"comme on dit qu’il a connu ce qu’il fait connaître à ceux
qui
l’ignoraient" (PL 41, 753; CCL 48, 807; BA 37, 531).
4. Ps. 4, 7.
5. Ces neuf sciences sont la physique, la mathématique, la
métaphysique, la
morale individuelle, familiale et politique, la grammaire, la logique
et la rhétorique;
cf. De red art., 4 (V, 320-321; trad. P. Michaud-Quantin, p. 57 ss); Itin. III, 6 (V, 305 b;
trad. H. Duméry,
p. 71).
6. Rom. 1, 22. Pour la position du sage, cf.
Ecci. 2,
15-16: "Alors je me dis en moi-même: ‘Le sort de l’insensé
sera aussi le mien,
pourquoi donc avoir été sage’. Je me dis que cela aussi
est vanité... Le sage
meurt bel et bien avec l’insensé".
La
lumière de
l’âme est la vérité; elle ne connaît pas de
déclin En effet, elle irradie si
fortement sur l’âme, qu’on ne peut ni penser ni dire qu’elle
n’est pas, sans
que l’homme se contredise lui-même. En effet, si la
vérité n’est pas, il est
vrai que la vérité n’est pas, donc quelque chose est
vrai. Et, si quelque chose
est vrai, il est vrai que la vérité est, donc: si la
vérité n’est pas, la
vérité est". Comme il est dit dans le Livre d’Esdras: "La
vérité
prévaut sur toutes choses 12"
7. Cf. Ex. 10, 22-23.
8. Sag. 18, 1. Mais il faut remarquer, car les versions ne l’indiquent
pas, que
Bonaventure commente dans son développement tout le paragraphe
qui suit (Sag.
18, 1-4): "Cependant pour tes saints il y avait une très grande
lumière...
Au lieu des ténèbres tu donnas aux tiens une colonne
flamboyante, pour leur
servir de guide (cf. Hex. I, 3)..., de soleil (cf. Hex. IV, 2 ss)...
Mais ceux-là
méritaient bien d’être privés de lumière et
d’être prisonniers des ténèbres,
qui avaient gardé enfermés tes fils, par qui devait
être donnée au monde (ce
que ne purent faire les philosophes, Hex. IV, 1) l’incorruptible
lumière (de la
contemplation)...".
9. Cette dernière phrase est plus largement
développée dans la version F.
Delorme: "Comme dit Aristote, au début de l’Ancienne
Métaphysique, au
début du deuxième [ selon la nouvelle version, une partie
des prêtres chez les
Égyptiens est restée libre, afin de vaquer à
l’étude, et, comme il est dit dans
l’Ancienne version, ils entreprirent à partir de tous les
êtres de philosopher
sur la vérité des choses. Bien que la
considération de la vérité, comme il est
dit au début [ deuxième livre] de la Nouvelle
Métaphysique, soit facile d’une
certaine façon, en ce qu’elle ne s’est jamais retirée
tout à fait de tous, elle
est difficile d’une autre façon, en ce qu’elle ne fut jamais
pleinement
comprise, et pourtant des ténèbres subsistèrent
toujours chez les philosophes
anciens dans la recherche de la vérité, comme on le voit
aussi en Ex. 10, 22.
Les ténèbres étaient chez les Egyptiens, mais pour
tes fils, à savoir les
patriarches, les législateurs, les prêtres, les
prophètes et les apôtres,
subsista la lumière [ il est écrit] à la fin du
chapitre huit [ Sag. 17, 21 s.]
du Livre de la Sagesse. La lumière, dis-je, dans la
révélation de la vérité
manifestée" (p. 49). Il faut remarquer que l’autre version
n’oppose pas,
comme celle-ci, les philosophes aux prophètes et aux
apôtres. Certains
philosophes, et non pas la philosophie, sont à critiquer
relativement à
l’histoire du salut, alors que d’autres peuvent être
considérés comme "des
fils de la lumière".
10. Cf. Exsultet de Pâques au Missel Romain. Il s’agit d’une
réminiscence de la
liturgie du temps pascal, période où fut
prêchée cette conférence.
11. Cf. Bonaventure, Q.D. sur le mystère de la Trinité,
q. 1, art. 1, fund. 25:
d’après Augustin, Soliloques, I, 8, 15; I, 15, 27; II, 2, 2; II,
15, 28 (PL 32,
877, 883, 885, 898; BA 5, 55, 81, 91, 141-142); 26 (V, 47); fund. 26:
d’après
Anselme, Monologion, chap. 18 (éd. Schmitt
I, 33; trad. M. Corbin, I,
97).
2.
Cette
lumière de la vérité émet trois rayons
principaux. Aussi est-il écrit dans
l’Ecclésiastique: "Le soleil brûle triplement les
montagnes 16". Il y
a, en effet, la vérité des choses, la
vérité des signes ou des mots et la
vérité des moeurs La vérité des choses est
l’indivision de l’étant et de l’être
15, la vérité des paroles est l’adéquation du mot’
et de l’intellect et la
vérité des moeurs est la rectitude dans la façon
de vivre 17. Telles sont les
trois parties de la philosophie 18, lesquelles n’ont pas
été établies par les
philosophes, mais qui existaient déjà selon la
vérité lorsque l’âme les a découvertes,
comme le dit Augustin 19.
3. Cette triple irradiation de la vérité est
considérée relativement au
principe émetteur, au sujet récepteur et à l’objet
terminal.
Elle concerne le principe émetteur sous la raison d’une triple
cause: cause
émettrice, cause exemplaire, cause terminale. En effet, "de lui,
par lui
et en lui sont toutes choses". Par conséquent, la
vérité indique que notre
âme est portée d’une inclination naturelle vers la
Vérité en tant qu’elle est
"cause d’être, raison de connaître et ordre du vivre en
tant que cause
d’être, vérité des choses, en tant que raison de
connaître, vérité des mots, et
en tant qu’ordre du vivre, vérité des moeurs.
12. Il s’agit d’un livre
considéré
comme apocryphe: III Esd. 4, 41.
13. Sir. 43, 4.
14. Bonaventure, De red. art., 4 (V, 320-32 1; trad. P.
Michaud-Quantin, p.
57); Sur les 7 Dons, IV, 7 (V, 474-475).
15. Cf. Boéce, De hebdomadibus (P1 64, 1311); Alexandre de
Halés, Summa, I, n.
73; Bonaventure IV Sent. 14, 2. 1. 1,
resp. (IV, 331); Brevil. 1, 6 (V, 215 a; trad. L.
Mathieu, p. 95); "De regno Dei", Sermon théol. II, 43 (V, 551, trad. J. de
Dieu, IV, 357).
16. Cf. Bonaventure, IV
Sent. 38. 2. q. 2, fund. 3 (IV, 821). Cf.
également toute
la distinction 38 "Sur le mensonge", du troisième livre des
Sentences
(III, 839 ss).
17. Cf. Augustin, Cité de Dieu, VIII, 4 (PL 41,228; CCL 47,220;
BA 34,
244); Bonaventure, De red. art., 4 (V, 320-32 1; trad. P. Michaud-Quantin, p. 57 ss); Jan., III, 6 (V,
305 b; trad. H. Duméry, p. 71).
18. Cf. Bonaventure, Itin., III, 6 (V, 305 b; trad. H. Duméry,
p. 71); De red.
art., 4 (V, 320; trad. P. Michaud-Quantin, p.
57).
19. Augustin, Cité de Dieu, XI, 25: "Autant qu’il est permis
d’en juger,
de là vient la division en trois parties de l’étude de la
sagesse, telle que
les philosophes ont voulu l’établir, ou plutôt telle
qu’ils l’ont pu observer
(car elle n’a pas été fondée par eux: ils l’ont
simplement découverte). La
première partie fut appelée physique, la seconde logique,
la troisième
éthique" (PL 41, 338; CCL 48, 344; BA 35, 109).
20. Rom. 11, 36.
4.
Par rapport
à l’âme, toute irradiation de la vérité sur
notre intelligence s’effectue d’une
triple manière: ou bien sur elle-même absolument et elle
correspond ainsi à la
connaissance des réalités spéculatives; où
bien relative ment à notre puissance
discursive et il s’agit alors de la vérité des mots; ou
bien relativement à
notre puissance affective et motrice et il s’agit alors de la
vérité des choses
à accomplir.
5. Par rapport à l’objet, il en est ainsi: tout ce qui existe,
provient soit de
la nature, soit de la raison, soit de la volonté et donne
respectivement la
connaissance des choses, des paroles et des moeurs.
Par conséquent, le triple rayon de la vérité
irradie dans l’âme selon le
principe, le sujet et l’objet, par lequel celle-ci peut s’élever
aux réalités
éternelles et même jusqu’à la cause de toutes
choses 23 Mais lorsque s’ajoute
le condiment de la foi 24, [l'âme s’élève] alors
avec plus de facilité et
attribue [la Vérité] en tant que cause d’être au
Père, en tant que raison de
connaître au Fils et en tant qu’ordre du vivre à l’Esprit
saint 25.
21. Augustin, La
cité de Dieu, VIII, 4
(PL 41, 228; CCL 47, 220; BA 34, 244).
22. Cf. Aristote, Métaphysique XII, 3: "Les êtres naissent
soit de l’art
soit de la nature" (trad. J. Tricot,
p. 649).
23. Cf. Hex. I, 13. La version F. Delorme se
veut plus
explicite: "Si tu t’élèves ensuite à cette
vérité qui illumine l’âme, tu
affirmes non seulement une médiation créée, par
laquelle la Vérité incréée,
comme par un certain habitus inséré dans I âme,
illumine l’âme, mais tu
attribues déjà aussi, principalement et par soi, quoi 9
en soit de l’habitus
créé, l’acte d’illumination de l’âme à cette
Vérité incréée qui est Dieu, et
comprends que la cause d’être est appropriée au
Père, la raison de connaître au
Fils et l’ordre du vivre à l’Esprit saint, ce qui, d’une
façon excellente en
tout cas, appartient déjà de la foi" (p. 51).
24. La foi élève et renouvelle l’esprit, à l’image
du condiment qui élève et
rafraîchit le goût. La foi est donc essentiellement "le sel
de la
sagesse".
25. Cf. Hex. IV, 3.
6.
La vision
de l’intelligence innée par nature, en tant qu’elle se tourne
vers les choses,
est donc la vérité. Or l’âme veut que le monde
entier s’inscrive en elle 26.
Le monde se considère d’une triple manière: quant
à l’essence, quant à la
figure [350] et quant à la nature, et d’autre part, ce rayon
[tourné vers les
choses] dispose [l'âme] à considérer les
différences cachées des 9 les
proportions manifestes des figures et les propriétés, en
partie cachées et en
partie manifestes, des natures. La considération naturelle est
ainsi en partie
cachée et en partie manifeste, puisqu’elle se porte tantôt
sur les causes qui
restent cachées, comme par exemple: pourquoi le feu est-il
chaud? pourquoi ces
herbes sont-elles chaudes ? — ce qui relève de leur
espèce, laquelle est
cachée; et tantôt se porte sur la qualité, mais
aussi sur la quantité et sur
l’influence des corps, qui parfois sont manifestes et parfois sont
latentes.
7. Selon les différences cachées des quiddités, se
présente une division en six
modes: en substance et accident, en universel et particulier, en
puissance et
acte, en un et multiple, en simple et composé, en cause et
causé. Celles-ci
sont six lumières qui disposent l’âme au savoir et
à bien penser.
8. La division de la substance et de l’accident est manifeste 27.
Mais il y a certaines choses qui s’y ramènent, et qui
entraînent l’erreur la
plus grave. Celui-là dit: il n’y a pas de création.
Pourquoi? Parce qu’il est
impossible que l’accident précède la substance; or la
création est un accident:
donc, etc.
Je dis, [moi], que la création qui est passion n’est pas un
accident, puisque
la relation de la créature au Créateur n’est pas
accidentelle, mais essentielle
28. Pareillement, la puissance de la matière n’est pas un
accident de la
matière, mais est essentielle à la matière,
puisque "son essence est
d’être relative à un autre". Pareillement, les
différences [de la
substance] se ramènent au genre 30, comme les privations pures
aux habitus
correspondants 31.
26. Cf. Aristote, De
l’âme, III, 8:
"L’âme est, en un sens, tous les êtres" (trad. E. Barbotin,
1980, p.
86); Augustin, Les 83 questions, q. 51, 2.4 (PL 40, 33). La version F.
Delorme
est ici plus claire: "Le premier de ces rayons, par lequel l’âme
comprend
et se tourne vers les choses, dirige l’âme dans la droite
connaissance de tout
l’univers. La Vérité, en effet, a fait le monde et, en
illuminant l’âme,
inscrit en elle le monde entier" (p. 51).
27. Version F. Delorme ajoute une référence: "comme on le
voit dans le
sixième livre de la Métaphysique" (p. 52). Cf. Aristote,
Métaphysique,
III, 2; IV, 2; VII, 1 ss (trad. J.
Tricot, p. 132 s.; 205-208; 347 ss). La source
principale cependant de la présentation par "division" est la
Métaphysique d’Algazel, Traité I, division 1 (éd.
J.T. Muckle, Algazel’s
métaphysics, 1933, p. 5 ss).
28. Cf. II Sent. 1. 1. 1. 1, ad 6(11, 14).
9.
La deuxième
division se décompose en universel et particulier
A ce sujet, l’erreur est grave. Certains, [dont Anselme se raille]*,
disent que
l’universel n’existe que dans l’âme. Platon a posé qu’il
était seulement en
Dieu ‘ et d’autres seulement en l’âme Ceux-là abstraient
plus qu’il ne faut.
Je dis, [moi] que l’universel est ce qui est un par rapport au
multiple, ce qui
est un dans le multiple, ce qui est un hors du multiple 36 L’un par
rapport au
multiple est dans la puissance de la matière, ce qui est
incomplet; l’un qui
est dans le multiple, comme la nature commune dans ses particuliers; et
l’un
hors du multiple se tient dans l’âme. Mais, l’un par rapport au
multiple, l’un
dans le multiple et l’un hors du multiple se trouvent dans l’art
éternel,
puisque c’est par cet art et cette raison qu’ils existent, de fait,
dans la
réalité [créée] Il est clair, en effet, que
deux hommes sont semblables entre
eux, et non pas l’homme et l’âne: il est donc nécessaire
que cette ressemblance
soit fondée et établie en quelque forme stable. Non pas
celle qui existe dans
un autre, puisque celle-ci est particulière: donc en quelque
forme universelle
La raison de l’universel n’est pas toute dans l’âme, mais dans la
chose selon
la progression du genre à l’espèce, étant
donné que nous communiquons d’abord
dans la substance comme en ce qui est le plus général,
ensuite dans les autres
choses jusqu’à la forme ultime d’homme
29. Aristote, Physique,
II, 2:
"l’art imite la nature... La matière est un relatif", (194 a et
b;
trad. H. Carteron, 1973, p. 63, 64).
30. La version F. Delorme est ici explicite: "Par ce rayon, nous savons
distinguer celles qui sont substance par soi, celles qui le sont par
réduction,
comme les puissances de la substance qui se ramènent à la
substance;
pareillement, les différences de la substance, qui en sont comme
les
prolongements, se distinguent comme le rationnel et l’irrationnel, et
non par
le plus extrême et le plus intime: de cette façon, une
substance se distingue
d’une autre; pareillement, les privations se ramènent au genre
des
habitus" (p. 52). Cf.
Hex. IV, 11.
31. D’après Averroès, Grand comm.
sur le De l III, 17 ss
(éd. F.S. Crawford,
1953, p. 436 ss); cf. Bonaventure, Itin., III, 3 (V, 304; trad. H. Duméry, p. 64-65).
32. Cf. Algazel, Métaphysique, Traité I, division 2
(éd. J.T. Muckle, Algazel’s
Metaphysics, 1933, p. ss). Aristote, Métaphysique, III, 24 et
VII, 11 (trad. J. Tricot, p. 149
ss; 411 ss).
33. Version F. Delorme (p. 52). Cf. Anselme, La
foi
trinitaire, 2 (PL 158,
265).
34. Cf. II Sent. 1. 1. 1. 1, ad 3-4, et dub. 2(11, 14 et 36).
35. Aristote, De l’âme, I, 1 (402 b; trad. E. Barbotin, p. 2).
36. Cf. Albert le Grand, Commentaire sur le ‘De l’Anima’, I, tr. I, chap. IV (éd. A. Borgnet, 1890,
V, 124).
10.
La
troisième division est celle de la puissance et de l’acte 39.
Et ici se trouvent de nombreuses erreurs. Certains disent que l’acte
n’ajoute
rien à la puissance, si ce n’est un mode d’être selon le
complet et
l’incomplet.
Nous ne parlons pas ici de la puissance purement passive, mais de celle
qui
tend à l’acte. Il est nécessaire, en effet, puisque dans
toute créature la
puissance active est jointe à la puissance passive, que ces deux
puissances
soient fondées sur divers principes de la chose 40. Quant
à la puissance qui
est [un acte incomplet comme est] 41 la raison séminale 42, elle
est une force
[active, selon les philosophes naturels] 43: une telle puissance ajoute
à
l’acte, parfois un degré d’être ou d’essence; elle ajoute,
par exemple,
"animé" à la raison de "corps" selon la
réalité, en raison
de ce que l’animation est quelque chose [ajoutée à la
nature corporelle] 44,
ordonnée cependant au "sensible", et ajoute "sensible" à
"animé", [351] et de même jusqu’à l’homme. Il en
est de même pour les
puissances de l’âme, parce que, comme le quadrilatère
ajoute un angle au
triangle et le pentagone au quadrilatère de même la
puissance sensitive
s’ajoute à la puissance végétative et la puissance
rationnelle à la puissance
sensitive. Mais parfois, l’acte ajoute seulement le mode d’être.
Par exemple:
si d’un être en puissance, il fait un être en acte, il
ajoute seulement un mode
d’être, parce que l’être en acte n’est pas simplement joint
à la matière, mais
à une matière ayant la vie en puissance radicale. C’est
pourquoi il est insensé
de dire que la forme ultime s’ajouterait à la matière
première sans quelque
chose qui soit une disposition ou en puissance par rapport à
elle, ou sans
quelque forme intermédiaire 46.
37. Cf. Bonaventure, I
Sent. 35. 1. q.
2 ss (I, 605 ss); Q.D. sur la science du Christ, q. 3, fund. 1 (V, 10;
trad.
E.H. Weber, p. 61), d’après Augustin, Les 83 questions, q. 46,
n° 2 (PL 40, 30
s., CCL 44 A, 71 s., BA 10, 125 s.).
38. Version F. Delorme: "comme moi et toi, dans la substance, dans la
corporéité, dans l’animalité, dans
l’humanité, selon la ligne prédicamen
tale" (p. 53). Cf. Porphyre, Isagogue (trad. J. Tricot, 1947, p. 19).
39. Cf. Algazel, Métaphysique, Traité I, division 7
(éd. J.T. Muckie, Algazel’s
Metaphysics, 1933, p. 43 ss). Cette division est le sujet du livre IX
de la
Métaphysique d’Aristote (trad. J. Tricot, p. 481 ss).
40. Cf. Hex. II, 24; IV, 12.
41. Version F. Delorme (p. 53).
42. Cf. II Sent. 18. 1. 3 (II, 439).
43. Version F. Delorme (p. 53).
44. Version F. Delorme (p. 53).
45. Cf. Aristote, De l’âme, II, 3: "Il est donc évident
qu’il faudra
reconnaître à la notion d’âme le même type
d’unité qu’à la notion de figure
géométrique: dans ce dernier cas, il n’est pas de figure
en dehors du triangle
et de ses dérivés..." (414
b; trad. E. Barbotin, p. 37).
11.
La
quatrième division se décompose en un et multiple Et de
nombreuses erreurs ont
lieu à son sujet. Certains ont dit que toutes choses sont un.
Par exemple: de
même que la matière est une, une est la forme radicale,
laquelle est multi
pliée et se diversifie par la suite selon le mode d’être
48. Mais affirmer cela
revient à dire que cette proposition: l’homme est un âne,
est vraie par soi et
fausse par accident.
C’est pourquoi comprends que l’être rationnel et l’être
irrationnel ne
diffèrent pas seulement par accident, mais aussi
essentiellement.
12. La cinquième division se décompose en simple et
composé.
Et ici encore se trouvaient de nombreuses erreurs. Par exemple: dire
qu’une
créature est simple 49, parce qu’alors elle serait acte pur, ce
qui ne convient
qu’à Dieu seul, et qu’attribuer à la créature ce
qui convient à Dieu est
dangereux. Donc, il est moins dangereux de dire que l’Ange est
composé, même si
ce n’est pas la vérité, que de dire qu’il est simple 50.
Pour ma part, j’attribue la composition à l’Ange, ne voulant pas
lui attribuer
ce qui convient à Dieu, en raison de la piété que
j’ai à l’égard de Dieu. Et
selon la vérité, il en est bien ainsi. Boèce dit
que "la forme ne peut
être sujet", par conséquent si l’Ange était simple,
rien ne lui
arriverait, ni joie ni tristesse.
46. Bonaventure s’oppose
ici à Thomas
d’Aquin. Cf. Ê. Gilson, La philosophie de saint Bonaventure,
1978, P. 28; 262
note 4. J.F. Quinn, The
Hi,storical Constitution of St. Bonaventure’s Philosophy, 1973, p. 219
ss.
47. Cf. Algazel, Métaphysique,
Traité I, division 3 (éd.
J.T. Muckie, Algazel’s Metaphysics, 1933, p. 32 ss). Aristote,
Métaphysique, V,
6 (trad. J. Tricot, p. 261 ss); Alexandre de Halès, Sumina, I,
n. 72-75 (éd. Quaracchi, I,p.
ll3ss).
48. Cf. Aristote, Physique, I, 2 ss (trad. H.
Carteron, p.
30 ss).
49. C’est-à-dire n’est pas composée de matière et
de forme.
50. Cf. R. Hissette, Enquête sur les 219 articles
condamnés à Paris..., art.
46, p. 91 ss. La position de Bonaventure et l’article censuré
peuvent viser
indirectement Thomas d’Aquin (cf. De esse et essentia, éd. M.D.
Roland Gosselin,
1948, p. 185-186).
51. Boéce, La Trinité, II (PL 64, 1250 cd). Cf. Aristote,
Physique, I, 9 (192
a; trad. H. Carteron, p. 50).
[C'est pourquoi nous disons que rien n’est absolument simple si ce
n’est Dieu]
52.
13.
La sixième
division se décompose en cause et causé Et ici se
trouvent de nombreuses
erreurs. En effet, certains disent que le monde a éternellement
existé 54.
[Cet énoncé extirpe la vérité du coeur de
l’homme]. Les sages "s’accordent
à dire qu’aucune chose ne peut être faite de rien" et que
le monde, par
conséquent, a existé éternelle ment, puisqu’il est
de la même manière
nécessaire que l’être cesse lorsqu’une chose tombe dans le
néant et que l’être
commence lorsqu’elle est tirée du néant. Quelques-uns
semblent avoir posé une
matière incréée 57, et il s’ensuit alors que Dieu
ne crée rien. Il ne crée pas
la matière puisqu’elle est incréée, ni la forme
puisque celle-ci est tirée de
quelque chose ou de rien. Mais elle ne peut être tirée de
la matière, parce que
l’essence de la forme ne peut être tirée de l’essence de
la matière, ni de rien
puisqu’ils supposent que Dieu ne peut rien faire du néant
J’ajoute qu’il ne
convient pas à la puissance de Dieu de s’appuyer sur le
fondement de la
matière.
En conclusion, ces divisions sont les fondements 59 de la foi 60 qui
examine
toutes choses 61.
52. Version F. Delorme (p.
54).
53. Algazel, Métaphysique, Traité I, division 5
(éd. J.T. Muckle, Algazel’s
Metaphysics, 1933, p. 39 ss).
54. Cf. R. Hissette, Enquête sur les 219 articles
condamnés à Paris...",
art. 83-92, p. 147 ss.
55. Version F. Delorme (p. 55).
56. Averroés, Destructio destructionum phil. Algazelis, Disp. I (éd. B.H. Zedler, 1961, p. 69 ss). Cf.
Anstote, Physique, I, 4: la théorie d’Anaxagore (187 a; trad. H.
Carteron, p. 36) et la critique d’Aristote (187 b; ideni p. 37 ss).
57. La version F. Delorme présente ici un grand
intérêt: "Les philosophes
posèrent une matière incréée et
incorporelle comme vestige" (p. 55).
L’éternité du monde implique l’éternité de
la matière, et par conséquent que la
matière elle-même est un vestige — et non pas une ombre de
Dieu (cf. Hex. XII,
14). Thèse qui, selon Bonaventure, rend totalement
inintelligible le monde créé
par Dieu, puisque les degrés hiérarchiques des
êtres qui mènent à la
connaissance du principe divin sont fondamentalement perturbés.
C’est ici qu’il
faut voir la base de l’opposition bonaventurienne à la
thèse de l’éternité d’un
monde créé, que celui-ci soit réel
(Averroés) ou possible (Thomas d’Aquin).
58. Sur cette double erreur, cf. II Sent. 1. 1. 1. q. 1-2; 7. 2. 2. q. 1 (II, l4ss; 196).
14.
La
deuxième irradiation de l’intelligence innée par nature
est la considération
des proportions manifestes des quantités; ces proportions sont
tout à fait
manifestes parce qu’elles s’offrent aux sens, et l’homme s’y applique
volontiers parce qu’elles tombent dans l’imagination. L’imagination est
forte
en nous et la raison est obscurcie: c’est la raison pour laquelle
l’homme s’y
trouve largement retenu. Cette science est la plus certaine des
sciences parce
qu’elle est évidente à l’oeil, et toutes les autres
sciences, en comparaison,
sont comme cachées.
59. Cf. Lc 14, 29-30. Les
philosophes
ont posé les fondements mais n’ont pu achever (cf. Hex. IV, I).
Bonaventure
vient d’accomplir le même chemin suivi par Aristote pour poser
les fondements
de la métaphysique, mais oes fondements, chez lui, deviennent
aussi les
"fundamenta fldei" qui vont permettre d’atteindre à la
contemplation
promise par les philosophes. Tout comme le Christ dans le Sermon sur la
montagne dans l’Evangile selon saint Matthieu, pose les fondements de
la
Nouvelle Alliance, en se situant face à la tradition: "Vous avez
entendu
qu’il a été dit... Eh bien! moi, je vous dis..." (Matth.
5, 2 l-22),
Bonaventure veut poser ici les fondements d’une autre
métaphysique face à la
tradition philosophique la plus respectable.
60. Version F. Delorme: "Ces divisions.., sont les fondements de la foi
chrétienne et du rayon de la vérité qui, pour
obtenir une vraie connaissance
des choses, apprend à distinguer entre la substance par soi et
par réduction,
entre l’un et le multiple, l’un par rapport au multiple, l’un hors du
multiple,
entre l’être en acte et en puissance, entre l’être un et le
multiple, entre le
simple et le composé, entre la cause et le causé. Tel est
le premier rayon de
la vérité des choses" (p. 55). Cette présentation
des
"divisions" comme fondements de la foi se retrouve dans un contexte
islamique dans la Méta physique d’Algazel, avec les deux
mêmes propositions initiales.
Première ment: "L’exercice des philosophes fut de
présenter la science de
la nature. Mais nous, nous préférons présenter la
science divine qui est plus
nécessaire et d’une plus grande diversité, mais aussi
parce qu’elle est la fin
de toutes les autres sciences et de leurs recherches. Ainsi la
mirent-ils au
second rang à cause de sa difficulté et de son
obscurité, mais aussi parce
qu’il est très difficile de la connaître avant la science
de la nature. Mais
nous, nous plaçons certains intermédiaires (incerponemus
aliqua) au sujet des
natures, sans lesquels la science divine ne peut être entendue"
(éd. J.T.
Muckle, Algazel’s Metaphysics, 1933, p. 1). Deuxièmement: "La
deuxième
proposi tion est de montrer les objets de ces sciences, afin
qu’apparaisse
ainsi l’objet de la science divine dont nous suivons la voie" (idem, p.
3;
cf. Bonaventure, Hex. I. IV). Bonaventure reprend donc ici la
problématique de
son modèle arabe. Il faut ajouter que cette ordination de la
philosophie à une
théologie, elle-même dépendante d’une
révélation divine (la Bible, le Coran),
ne peut donc pas à elle seule justifier l’usage du terme de
"philosophie
chrétienne".
61. Cf. I Cor. 2, 14-15.
62. Cf. Aristote, Métaphysique, I, 1
(trad. J. Tricot, p. 8).
15.
Cette
considération mathématique porte sur six points: sur les
nombres en leur
pureté, et c’est l’arithmétique; sur les nombres
observés dans les sons, et
c’est la musique; sur la quantité continue et sur les
proportions mesurables en
général, et c’est la géométrie; par
addition de la ligne visuelle, et c’est la
perspective; selon l’une et l’autre quantité, selon les
différences numériques
et substantielles ou continues et discrètes, et c’est
l’astrologie qui est
double: l’une porte sur les corps régulés par le
mouvement et l’autre sur
l’influence, mais l’une est sûre et l’autre dangereuse à
cause des jugements
qui s’ensuivent, et parce que la géomancie, ou la
nécromancie et les autres
espèces de divination en dérivent 63.
16. Ces sciences disposent à l’intelligence de l’Ecriture, comme
on le voit par
les nombres parfaits, diminués et excroissants, comme on le voit
par la
perfection du sénaire qui de soi est parfait. En effet, comme
dit Augustin, le
sénaire n’est pas parfait parce que Dieu a créé le
monde en ce nombre, mais il
a créé le monde en ce nombre parce qu’il est parfait.
Pareillement, on le voit
par les deux premiers nombres cubiques, c’est-à-dire 8 et 27,
parce que 2 = 8
et 33 = 27, lesquels [352] ne peuvent pas être liés par
moins de deux nombres,
à savoir 12 et 18.
63. Cf. Aristote,
Physique, II, 2 (193
b; trad. H. Carteron, p. 62). Hugues de Saint-Victor, Didascalicon, II,
7; VI,
15 (PL 176, 755; 810). La géoman cie et la nécromancie
sont également dénoncées
par les censures de 1277, cf. R. Hissette, Enquête sur les 219
articles condamnés
à Paris..., p. 14.
64. Augustin, La Genèse au sens littéral, IV, 7, 14 (PL
34, 301; CSEL 28.
1, 103; BA 48, 299). Cf. IV, 2, 2: "le premier des nombres parfaits est
six" (PL 34, 296; CSEL 28. 1, 94; BA 48, 281) et la note p. 633-635:
"la règle de construction des nombres parfaits est donnée
par Nicomaque de
Gérasa (Introductio arithmetica, I, 16; éd. Hoche, 1866,
p. 39-40), dont dépend
également Boèce (De arithmetica, 1, 20; PL 63, 1098)
à travers la traduction
d’Apulée de Madaure... Les nombres parfaits, en plus de la
propriété qu’ils ont
d’égaler la somme de leurs parties aliquotes, résultent
d’une relation
rationnelle entre les nombres pairs d’une série
privilégiée (celle qui
s’obtient par duplication du terme précédent) et cette
catégorie de nombres
impairs que sont les nombres premiers (incompositi). Les nombres qui
sont
inférieurs à la somme de leurs diviseurs (ainsi 9, 10,
etc.) sont appelés
imperfecti; au contraire ceux qui sont supérieurs à cette
somme sont dits plus
quam perfecti... les six jours de la création, en raison de la
perfection de ce
nombre, expriment la manifestation de la perfection du Créateur
dans celle de
la création".
En
effet, 12
est à 18 ce que 18 est à 27, puisqu’en proportion
sesquialtère qui contient le
tout et sa moitié 65 [Pareillement, le nombre relatif au son,
comme la musique,
est nécessaire au théologien, comme on le voit dans les
cantiques de l’Ecriture
en plusieurs endroits]. Pareille ment, [les quantités continues,
en général et
en particulier, comme dans les mesures de l’arche de Noé, du
temple de
Jérusalem et du temple d’Ezéchiel; spécialement]
on voit
65. Cf.
Boèce, De arithmetica, I, 24 (PL 63, 1101-1102). Cf.
Version F. Delorme: "comme les personnes [divines qui] se
compénètrent
mutuelle ment>) (p. 56).
La version F. Delorme entreprend ici une vaste digression: (<En
outre, en
digressant ici quelque peu, puisque ‘Dieu a disposé toutes
choses avec nombre,
poids et mesure’, remarque combien la connaissance du nombre est utile:
non
seulement à la connaissance de la nature spirituelle, comme
l’âme, que Platon,
en parlant métaphoriquement, dit être constituée de
nombres, comme on le lit au
premier livre de l’âme (1, 2; 404 b), où Aristote condamne
la formulation de
son opinion, mais aussi à la connaissance des
éléments inférieurs du monde,
comme on le lit après le milieu du troisième livre de la
Consolation de la
philosophie (Metr. 9, 10-12; PL 63, 759 ss), où Boèce
parle ainsi de la
création du monde: Tu lies les éléments par les
nombres, comme la glace au feu,
l’aride s’accorde au liquide, afin qu’un feu plus pur ne s’envole pas
ou que la
pesanteur n’engloutisse les terres immergées. Pour comprendre
cela,
c’est-à-dire par quels nombres sont liés les
éléments, il faut savoir que parmi
les nombres, l’un s’applique à la ligne qui a une seule
dimension, comme 1, 2,
3; l’autre à la superficie qui a deux dimensions, comme 2 sur 2,
3 sur 3,
l’autre au solide qui a trois dimensions inégales, comme 2 sur 3
sur 3, 3 sur 2
sur 2, etc. Il faut savoir aussi que deux nombres relatifs à la
superficie
peuvent être regroupés comme 2 sur 3 et 3 sur 2 qui font
6, lequel est
l’intermédiaire entre 9 et 4, selon la proportion
sesquialtère. Semblablement,
deux éléments sont liés par un
intermédiaire, à la façon des nombres relatifs
à
la superficie, comme la terre a deux qualités contraires
à l’air, le froid et
le sec, l’air a deux qualités contraires à la terre, le
chaud et l’humide. Par
conséquent, le froid tiré de la terre et
l’humidité de l’air, produisent un
intermédiaire, l’eau humide et froide, et c’est ainsi que dans
la proportion,
en laquelle l’air est relatif à l’eau, dans la même
proportion, l’eau est
relative à la terre, et inversement. Deux nombres cubiques sont
liés aussi à
deux intermédiaires, comme 2 et 3 2 x 2 x 3 font 12, et 3 x 3 x
2 font 18; et
dans les extrêmes et dans les intermédiaires se tient une
proportion
sesquialtère, comme 27 par rapport à 18, 18 par rapport
à 12 et 12 par rapport
à 8. Pareillement, la terre et le feu, ont trois qualités
contraires, comme les
trois dénominations des deux nombres cubiques. La terre, en
effet, est flasque,
lourde et immobile, et le feu est acéré, subtil et
mobile; parmi lesquelles,
afin de trouver les deux intermédiaires, nous tirons du feu deux
propriétés, à
savoir qu’il est mobile et subtil, et une de la terre, à savoir
qu’elle est
flasque, ce qui donne un air subtil, mobile et flasque. De même,
deux
propriétés sont tirées de la terre, à
savoir qu’elle est flasque et lourde, et
une du feu, à savoir qu’il est mobile, ce qui donne une eau
lourde, flasque et
mobile. Cette même proportion se retrouvera entre le feu et
l’eau, comme 27 par
rapport à 18, entre l’air et l’eau, comme 18 par rapport
à 12, et entre l’eau
et la terre, comme 12 par rapport à 8" (p. 57-58).
66. Version F. Delorme (p. 58).
67. Version F. Delorme (p. 58).
comment
le
triangle conduit à la connaissance de la Trinité. Il est
certain, en effet, que
tel est le Fils, tel est le Père, et que tel est le Père,
tels sont l’Esprit
saint et le Fils. Considère alors que chacun des angles du
triangle inclut la
superficie. Pareillement, [la perspective est nécessaire,
lorsqu’il est fait
mention de l’arc-en-ciel, des autres phénomènes et
d’autres choses qui sans la
perspective ne sont pas bien comprises] 68. On le voit en perspective
relativement au rayon direct qui est le plus puissant, comme la pierre
que tu
lances directement vers le bas fait un [bien plus] grand bruit que
celle lancée
obliquement. Le rayon réfléchi existe en vertu du
polissage du corps pur et
lisse qui reçoit l’espèce. Le rayon brisé existe
par l’entrée dans une autre
transparence. [Quant aux subdivisions de l’astrologie, bien qu’il soit
parfois
opportun de les connaître, comme on le voit au sujet de
l’invocation de Samuel
et de plusieurs autres, c’est-à-dire des miracles des mages de
Pharaon et des
faux miracles de l’Antéchrist, il n’y a pas cependant à
s’y attarder beaucoup.
68. Version F. Delorme (p.
58).
69. En ce qui concerne la considération des différents
rayons, cf. Jean de
Saint-Geminiano, Summa de exemplis, I, 4 (éd. de 1629, p.
10-14).
Ces
six
considérations sur la quantité ne sont pas à
estimer plus qu’il ne faut, parce
qu’elles sont les dépouilles de l’Egypte, rji à
mépriser totalement, parce
qu’il est permis de voler les Egyptiens et d’enrichir les
Hébreux.
Mais hélas ! Beaucoup, aujourd’hui, veulent promouvoir les
études adultères,
pendant que plusieurs autres, qui devraient être utiles à
l’Eglise, délaissant
l’étude principale de la sainte Ecriture qui est la
maîtresse de toutes les
sciences, allumant la flamme d’une pernicieuse curiosité,
s’attachent aux
sciences philosophiques de l’Egypte, petites servantes de l’Ecriture
canonique,
et, ce qui est plus méprisable, en divorcent pour des sciences
prostituées et
malhonnêtes. Mais ce qui est le plus condamnable, c’est de voir
agir ainsi ceux
qui sont et doivent être principalement les époux de la
sainte Ecriture, par
leur état et par l’Ordre auquel ils appartiennent. De leur
union, naît le, velu
Esaü, descendant abominable qui frappe le v de l’Eglise, sa
mère, chasseur
errant loin de chez lui. A notre époque, quelques-uns ont
tellement développé
ces choses que, la nuque fi4e contre la vérité de la
sainte Ecriture et aux
dépens de l’Eglise leur mère, ils ont dit et écrit
que le monde est éternel, qu’il
n’y a qu’une seule âme pour tous, que les voeux de
pauvreté et de chasteté
étaient imprudents, que forniquer n’était pas un
péché, et plusieurs choses
misérables, qu’il ne convient pas de rappeler ici. Et
peut-être auraient-ils
prévalu dans la clameur de la crucifixion du Christ, en
s’adjoignant les voix
du peuple qu’ils avaient excité, si le Seigneur n’en avait
frappé certains
"de l’Esprit de sa" par le Siège Romain, en imposant Je silence
à ces
cris. Mais l’heure n’est pas encore venue de l’Eglise, notre
mère, avec qui le
Christ a promis de rester "jusqu’à la consommation des
siècles". Or
la vie religieuse est la fille chérie de l’Eglise] 72.
17. La troisième irradiation de l’intelligence innée par
nature est
l’investigation des propriétés, en partie cachées
et en partie manifestes, des
natures.
Le Philosophe, en effet, considère toutes choses d’après
le mouvement. Il
considère le mouvement et les principes et les causes du
mouvement tels que le
lieu et le temps Or, il considère les natures des corps
célestes, ou les corps
éthérés, météorologiques,
élémentaires, végétaux, sensibles et
rationnels. Les
corps célestes sont considérés dans le livre Du
ciel et du monde, où il ramène
tout mouvement au mouvement parfait, c’est-à-dire au mouvement
local*, lequel
est triple:
soit autour du centre, où il n’y a pas de
contrariété, il s’agit alors du
mouvement circulaire, soit centrifuge et il s’agit alors du mouvement
des corps
légers, soit centripète et il s’agit alors du mouvement
des corps lourds ou du
mouvement droit. Les corps météorologiques, comme dans le
livre des
Météorologiques, où il parle des pressions
atmosphériques et des minéraux.
70.
II Thess. 2, 8.
71. Matth. 28, 20.
72. Version F. Delorme (p. 58-59). Ce dernier paragraphe veut
s’élever contre
les abus relevés dans l’enseignement des maîtres et leur
pratique. En œ qui
concerne les études et le rapport entre l’Écriture et les
autres sciences, il
semble que l’adversaire désigne soit Roger Bacon d’après
C. Bérubé: "Nous
pensons pourtant qu’il y a une telle convergence de faits et de textes
dans le
même sens pour qu’on le puisse affirmer avec une solide
probabilité que le
ministre (Bonaventure) voulait prévenir les étudiants
franciscains de Paris
contre des idées de Roger Bacon sur la réforme des
études théologiques par un
usage, qu’il estimait abusif, des sciences" (De la philosophie a la
sagesse chez saint Bonaventure et Roger Bacon, 1976, p. 65); cf. Marc
Ozilou,
Un deutero-Bonaventure, la "Theologia Symbolica" de Richard Rufus de
Cornouailes (à paraître). Les autres thèses seront
spécialement sanctionnées
par les censures de 1277, prononcées par l’archevêque de
Paris, Étienne
Tempier, cf. R. Hissette, Enquête sur les 219 articles
condamnés à Paris, le 7
mars 1277 (1977, Louvain).
73. Cf. Aristote, Physique, III, 1 ss (200 ss, trad. H. Carteron, p. 89
ss).
74. Cf. Aristote, Du ciel et du monde, I, 2-3 (268 b ss, trad. P.
Moraux, 1965,
p. 3 ss).
Les
éléments
sont considérés dans le livre De la
génération et la corruption, les végétaux
dans le livre des Plantes, où se trouvent d’admirables
considérations, les
sensibles dans le livre des Animaux que nous n’avons pas en entier, les
rationnels, comme dans le livre De l’âme avec ses appendices,
c’est-à-dire Le
sens et la sensation, La mémoire et le souvenir, L ‘esprit et
l’âme Le sommeil
et la veille, La mort et la vie 76.
[Voilà pour le premier rayon de la vérité des
choses, triple comme les autres,
dans une certaine ressemblance avec les personnes divines qui se
compénètrent
et se complaisent mutuellement].
18. Le deuxième rayon de la vérité forme
[l'âme] à la considération des
locutions, des argumentations et des persuasions rationnelles, afin que
l’homme
maîtrise ainsi l’art d’indiquer convenablement les concepts de
l’âme par des
locutions, d’attirer l’assentiment de toute âme par des
argumentations et
d’incliner l’affection de l’âme par des persuasions 78. En effet,
la raison
projette de communiquer à un autre ce qu’elle détient et
réciproquement, ce qui
n’advient pas sans la parole Tout ce qui est dans l’âme, donc,
l’est par mode
de concept, d’assentiment ou d’affection.
La grammaire indique le concept, la logique guide l’assentiment et la
rhétorique incline l’affection.
75. Ce texte n’est pas
mentionné par
la version F. Delorme (cf. p. 59-60). De fait, au Moyen Age, un texte
d’un
Ps-Augustin (Alcher de Clairvaux), par ailleurs connu de Bonaventure et
cité en
Hex. II, 31, circule sous ce titre. Peut-être faut-il voir ici un
renvoi à un
écrit de l’école aristotélicienne, le De Spiritu
(cf. éd. J: Tricot, Parva
Naturalia suivis du Traité Pseudo-Aristotéli cien De
Spiritu, 1951).
76. La version F. Delorme ajoute: "Ces marchandises se vendent en
Égypte" (p. 60); cf. Sermon théol. IV, 19: "Il est dit de
Moïse dans
les Actes des Apôtres, 7, 22, qu’il fut instruit dans toute la
sagesse des
Égyptiens" (V, 572 b; trad. G. Madec, Le Christ Maître, p.
55).
77. Version F. Delorme (p. 60).
78. Pour le contexte du développement suivant, cf. R. Barthes,
"L’an
cienne rhétorique", dans L’aventure sémiologique, 1985,
p. 85-164; la
position caractéristique de l’Hexameron y est rappelée p.
115.
79. Cf. Hex. I, 25.
80. Cf. Bonaventure, Itin., III, 3 (V, 305 b; trad. H. Duinéry,
p. 71); De red.
art., 4 (V, 320; trad. P. Michaud-Quantin, p.
59).
19.
Selon le grammairien
toute partie du discours signifie un concept de l’âme. En effet,
il y a une
partie qui signifie la substance et la qualité, il s’agit du nom
une partie qui
signifie le mode, il s’agit du verbe qui exprime les inclinations,
à savoir:
l’indicatif en tant que l’inclination est présente dans le
rationnel,
l’impératif en tant que présente dans l’irascible,
l’optatif en tant que
présente dans le concupiscible, le subjonctif en tant que
l’inclination est
présente de part et d’autre; l’infinitif quasi matériel
82. Selon Priscien,
toutes les distinctions se ramènent à celles-ci 83.
Pareillement, le
grammairien détermine ce qui concerne la lettre, la syllabe, la
diction et le
discours. En effet, puisque les modes de signifier et de
décliner sont variés
selon les diverses langues — comme la terminaison en a est souvent de
genre
féminin et en us de genre masculin, et ainsi des autres cas — il
détermine la
lettre. Mais il ne peut y arriver qu’au travers de la syllabe. En
dernier lieu,
il considère ce qui concerne la connexion de la diction,
détermine pareillement
la prosodie et la syntaxe et exprime toutes choses au moyen des huit
parties du
discours. Il détermine donc la lettre au travers de la syllabe,
mais par la
suite ce qui concerne la prosodie et la métrique, lesquelles
renvoient de cette
façon [ la lettre] 85. Il considère pareillement les
modes et les accidents,
comme, par exemple, que le nominatif est construit avec un verbe de
nombre
singulier afin qu’on ne dise pas: ‘l’homme courent’, puisque d’une
substance
unique ne procède qu’un acte unique; pareillement, afin de ne
pas mettre un
nominatif après un verbe transitif, mais un accusatif, lequel
exprime la fin,
et non pas le commencement de l’acte comme le nominatif.
La grammaire tire sa nature des choses, aussi ne peut-on être un
bon
grammairien sans la connaissance des choses 86.
81. Priscien, Institutions
gram,naticales, II, 5 (éd. H. Keil,
p. 56-57).
82. C’est-à-dire sans forme, non encore
informé par le
sujet.
83. Priscien, Institutions grammaticales, VIII, 8 ss (éd. H. Keil, p. 404 ss).
84. C’est-à-dire: le nom, le pronom, le
verbe, le
participe, l’adverbe, la conjonction, la préposition et
l’interjection. Sur les
problèmes posés par ces conceptions grammaticales, cf. I.
Rosier, La grammaire
spéculative des Modistes, 1983, p. 137 ss.
85. Littéralement: "au premier point".
86. Cf. cité par I. Rosier, La grammaire spéculative des
Modistes, p. 26, Ch.
Thurot, Extraits de divers manuscrits latins pour servir à
l’histoire des
doctrines grammaticales au Moyen Age, d’après Jean de Dacie: "Ce
ne fut
pas le grammairien mais le philosophe qui, considérant la nature
propre des
choses, à partir de laquelle sont connus les modes d’être
des differentes
choses, inventa la grammaire" (p. 124).
20.
La
deuxième direction de ce rayon illumine par des argumentations
déterminant
l’assentiment de l’âme, lequel acquiesce à l’argumentation
solide telle que:
"Toutes choses identiques à une même chose, sont
nécessairement identiques
entre elles". Cette argumentation a une forme générale et
une forme
spéciale en ce qui concerne toute matière
nécessaire et solide, et entraîne une
première et une seconde analyse à propos du syllogisme en
tant que tel: dans la
première analyse, le syllogisme nécessaire est la
résolution, c’est-à-dire
celui qui résoud par induction; [353] dans la seconde analyse,
il s’agit de la
résolution par induction et par la cause de l’être 89.
Mais parce que l’induction n’est pas toujours possible par une
argumentation
nécessaire, pour cette raison se rencontrent les lieux [communs]
90 et leur
rapport, lesquels procèdent par des arguments probables comme
les lieux
topiques 91; et parce qu’en eux la tromperie est possible, sont
ajoutés les
lieux sophistiques, afin que l’homme sache les réfuter. C’est
pour quoi celui
qui réfute n’est pas un sophiste, mais donne une vraie
réponse 92. Et parce que
ces modes font découler leur origine de la nature des choses —
il est évident
par exemple qu’il n’y a pas de fumée sans feu; ce qui est un
lieu par l’effet —
pour cette raison sont ajoutés les dix prédicaments et
aussi les énonciations.
87. La version F. Delorme
comprend un
développement de plusieurs pages (p. 61-72) qui, comme nous en a
averti le
"report ator", n’est pas de Bonaventure (p. 275), mais veut rendre
explicite
l’enseignement de la logique.
88. Aristote, Réfutations sophistiques, 6 (trad. J. Tricot, p. 28-29).
89. Cf. Augustin, Doctrine chrétienne,
II, 1, 1: "à
la vue de la fumée, nous apprenons qu’il y a du feu dessous" (PL
34, 35; CCL
32, 32; BA 11, 239). Boéce, Divers topiques, III, "les lieux"‘
(PL
64, 1195 ss). Aristote, Ethique, VI, 3 (trad. J. Tricot, p. 281).
Bonaventure
va décrire successive ment le corpus de la logique
anstotélicienne: Premiers et
Seconds Analyti ques, Topiques, Refutations sophistiques, Dix
prédicaments, De
l’interpréta tion.
90. C’est-à-dire "certains chefs généraux auxquels
on peut rapporter
toutes les preuves: le genre, l’espèce, etc." (Lexicon
latinitatis M.A.,
A. Biaise, p. 544). Par exemple: "Le tout est plus grand que la
partie" (cf. Aristote, Métaphysique, IV, 25; trad. J. Tricot, p. 311).
91. C’est-à-dire les sources de
développements.
92. La réfutation sophistique est une réfutation des
sophistes, donc elle n’est
pas en elle-même sophistique, mais construit une réponse
proprement dite.
21.
La
troisième irradiation est celle qui illumine l’âme par la
persuasion ou
l’inclination de l’esprit 94: elle se produit par la rhétorique
94. Aussi
faut-il que le rhéteur prévoie, par une utilité
prudente, où peut se trouver le
danger de dissension des esprits, et procède selon les trois
attributs et le
triple genre de biens, à savoir la démonstration, la
délibération et le
jugement.
22. La démonstration 95 a lieu à l’égard de la
personne, pour la louange ou la
critique. La louange est relative soit au bien de l’âme, qui est
triple, à
savoir la vertu, la science et la vérité, soit au bien du
corps, à savoir la
beauté, la force, etc., soit aux biens de la fortune, comme les
richesses, la
parenté et la patrie.
23. La délibération 96 a lieu à l’égard de
ce qu’il faut faire, et on est alors
persuadé s’il y a sécurité, utilité,
honnêteté, ou bien on est persuadé de ne
pas le faire, s’il s’ensuit dommage, danger, malhonnêteté.
24. Le jugement 97 correspond à la chose accomplie, et il
implique
l’instruction, la conjecture, le doute légitime. L’instruction
juridique,
appelée contestation de différend par d’autres, dit:
"As-tu fait cela
?". "Non, je ne l’ai pas fait". Il y a conjecture lorsque quelque
chose est ajouté pour convaincre. Le doute légitime est
cette détermination
juridique, quand le fait est concédé, mais que l’homme se
défend d’être
coupable, soit parce qu’il a pu le faire sur le mandat de son
maître, soit
parce qu’il était dans son droit.
25. Mais pour être un puissant orateur, il est nécessaire
qu’il y ait l’exorde
pour capter la bienveillance, sans excès de prolixité, ni
obscurité, ni
subtilité; la narration afin de raconter un fait, pour qu’on
distingue ensuite
l’affaire; qu’on considère enfin la multiplicité des
parties aux prises.
Ensuite qu’on confirme sa cause par des raisons, qu’on confonde les
adversaires
et qu’on montre que leurs raisons sont de peu de valeur et enfin qu’on
conclue.
De plus, il est nécessaire qu’il y ait de l’invention, de la
disposition, de
l’élocution, de la mémoire et de la prononciation.
93. Version F. Delorme:
"Or, de
même que l’assentiment de l’esprit est déterminé
par l’argumentation, de même
son sentiment est détermine par la persuasion" (p. 68).
94. Cf. Aristote, Rhétorique, III, 13 (1414ss; trad. A. Wartelle, 1980, p. 77 sS). Boéce,
Divers topiques, IV (PL 64, 1205 ss). Mais le texte dépend
davantage, semble-t-il, des Divisions de l’art oratoire de
Cicéron.
95. Cf. Cicéron, Divisions de l’art oratoire, Topiques, X)U
(trad. H. Bornecque, 1960, p. 27 ss).
96. Cf. Cicéron, Divisions de l’art
oratoire, Topiques,
XXIV (trad. idem, p. 32 ss).
97. Cf. Cicéron, Divisions de l’Art oratoire, Topiques, XXVIII
(trad. idem, p.
38 ss).
CINQUIÈME
CONFÉRENCE: Deuxième explication de la première
vision, qui traite du
troisième rayon, ou de la vérité des moeurs et de la sagesse de la
contemplation. *
1.
"Dieu
vit que la lumière était bonne, et il sépara la
lumière des ténèbres 1"
etc. Il a été dit 2 que la lumière intellectuelle
est la vérité qui rayonne sur
l’intelligence humaine comme sur l’intelligence angélique, et
qu’elle irradie
inextinguiblement parce qu’elle ne peut pas être pensée ne
pas être. Mais elle
irradie ainsi triplement: comme vérité [354] des choses,
comme vérité des mots
et comme vérité des moeurs: comme vérité
des choses, elle est indivision de
l’étant et de l’être, comme vérité des mots,
elle est adéquation de la parole
et de l’intellect, comme vérité des moeurs, elle est
rectitude de vie. Ce qui
est évident du point de vue du principe qui irradie, du sujet
qui reçoit
l’irradiation et de l’objet vers lequel elle irradie. Comme cause
d’être, cette
lumière est grande, comme raison de connaître, claire, et
comme ordre du vivre,
bonne. "Dieu, est-il dit, vit que la lumière était bonne
3".
Comme grande lumière, elle irradie pour faire comprendre ce que
sont les
substances ou les essences, les figures et les natures terrestres;
comme claire
lumière, elle irradie pour faire comprendre ce que sont les
locutions, les
argumentations, les persuasions rationnelles; comme bonne
lumière, elle irradie
sur l’intelligence ou l’illumine pour faire comprendre ce que sont la
modestie,
l’application, la justice: la modestie quant aux actes habituels,
l’application
quant aux spéculations intellectuelles et la justice quant aux
lois politiques.
Il faut premièrement posséder la modestie,
deuxièmement rechercher
l’application et troisièmement exercer la justice.
1. Gen. 1,4.
2. Cf. Hex. IV.
3. Gen. 1, 4.
Ceci nous montre ce que doit être un prélat parfait dans l’action, il doit dans la contemplation recevoir les lois. Où? Sur la montagne de la contemplation avec Moïse, afin d’être modeste et appliqué et non pas bestial 5, parce qu’un tel homme ne peut gravir la montagne, ainsi qu’il est écrit, car "la bête qui aura touché la montagne sera lapidée 6".
2.
Premièrement donc elle irradie ou illumine pour faire comprendre
ce qu’est [la
modestie] quant à l’exercice habituel des vertus. Aussi le
Philosophe pose
douze justes milieux le courage concerne la crainte et l’audace, la
tempérance
concerne le plaisir et la tristesse, la libéralité
concerne de maigres dons, la
magnificence des dons importants, la magnanimité
l’appétit de grands honneurs,
la philotimie l’appétit des faibles honneurs, la
mansuétude concerne la colère,
la vérité concerne la parole, l’eutrapélie
concerne le plaisir du jeu, l’amitié
et les deux [dernières tenant le milieu] des passions, à
savoir la pudeur qui
consiste à ne nuire à personne et la
némésis à être utile à quelqu’un.
Mais de celles-ci nous gardons les six principales premièrement
la tempérance,
deuxièmement la munificence, troisièmement la force,
quatrièmement la
mansuétude, cinquièmement la bonté et
sixièmement la magnanimité.
4. La version F. Delorme
présente un
développement sur la perfection du prélat: "Cela regarde
spécialement
l’état de prélature, afin que le prélat soit
parfait dans la façon de vivre,
dans la spéculation et dans la pratique, par l’exemple, la
parole et
l’assistance, afin qu’en lui se trouve un miroir de vie, un gouvernail
de
doctrine et une assistance de l’indigence, par l’exemple il paît,
par la parole
il paît, et par l’assistance temporelle et corporelle en
s’exposant soi-même et
ses biens pour ses brebis. C’est pourquoi il a été dit
à Pierre: Paîs, paîs,
paîs (cf. Jn 21, 15-17), et qu’il est appelé ‘Pape’, comme
‘le Père des pères’
ou comme ‘paîs, paîs'" (p. 73-74).
5. Cf. Aristote, Ethique à Nicomaque, III, 10. 11 (trad. J. Tricot, p. 152.
156).
6. Hébr. 12,20; Ex. 19, 13.
7. D’après la version F. Delorme (p. 74).
8. La version F. Deiprme en donne chaque fois une définition
plus large (p.
74-76), d’après l’Ethique d’Aristote (II, 7; III, 7 ss; trad. J. Tricot, p. lø8ss; 139ss).
9. La version F. Delorme ajoute: "qui suffisent
à
notre démonstration... L’homme, en état de
réparation, en a besoin" (p.
76).
10. A laquelle s’oppose le courage (cf. Hex. V, 7).
3.
Il faut
commencer par la tempérance, car celle-ci est nécessaire
en premier lieu. En
effet, l’homme n’est pas atteint d’abord par la crainte de la mort 10,
mais il
est tenté dès sa naissance par le plaisir du goût.
C’est pourquoi l’enfant
recherche la douceur du goût, puis quand il devient grand, le
plaisir du
toucher. Cette passion qui naît avec nous", qui commence chez les
enfants
et se termine chez les vieillards 12, est celle qu’il faut d’abord
dominer.
Celle-ci est la concupiscence, une autre est la cupidité.
L’enfant, en effet,
désire d’abord manger, ensuite il en vient à
désirer l’argent. Aussi se
délecte-t-il étonnamment en lui, et si tu offres du pain
et des deniers à un
enfant, il accepte les deniers et laisse le pain. Ceci infecte les
hommes 13:
ils désirent posséder et retenir. Apprécier
l’argent comme très heureux est un
mal, le repousser comme exécrable est un mal, [selon la maxime
morale: "Ne
me donne, dit-il, ni richesse ni pauvreté, mais seulement",
etc.] 14
4. Certains disent que ceux qui vivent totalement pauvres ne tiennent
pas le
milieu. Je réponds: bien au contraire, ils tiennent vraiment le
milieu car ce
juste milieu n’est pas relatif 4 la chose, mais à
l’appétit de l’âme. En effet,
situ désires ces choses pour que les tiens ou d’autres te
sustentent, tu gardes
le milieu. Mais c’est un extrême de les désirer pour
mettre le bonheur en
elles, et c’est un autre extrême de les repousser comme
souillées, comme les
Manichéens qui réputent souillé de coucher avec
une femme, avec son épouse
comme avec une autre. Ils disaient également que l’homme ne peut
rien posséder.
Mais Augustin’ leur dit que cela n’était pas un précepte,
bien que le Seigneur
eût dit aux Apôtres: "Vous n’emporterez rien en chemin 17".
Le milieu
donc est d’être sustenté par les siens ou par d’autres.
11. Cf. Bonaventure, Q.D.
Sur la perf
évang., q. 3, art. 2, ad 5 (V, 174).
12. Version F. Delorme: "comme on le voit dans l’enlèvement de
Dma (Gen.
34, 2 ss) et les anciens du Livre de Daniel (Dan. 13), et chez les
enfants et
les anciens de Sodome (Gen. 19, 4) dont l’iniquité fut
l’oisiveté et la
voracité (Ez. 16, 49)" (p. 76).
13. Version F. Delorme: "comme on le voit parfaitement dans l’avarice
de
Judas, qui vendit pour de l’argent le Christ qu’il savait être le
Fils de
Dieu" (p. 76).
14. Version F. Delorme (p. 76), qui cite Frov. 30, 8.
15. Cf. Bonaventure, Q.D. sur la perf. évang., q. 2, art. 1, ad
1 (V, 132-133).
16. Cf. Augustin, Moeurs de l’Eglise, XXXV, 77-80 (PL 32, 1342 ss; BA
1,
247-255).
17. Lc 9, 3.
18. Cf. François d’Assise, 2 Reg. 6, 4: "Telle est la hauteur de
la très
haute pauvreté.., qui vous a fait pauvres en biens, qui vous a
élevés en
vertus" (SC 285, p. 191).
5.
Le
bienheureux François 18 disait que le pauvre peut être
plus généreux que le
riche: car si le riche donne tout ce qu’il a, cela lui manque et il
reste
embarrassé; mais au contraire, s’il ne donne pas, tout en
possédant, même s’il
souhaite donner sans que cela lui manque, la volonté est bonne,
mais elle ne
lui est pas imputée comme un fait, puisqu’il garde encore de son
bien. Mais
pour le pauvre qui n’a rien, s’il veut donner à un pauvre et
[355] qu’il n’a
rien à donner, s’il veut bâtir une chambre et qu’il n’a
pas de quoi, sa volonté
est imputée comme un fait 19. Mais lorsqu’ils disent que ceux
qui sont très
pauvres ne tiennent pas le milieu 20, c’est semblable à ce
[qu'on rapporte]
d’un certain médecin de Frédéric: il disait que
celui qui s’abstient de toute
femme n’est pas vertueux, et qu’il ne tient pas le milieu. Il s’ensuit
que si
connaître toutes les femmes et n’en connaître aucune sont
des extrêmes,
connaître la moitié de toutes les femmes est le juste
milieu 21.
6. Cette cupidité doit être dominée par la
munificence, laquelle comprend en
soi la générosité et la magnificence. Elle est la
source qui répand ses eaux,
la fontaine qui ne les retient pas en soi 22, Selon le Philosophe 23,
il est
difficile d’être parfaitement purifié de la
cupidité parce qu’elle est fort
délectable, car [le riche] se considère comme grand, et
les autres le
considèrent aussi comme grand. Quand l’homme est luxurieux, son
cerveau lui
fait mal, mais l’homme se délecte dans les richesses, car il y
trouve la
présomption et la réputation. C’est pourquoi cette
cupidité infecta Géhazi qui
devint lépreux d’avoir couru après Naamân 24.
Aujourd’hui, les simoniaques
considèrent cela comme un grand honneur. Le mage Simon vint et
dit à Pierre:
"Reçois de l’argent, j’en ai suffisamment; et donne-moi de
pouvoir donner
l’Esprit saint par l’imposition des mains mais Pierre refusa ce
présent et
n’eut pas de patience. "Ton argent périsse avec toi", dit-il.
19. Cf. W. Strabon, Glose
ordinaire,
Ps. 57, 2 (PL 113, 928).
20. Cf. Bonaventure, Apologie des Pauvres, XII, 18-24 (VIII, 322 ss).
21. Cf. Bonaventure, IV Sent. 33. 2. 1, ad 1 (IV, 753).
22. Cf. Isidore, Etymologies, XIII, 21, 5 (PL 82, 490): "Fons...
fundens
aquas". Aristote, par contre, marque une réserve: "L’homme
libéral ne
sera pas du moins généreux envers ceux qu’il ne faut pas"
(Ethique, IV, 2;
trad. J. Tricot, p. 174).
23. Aristote, Éthique, IV, 1 (trad. J. Tricot, p. 171).
24. Cf. IV Rois 5, 20 ss.
25. Act. 8, 17.
26. Act. 8, 20. La version F. Delorme (p. 77) ajoute deux autres
citations:
"La beauté t’a égaré" (Dan. 13, 56); "Que la
lèpre de Naamân
adhère à toi" (IV Rois 5, 27).
7.
Le
troisième juste milieu est le courage qui concerne la crainte et
l’audace Il
est nécessaire à l’homme afin qu’il ne soit pas
pusillanime ou téméraire, mais
supporte des choses terribles et soit aussi prêt à mourir.
[Que l’homme prenne
donc garde à la crainte, afin de ne pas renier comme Pierre,
mais s’expose avec
constance à la mort. Qu’il se garde de l’audace, afin de ne pas
présumer comme
Pierre qui promit trop rapidement de mourir, c’est-à-dire avant
la mort du
Christ son modèle. Le Sauveur, en effet, devait d’abord mourir
pour le salut de
Pierre, et Pierre, ensuite, pour la mort du Sauveur Ordinairement,
parmi ceux
qui peuvent dominer l’intempérance et la cupidité,
certains ne peuvent dominer
la crainte ou l’audace] 29. Quelques-uns, en effet, tombent dans
l’apathie et
la pusillanimité. Aussi Job s’écrie: "Ma force est-elle
celle de la
pierre, ou ma chair est-elle de bronze 30?". Le courage, en effet, se
tient dans l’âme, non dans la chair. [Il en est écrit dans
l’Ecclésiastique]:
"Meilleur est l’homme patient que l’homme arrogant 31", et dans le
Livre des Proverbes: "Meilleur est l’homme patient que l’homme fort, et
meilleur celui qui est maître de soi qu’un preneur de villes 32".
C’est
pourquoi l’homme spirituel doit beaucoup se défier de
l’abattement 33.
8. Cette vertu rend l’âme noble, mais comme l’âme est
forte, il arrive qu’elle
s’indigne contre les autres. C’est pourquoi la mansuétude
devient nécessaire,
car elle va contre la colère et l’emportement, non pas pour
éviter que l’homme
ne soit jamais en colère, mais pour qu’il le soit où et
quand il le doit 34.
Aussi doit-il avoir une face d’homme et une face de lion 35. Cependant
tu
penses, parfois, que l’homme plein de mansuétude est celui qu se
tait quand
l’autre pèche. Cela n’est pas de la mansuétude. Ecoute
donc: il est dit que
Jésus "fut troublé en lui-même 36" et fit "un fouet
de cordes
37". C’est pourquoi il est écrit dans le Premier livre des
Maccabées:
"Malheur à moi, suis-je né pour voir les malheurs de mon
peuple et des
saints 38". Aussi le Christ est un agneau et un lion 39.
27. Aristote,
Éthique, III, 9 (trad. J.
Tricot, p. 147 ss).
28. Cf. Jn 13, 36-38 (l’annonce du reniement);
21, 15-19
(l’annonce du martyre).
29. Version F. Delorme (p. 77).
30. Job 6, 12.
31. Sir. 7, 9.
32. Prov. 16, 32.
33. La version F. Delorme développe cette dernière
phrase: "C’est pourquoi
un danger se trouve à ces deux extrémités,
à savoir la crainte ou la tristesse
qui rend l’âme très suspecte au diable, et la
présomption excessive, puisqu’on
ne peut rien faire sans Dieu ni savoir ‘si l’on est digne d’amour ou de
haine’
(Eccl. 9, 1) auprès de Dieu" (p. 77-78).
34. Aristpte, Ethique, III, 10. 11
(trad. J. Tricot, p. 152. 156).
35. Cf. Ez. 1, 10.
9.
Le
cinquième juste milieu est la bonté 40 ou la
némésis, ou l’amitié 41, sans
aucune malignité, mais où l’homme veut le bien de l’autre
homme. Mais il faut
ici éclairer la raison. Le Philosophe dit qu’il faut faire le
bien aux amis et
le mal aux ennemis 42, mais le Christ dit que tout homme est
aimé 43, et qu’à
tout homme il faut donner ce qui est utile et non ce qui est nuisible.
Si je
t’aime et te donne une dignité ou une liberté, et que tu
en fasses mauvais
usage, je ne suis pas bon mais mauvais, et pour cette raison je ne te
donnerai
rien, afin d’être bon. J’ai un ami et j’ai un ennemi. Si l’ami
fait mauvais
usage, pour son dommage et celui de la société, d’une
prélature ou d’une
dignité que je lui donne, je ne suis pas bon. Si mon ennemi, au
contraire, en
fait bon usage, je la lui donnerai et tirerai mon bien de son mai Le
père ne
dit ni flatterie ni douceur à son fils afin qu’il ne
s’enorgueillisse pas.
Aujourd’hui, le monde ignore cette bonté, c’est pourquoi "le
monde entier
gît au pouvoir du Mauvais", car l’homme n’aime que son bien
privé.
10. Le sixième juste milieu est la magnanimité, pour
apprécier la noblesse et
mépriser la bassesse. Celle-ci est l’humilité qui
méprise l’apparente grandeur
et apprécie ce qui est, semble-t-il, petit, mais qui est grand
en vérité.
[C'est pourquoi l’humble mérite d’être
présenté comme le véritable magnanime]
Le Philosophe dit que le magnanime vit dans l’appétit des
honneurs. Quoi qu’il
dise, tel n’est pas l’enseignement de la vérité, sauf
s’il s’agit de l’honneur
des choses éternelles 49. Certains, au contraire,
apprécient la plus vulgaire
louange qui peut venir d’un autre, alors qu’en lui-même, la
vérité lui dit
qu’il est très mauvais et ne vaut rien. Mais de là il
s’élève!
36. Jn 11, 33.
37. Jn 2, 15.
38. 1 Macc. 2, 7. La version F. Delorme (p. 78) ajoute à
Matthatias, l’exemple
de Pinhas (Nombr. 25, 7).
39. Cf. Jn 1, 22; Apoc. 5, 5-6.
40. Aristote, Ethiq IX, 5 (J. Tricot, p. 447
ss).
41. Cf. Aristote, Ethique, VIII (trad. J. Tricot, p. 381 ss).
42. Aristote, Topiques, II, 7 (trad. J. Brunschwig, 1967, p. 48 ss).
43. Cf. Matth. 5, 43
ss.
44. Cf. Le 11, 11-13.
45. Cf. Rom. 12, 21.
46. IJn 5, 19.
47. Version F. elorme (p. 78).
48. Aristote, Ethique, VI, 3 (trad. J. Tricot, p. 280 ss).
11.
Ces six
justes milieux suffisent [à la perfection de l’homme spirituel,
tantôt parce
que ces six justes milieux incluent d’une certaine façon la
perfection
spirituelle, tantôt parce qu’ils sont suffisamment puissants pour
détruire l’en
semble des vices] 50. De fait, certains autres n’ont pas de noms, mais
le
Philosophe les [356] a présentés clairement 51, et en eux
la raison est
subordonnée à la vérité de la foi. Ces
justes milieux éloignent les vices,
charnels ou spirituels. Ainsi la tempérance éloigne la
gourmandise et la
luxure; la munificence, l’avarice, la cupidité et la
rapacité; la force,
l’acédie, l’apathie et la paresse; la mansuétude, la
colère, l’aversion et
l’impatience; la bonté, la malveillance; la magnanimité,
la superbe,
l’arrogance, la vanité et la jactance.
12. Le deuxième rayon de la vérité illumine pour
faire comprendre l’application
des spéculations intellectuelles, qui sont au nombre de cinq: la
science,
l’art, la prudence, la sagesse et l’intelligence 52. Or la
spéculation demeure
en soi ou passe dans la puissance affective et à la
réalisation. Le premier
mode ne convient pas à la morale, mais davantage au logicien. Le
deuxième mode
la regarde puisqu’il s’agit de l’homme vertueux, et comme facilement le
spéculatif devient pratique 53, aisément le vertueux
naît du spéculatif.
49. Version F. Delorme:
"Il y a
donc un honneur moral recherché par le spirituel,
c’est-à-dire l’honneur
éternel, que le Christ apprend à rechercher, ou un
honneur qui lui est ordonné,
à savoir la bonne réputation de chacun selon la
vérité de son état" (p.
78). Sur cette question fort débattue au Moyen Age, cf. R.A.
Gauthier,
Magnanimité. L’idéal de la grandeur dans la philosophie
païenne et dans la
théologie chrétienne (Bibliothèque thomiste, 28,
1951).
50. Version F. Delorme (p. 78).
51. Aristote, Ethique, IV, 8 (trad. J.
Tricot, p. 190 ss).
52. La version F Delorme donne leurs
définitions: "Il
faut savoir qu’au sixième livre de l'Ethique [à
Nicomaque], Aristote pose cinq
choses, toujours relatives au vrai, à savoir l’art, la prudence,
la sagesse,
l’intelligence et la science, y ajoutant deux relatives au vrai et au
faux, à
savoir la suspicion et l’opinion. Les cinq premières, seules,
sont relatives au
vrai parce qu’elles impliquent la rectitude de la raison. Mais parmi
elles,
trois, à savoir la sagesse, la science et l’intelligence
impliquent la
rectitude de la connaissance envers les réalités
nécessaires: la science envers
les conclusions, l’intelligence envers les principes et la sagesse
envers les
causes très hautes que sont les causes divines. Les deux autres,
à savoir l’art
et la prudence, impliquent la rectitude de la raison envers les
réalités
contingentes. La prudence dans les affaires, c’est-à-dire envers
les actes de
celui qui agit, par exemple aimer, haïr, élire et les
choses relatives aux
actes moraux que dirige la prudence. L’art implique la rectitude de la
raison
envers les réalisations, c’est-à-dire envers celles qui
sont travaillées dans
une matière extérieure, comme couper, etc., que dirige
l’art. Mais il ajoute la
raison, qui convient à la déduction des principes dans
les conclusions"
(p. 79).
13.
La
connaissance qui passe dans la puissance affective est la sagesse,
laquelle est
"la connaissance des causes premières et par les causes
premières
54". La connaissance qui passe dans une réalisation
extérieure est l’art
qui est "un habitus qui oeuvre par la raison 55": ici la connaissance
est jointe à l’agent, guidée cependant par l’affection.
Le milieu entre ces
deux connaissances est l’élection qui se joint à la
puissance affective et
s’ordonne à l’oeuvre, car celui qui élit aime et
élit pour l’oeuvre 56. Cette
élection est la prudence qui tient le milieu entre la sagesse et
l’art.
L’intelligence, qui est la connaissance des principes et des
règles certaines
58, monte de la prudence à la sagesse. Pareillement, il est
nécessaire de
descendre à l’art par la science. Le chirurgien, s’il n’observe
pas la règle du
médecin, peut tuer l’homme, par exemple s’il incise celui qui
est enfiévré. —
[Bonaventure] parlait aussi d’un certain mathématicien qui
fabriquait les
meilleures cloches et les réalisait selon les proportions
musicales, qu’il
avait reçues d’un certain musicien qui lui avait donné
les dimensions en
longueur et en épaisseur et le marteau proportionné pour
frapper.
Il ne faut pas penser, parce qu’on a dit que certaines vertus sont
intellectuelles et d’autres habituelles que les vertus sont en une
autre partie
que le rationnel, car l’essence de toute vertu se trouve dans le
rationnel.
Mais certaines sont dans le rationnel en tant que tel et en tant que
spéculatif, et d’autres selon qu’il gouverne l’homme
extérieur
53.
Cf. Bonaventure, II Sent. 24. 1. 2. 1, fund. 2;
ad 2 (II,
558), d’après Aristote, De l’âme, III, 9 (432 b; trad. J. Tricot, p. 202).
54. Aristote, Métaphysique, I, 1. 2
(trad. J. Tricot, p.
10-12, 15); L ‘Ethique, VI, 7 (trad..j. Tricot, p. 289).
55. Aristote, Ethiq_ue, VI, 4 (trad. J. Tricot, p. 282 s.).
56. Cf. Aristote, Ethique, VI, 2 (trad. J. Tricot, p. 274 ss).
57. Aristote, Ethiqye, VI, 5 (trad. J. Tricot, p. 284 s.).
58. Cf. Aristote, Ethique, VI, 6 (trad. J. Tricot, p. 288).
59. Cf. Aristote, Éthique, VI, 1 (trad. J. Tricot, p. 273 ss).
60. Cf. Bonaventure, III Sent. 33. 1. q. 3 (III,
715).
14.
Le
troisième rayon de la vérité illumine [pour faire
comprendre] les formes de la
justice relative aux moeurs selon la prescription des lois politiques.
Je ne
dois pas parler ici comme théologien ni comme juriste, mais
comme philosophe
Cette compréhension a quatre objets. Aucun des philosophes ne
l’a [pleinement]
enseignée, mais en en rapprochant plusieurs quelque chose pourra
apparaître. On
la considère quant à la pratique du culte, quant à
la forme de la vie commune,
quant à la norme de la présidence, quant à
l’examen du jugement. On ne parvient
à l’examen du jugement que par la norme de la présidence,
à la norme de la
présidence par la forme de la vie commune, et à celle-ci
par la pratique du
culte.
15. Tous les vrais philosophes rendirent un culte à un seul
Dieu. C’est la
raison pour laquelle Socrate, qui interdisait le sacrifice fait
à Apollon, fut
tué puisqu’il honorait un seul Dieu 63. est vrai que Platon lui
conseilla la
fuite. "Loin de moi, dit Socrate, de nier la vérité que
j’ai
affirmée", et Platon 64, pour cette raison, n’assista pas
à la mort de
Socrate, rougissant de lui avoir conseillé la fuite. Le culte de
Dieu est la
piété de la foi. Aussi Cicéron 65 dit que la
piété consiste dans le culte des
Dieux. Il ne convient pas de dire "des dieux", et jamais l’Ecriture
n’appelle les anges des dieux, de crainte qu’ils ne soient
vénérés comme des
dieux, mais ce sont les hommes qui sont appelés des dieux: "Dieu
s’est tenu
dans l’assemblée des dieux 66", c’est-à-dire des hommes,
non des anges.
61. Cette
présentation philosophique
de la vertu de justice est le pendant de la présentation
théologique d’Hex. I, 2-5.
62. Version F. Delorme (p. 80).
63. Cf. Platon, Apologie de Socrate (26 a; trad.
M.
Croiset, 1946, p. 152 ss); Criton (idem p. 216 ss).
64. Cf. Platon, Phédon: "Platon, je crois, était malade"
(59 b, trad.
L. Robin, p. 4).
65. Cf. Cicéron, Des devoirs, II, 3
(éd. M. Testard, 1970,
p. 18). Tout au long de ces conférences, le texte
préfère l’emploi du nom
"Tullius", à celui du surnom "Cicéron".
66. Ps. 81, 1.
Le
culte de
Dieu consiste dans la louange et dans le sacrifice.
16. Quant à la manière dont le sacrifice fut introduit,
on voit qu’Abel offrit
par la foi un sacrifice 68 et aussi Noé, à propos duquel
il est dit: "Le
Seigneur respira l’agréable odeur 69". Ces sacrifices
signifiaient le
sacrifice du Christ, qui eut lieu sur la croix, et pour cette raison,
il est
dit "le Seigneur respira", afin que Dieu soit apaisé par la mort
du
Fils unique 70. — Mais les démons voulurent être
honorés comme Dieu à cause de
leur superbe, afin d’obtenir sur terre ce qu’ils ne purent avoir au
ciel, et
aussi parce que les hommes sont fort éloignés de Dieu 7l
Celui qui fait de tels
sacrifices, répand le sang du Christ, qui fut versé pour
apaiser le Père 72.
17. C’est la raison naturelle qui prescrit dans le coeur "le sacrifice
de
louange", qui provient d’une prescription de la nature, et [357] sur ce
point se sont accordés tous les vrais philosophes. C’est
pourquoi [Aristote]
dit que "celui qui doute que les parents doivent être
honorés et Dieu
vénéré, est digne de châtiment 74".
67. La version F. Delorme
présente un
développement très franciscain sur la louange: "Et bien
que les Anges
soient comme les hommes, par l’usage de la raison, un
intermédiaire entre Dieu
et les créatures, s’approchant de Dieu plus que toutes les
créatures, ils
offrent le sacrifice de louange, non par la foi, mais
déjà par ce qu’ils
perçoivent, [dans une] louange qui est une part de la
béatitude" (p. 81).
Sur le rapport entre la foi et cette vision, cf. H.U. von Balthasar:
"La
proportion de l’esprit à Dieu, qui est nécessaire pour la
connaissance de foi,
est établie par la lumière de foi, qui est une
présence de Dieu dans l’âme et
lui communique une certaine connaissance, qui est comme une
ressemblance: non
abstraite, mais imprimée (cf. I Sent. 3. 1. q. 1, ad 5; I, 70). De nouveau,
mais d’une manière
achevée, Dieu s’impri mera dans l’esprit créé lors
de la vision éternelle"
(La Gloire et la Croix, II. 1 p. 255).
68. Hébr. 11, 4; cf. Gen. 4, 3 ss.
69. Gen. 8, 21.
70. Version F. Delorme: "La piété de la foi enseigne que
le sacrifice ne
doit pas être seulement par la raison, mais par la foi, comme fut
le sacrifice
d’Abel et après lui des autres patriarches. Adam et les
patriarches avaient
appris d’une certaine façon qu’ils ne pouvaient être
libérés si ce n’est par
l’oblation du Fils unique de Dieu, qu’ils préfiguraient par la
multitude des
sacrifices qui furent selon la foi à venir" (p. 80).
71. Cf. Augustin, Cité de Dieu, X, 19 (PL 41, 297 ss; CCL 47,293
ss; BA 34, 497
ss).
72. Version F. Delorme: "C’est pourquoi les démons,
essentiellement
adversaires de l’homme dans l’honneur qu’il doit offrir à Dieu
par le sacrifice
cultuel, s’empressèrent de l’en détourner,
désirant précisément que leur soient
rendus les sacrifices offerts par les hommes, principalement les
sacrifices
sanglants et surtout les sacrifices humains, comme on le constate chez
les
sorciers" (p. 81).
73. Ps. 49, 14. 23.
18.
Le
deuxième mode de cette illumination est la forme de la vie
commune. Comme:
"ce que tu ne veux pas qu’on te fasse ne le fais pas aux autres 75".
Cela est écrit dans le coeur par la loi éternelle. De
cette loi naturelle
émanent les belles croissances, les lois et les canons. Mais
quoi? Tu ne veux
pas être repris et tu reprends le bandit? Mais il faut dire que
le bandit doit
être pris avant qu’il nuire à l’ordre public. Jonas,
ainsi, prononça contre
lui-même la sentence qui le fit jeter à la mer 76.
19. Le troisième objet de la compréhension est la norme
de la présidence,
c’est-à-dire la manière dont le prince doit se comporter
envers le peuple et
inversement. Cette norme émane de la vérité
première, parce que le peuple doit
assister celui qui châtie et qui le défend, et le prince
ne pas rechercher son
utilité, mais celle de l’ordre public. Le Philosophe dit que le
tyran diffère
du prince: le tyran recherche sa propre utilité, comme
Hérode qui de crainte
d’être privé de son royaume, s’acharna sur les enfants 78,
alors que le prince
sert l’utilité commune. Aujourd’hui, pourtant, règne une
grande abomination
chez ceux qui président. Puisqu’on ne devient pas pilote d’un
navire sans
connaître l’art de gouverner, comment se fait-il qu’on puisse se
trouver à la
tête de l’ordre public sans savoir le régir? C’est
pourquoi lorsqu’ils
obtiennent la présidence par succession, l’ordre public est mal
régi. David fut
très saint, Salomon, même s’il fut très lubrique,
était sage 79, mais Roboam
fut sot car il divisa le royaume 80. Les Romains par l’artifice du
diable
élirent Dioclétien. Ils devaient élire celui qui
mangeait sur une table de fer
et le trouvèrent sur une charrue, lui qui fit beaucoup de mal
par la suite 81.
C’est ainsi que les Romains, aussi longtemps qu’ils élirent ceux
qui devaient
présider, étirent les hommes les plus sages et qu’alors
la république était
bien gouvernée, mais lorsqu’ils en vinrent à la
succession [héréditaire], tout
fut détruit 82
74. Cf. Aristote,
Topiques, II, 11
(trad. J. Brunschwig, p. 60) et Platon qui, dans les dialogues X et XI
Des
lois, traite de l’honneur dû à Dieu et aux parents, et du
châtiment à imposer
aux impies (trad. A. Diés, 1956, p. 141 ss, p. 9ss).
75. Tob. 4, 15; cf.
Matth. 7, 12; Lc 6, 31. Cf.
Augustin, Libre arbitre, I, 3, 6 (PL 32, 1225; CCL 29,214; BA 6,201);
I, 5, 11
sa (PL 32, 1227; CCL 29, 217; BA 6 209-210).
76. La version F. Delorme expose ici,
après un exemple
romain antique, la teneur des Décrétales de Gratien (p. 8
1-82). Pour Jonas,
cf. Jonas 1, 12.
77. Aristote, Ethique, VIII, 12 (trad. J. Tricot, 412-413).
78. Cf. Maul,. 2, 3 ss.
79. Cf. III Rois 3, 18 (la sagesse); 11, 1 ss (la lubricité).
80. III Rois 12; II Chr. 10.
81. F. Delorme renvoie à la Chronique impériale de
frère Thomas de Papia (cf.
p. 83). 200 Les Six Jours de la Création
20.
Le dernier
objet de la compréhension est l’examen de la justice, afin que
l’homme sache ce
qu’il faut penser en chaque chose: ce qui regarde aux personnes, aux
choses et
à la façon d’agir. Toutes ces choses émanent de la
vérité première.
21. Mais en toutes ces choses la raison est abusée. La
métaphysique est abusée,
puisque certains en sont arrivés à poser le monde
éternel: car si la cause est
éternelle, l’effet est éternel; mais ceux-ci
jugèrent mal de la cause première
83. Pareillement les mathématiciens apprirent d’abord la science
des nombres,
mais en vinrent ensuite aux influences des astres et aux secrets des
cœurs 84.
Les naturalistes apprirent la science des corps et des minéraux
et dirent:
"l’art imite la nature 85"; nous connaissons les secrets de la
nature, nous vous ferons donc de l’or et de l’argent. Pareillement les
grammairiens captivèrent le monde entier par leurs
poésies et leurs fables,
jusqu’à ce que les Pères s’y opposent. Pareillement les
logiciens rendirent le
monde insensé par leurs sophismes et leurs fausses
hypothèses 87 Pareillement
les rhéteurs se délectaient tant dans la couleur de la
parole, qu’ils dirent
que le royaume de Dieu ne pouvait pas être autre chose; pourtant,
la rhétorique
s’est maintenant retirée de ce qui est accessible à tous
88. L’art moral n’est
pas abusé parce qu’il ne se tient pas à la seule
spécula tion 89. Mais la
science du droit est très abusée par l’appétit des
richesses, et les causes qui
devraient être déterminées par le droit, deviennent
maintenant éternelles par
l’allégation et la subtilité du droit, bien que
l’intention du droit soit
pourtant de trancher les causes 90.
82. La version F. Delorme
ajoute comme
exemple de bons gouvernants: Auguste, Constantin et Charlemagne. Puis
suit un
développement sur les qualités des sujets: "De plus,
comment doivent se
comporter les sujets par rapport à ceux qui président ?
Ils doivent en
obéissant recevoir les ordres des supérieurs, avoir du
zèle, exécuter, honorer
leurs supérieurs, contribuer à la juste gestion publique
pour la conservation
et la promotion de l’ordre public, assister leurs supérieurs
dans leurs luttes
et leurs jugements. La norme de l’état de sujet, non seulement
émane exemplairement
du Premier président, mais encore en toutes créatures,
comme chez les Anges à
l’égard de la présidence divine. C’est pourquoi les
oiseaux et les autres
animaux se sont rassemblés dans un rapport de présidence
et d’obéissance"
(p. 83).
83. Cf. 1-lex. IV, 13; VI, 4.
84. Cf. Hex. I, 21.
85. Cf. Aristote, Physique, II, 2 (194 a; trad. H. Carteron, p. 63).
86. D’après la version F. Delorme: "trompant le monde entier
jusqu’à
l’avènement des Pères qui dirent la réalité
historique" (p. 84).
87. Cf. Hex. I, 9.
22.
Telles
sont les neuf lumières qui illuminent l’âme, la
vérité des choses, la vérité
des mots, la vérité des moeurs. La vérité
des choses, c’est-à-dire des
essences, des figures, des natures quant aux différences
cachées des quiddités,
aux proportions manifestes des quantités, aux
propriétés mixtes des natures:
premièrement la métaphysique, deuxièmement la
mathématique, troisièmement la
science naturelle ou physique. La vérité des mots d’une
triple manière: quant
aux locutions, aux argumentations, aux persuasions. Première
ment, quant aux
locutions qui indiquent le concept de l’âme, deuxièmement
quant aux
argumentations qui entraînent l’as sentiment de l’âme,
troisièmement quant aux
persuasions qui inclinent l’affection de l’âme. La
première est la grammaire,
la deuxième la logique, la troisième la
rhétorique. La vérité des moeurs d’une
triple manière: quant à la modestie, à
l’application, à la justice: la modestie
quand aux actes vertueux, l’application quant aux spéculations
intellectuelles,
la justice quant aux lois politiques. La première vertu est
habituelle, la
deuxième intellectuelle, la troisième sociale.
88. L’abus de la
rhétorique s’oppose
donc directement à la prédication biblique, cf.
Jér. 31, 33-34: "Je
mettrai ma Loi au fond de leur être et je l’écrirai sur
leur coeur. Alors je
serai leur Dieu et eux seront mon peuple. Ils n’auront plus à
instruire chacun
son frère, en disant: ‘Ayez la connaissance du Seigneur!’ Car
tous me
connaîtront, des plus petits jusqu’aux plus grands".
89. La morale seule permet donc à l’homme de progresser sans
s’abuser sur
lui-même et sur la réalité du monde.
90. La version F. Delorme est très virulente en ce qui concerne
le droit:
"Puisqu’en effet, [la science du droit] fut instituée pour
déterminer les
moeurs, elle doit enseigner à vivre honnêtement et
à ne pas offenser les
autres, et le droit doit rendre à chacun son bien, afin que la
justice, devant
la face effrénée de la cupidité, ne soit pas
bannie hors de ce monde et qu’une
fin soit imposée aux querelles et aux procès.
Déjà, du fait d’un changement de
mentalité, les procès s’éternisent et deviennent
interminables à cause du
lucre, à cause des honneurs, à cause des dignités,
à cause des faveurs privées
et dépravées, et pourtant les transgresseurs n’ont pu
être arrêtés, bien plus
ils augmentent chaque jour, ce qui fait que plusieurs viennent aux
dignités
ecclésiastiques et s’élèvent, au détriment
de l’ordre juridique, dans les
honneurs et dans les distinctions". Une dernière phrase
résume ce paragraphe
sur les sciences: "La maudite curiosité pèche en toutes
ces choses"
(p. 84).
Les
philosophes ont donné ces neuf sciences et en ont
été illuminés, "car Dieu
le leur a révélé 91". Ils ont voulu ensuite
parvenir à la sagesse, car la
vérité les entraînait. Ils ont promis de donner la
sagesse, je veux dire la
béatitude, c’est-à-dire l’intellect acquis 92.
[Voilà] dis-je, ce qu’ils ont
promis à leurs disciples 93.
23. Quant à la manière dont ils sont parvenus à
séparer "la lumière des
ténèbres 94", telle est la quatrième
considération. Se séparant des
ténèbres, en effet, ils se sont tournés vers la
lumière. Ce qui a lieu quand
l’âme se tourne premièrement vers soi, deuxièmement
vers les intelligences
spirituelles, troisièmement vers les raisons éternelles.
24. Premièrement, donc, il faut se considérer
soi-même, non comme l’oeil de la
chair qui ne se voit que par la réflexion d’un miroir, mais
comme l’oeil de
l’âme qui se voit d’abord et voit ensuite les autres choses 95.
91. Rom. 1, 19.
92. Après, avoir placé le sommet de la vie humaine dans
la contemplation
(Aristote, Ethique, X, 7), les philosophes en placèrent le
sommet dans
l’intellect acquis, tel Avicenne (De Anima, V, 6). Sur
l’interprétation qu’en
fait Avicenne, cf. E. Gilson, Les sources grévo-arabes de
l’augustinisme
avicennisant, 1986, p. 73-74; sur la problématique qui en
découle au Moyen Age,
cf. A. de Libéra, Albert le Grand et la philosophie, 1990, p.
253-262.
93. Version F. Delorme: "En ces [neuf sciences], Dieu sépare
donc ‘la
lumière des ténèbres’ (Gen. 1,4), comme il en
était pour l’homme non déchu.
Mais maintenant ‘la lumière qui luit dans les
ténèbres’ émet les trois rayons
susdits correspondant à la Trinité incréée.
Les Philosophes les donnèrent,
‘Dieu, en effet, le leur a révélé’, Rom. 1, 19; et
pourtant comme il a été dit,
ils en vinrent à l’erreur. Certains ont promis à leurs
disciples de donner la
sagesse qui rend bienheureux, mais ils échouèrent.
Cependant, parce que chez
les Philosophes ‘la lumière’ est en quelque sorte
‘séparée des ténèbres’ par la
considération philosophique, après la
considération de la triple lumière
susdite, il faut voir comment en eux ‘la lumière est
séparée des
ténèbres*" (p. 85).
94. Gen. 1,4.
95. Sur cette question, cf. Pierre Courcelle, Annuaire du
collège de France,
61(1961), 337-340; 62 (1962), 375-379; 63 (1963), 373-376; 64 (1964),
391 ss; 65 (1965), 429.
Mais
[358] il
faut pour cela qu’il se tourne vers les puissances de l’âme et
vers leurs
actes. L’âme, en effet, a trois puissances: une puissance
animale, une
puissance intellectuelle, une puissance divine correspondant à
un triple oeil:
l’oeil de chair, l’oeil de la raison, l’oeil de la contemplation. Le
premier
est vigoureux, le deuxième ténébreux, le
troisième aveugle La puissance animale
est double: soit elle se porte sur les objets des sens particuliers et
du sens
commun, soit sur les fantasmes. Il y a ainsi les sens et l’imagination
98 La
puissance intellectuelle également est double: soit elle
considère les raisons
universelles abstraites, en tant qu’elle les abstrait du lieu, du temps
et de
la dimension, soit elle s’élève aux substances
spirituelles séparées. Il y a
ainsi deux puissances, à savoir la raison et l’intellect 99. Par
la raison,
elle compare, par l’intellect, elle se connaît et elle
connaît les substances
spirituelles; elle se porte alors vers les Intelligences et entre dans
leur
éternité 100. L’opération ou la puissance divine
est double pareillement: l’une
se tourne vers les spectacles divins pour les regarder, l’autre se
tourne vers
les consolations divines pour les goûter 101. Le premier acte se
réalise par
l’intelligence, le deuxième par la force d’union ou d’amour 102,
qui est
secrète 103, et dont [les philosophes] ne connurent rien ou peu
de choses 104.
96. Version F. Delorme:
"Il faut
le faire par comparaison à l’acte, puisque les actes sont
postérieurs aux
puissances et que les objets sont les termes de l’acte de connaissance,
car on
distingue et connaît les objets par les actes et les puissances
par les objets.
Tout cela reste vrai tant que l’âme, encore en cette vie, est
enveloppée de
ténèbres, mais dans la patrie quand elle sera
illuminée (clara), ce mode de
connaissance changera" (p. 85).
97. Cf. Hugues de Saint-Victor, Des sacrements de la foi
chrétienne, 1, 10,
2 (PL 176, 329-330); Bonaventure, Brevil. II, 12
(V, 230; trad. T. Mourien, p. 127);
Itin., 1, 4 (V, 297; trad. H. Duméry, p. 31).
98. CÇ Itin. I, 6; H, l-5 (V, 297 b; 299 ss; trad. H.
Duméry, p. 33;
45-51); E. Gilson, La philosophie de saint Bonaventure, p. 275-291.
Version F.
Delorme: "La première opération ou puissance se convertit
doublement sur
soi, à savoir sur les objets extérieurs, ce qui se fait
par les cinq sens: la
vue, le goût, l’ouïe, le toucher et l’odorat; ou sur les
images intérieures
reçues des sens, ce qui se fait par les cinq puissances
intérieures, à savoir
le sens commun, l’imagination, la fantaisie, l’estimation et la
mémoire"
(p. 86).
99. Bonaventure, Itin.
I, 6 (V, 297 b; trad. H. Duméry, p. 33).
100. Littéralement: "entre dans leur
éviternité",
à savoir dans le temps des Anges.
101. Cf. Lexique saint Bonaventure, "contemplatio", 1969, p. 40. Cf.
Hex. XXIII, 7-9: la contemplation intellectuelle; Hex. II, 29 ss: la
contem
plation sapientielle et l’extase.
25.
Il y a
donc une triple puissance et six opérations.
Lorsque l’âme voit tous ces objets, en faisant ainsi retour sur
elle-même, elle
devient un miroir très beau et pur, dans lequel elle voit tout
ce qui a éclat
et beauté, de la même façon qu’on voit l’image dans
un miroir poli. Mais pour
cela sont requis [premièrement] une opacité naturelle ou
artificielle:
naturelle comme dans un miroir d’acier, artificielle comme dans le
plomb apposé
au verre; deuxièmement un polissage, grâce auquel la forme
ou l’image est
reçue; troisièmement un éclat parce que le miroir
ne rend rien dans la nuit. De
même, il y a dans l’âme des vertus inférieures qui
retiennent la lumière afin
qu’elle ne se perde pas; des vertus médianes qui sont comme un
polissage; des
vertus suprêmes qui sont comme les éclats qui surviennent.
Et c’est ainsi que
l’âme est un miroir 105.
26. Mais pour atteindre le deuxième degré, il faut que
l’âme s’applique aux
belles formes, c’est-à-dire aux lumières célestes
qui lui sont proportionnées,
comme les Anges, car si elle s’élevait immédiatement vers
les éclats divins,
elle serait repoussée. Les Anges sont des lumières et des
miroirs 106; pour les
contempler l’âme est élevée d’une triple
manière.
En effet, les Anges ont des vertus inférieures par lesquelles
ils règlent le
mouvement des corps célestes et influent sur les choses de ce
monde. Telle est
la position des philosophes 107. Car, de fait "la cause est plus noble
que
son et le vivant et l’animé sont produits ou engendrés
selon l’influence des
corps célestes 109: donc l’âme aussi.
102. D’après Denys
qui décrit l’amour
comme une force unitive, cf. Noms divins, IV (PU 3, 713 a; Dion., 225).
103. Cf. Bonaventure,
Itin. VII, 4 (V, 312 b; trad. H. Duméry, p. 103).
104. Cf. Bonaventure, Brevil. II, 12: "Toute intelligence, si peu de
lumière
ait-elle, est capable de saisir Dieu par la connaissanœ et l’amour" (V,
230 a; trad. T. Mourien, p. 125).
105. Cette considération strictement philosophique de
l’âme comme miroir est
unique dans l’oeuvre bonaventurienne. Cf. J.F. Quinn, The Historical Constitution o! St.
Bonaventure’s
Philosophy, p. 481, note 77.
106. Cf. Bonaventure, II Sent. 2. 2. q. 4, fund. 3
(II,
82).
107. En Itin. II, 2, Bonaventure ajoute: "l’administration de l’univers
leur est donc assignée, mais ils reçoivent de la Cause
première, c’est-à-dire
de Dieu, la puissance d’agir qu’ils déploient dans leur oeuvre
de gouverne
ment, qui consiste à maintenir la consistance naturelle des
choses" (V,
300 a; trad. H. Duméry, p. 46-47).
108. Cf. Bonaventure, IV Sent. 1. 1. 1. q. 4. A. contra a (I, 19) qui
cite
Avicenne, Livre de la philosophie première ou de la science
divine, VI, 3 (éd.
Van Riet, 1980, p. 307. 319).
Si
donc
l’animé est plus noble que l’inanimé, il est
nécessaire que l’être animé ait
une cause autre que ces corps: celle-ci est l’influence
angélique jointe à
l’influence des corps célestes. C’est pourquoi cela se produit
par le
gouvernement de la substance intellectuelle influant sur le mouvement
de l’orbe
qu’elle régit 110. D’autres ont dit que les Anges étaient
dénombrés selon le
nombre des mouvements à cause de [leur] inclination naturelle au
mouvement 111.
D’autres, considérant leurs influences, ont dit qu’il y avait
seulement dix
Intelligences et entraînèrent délires et querelles
112. Mais l’Ange peut bien
être sans mouvement.
27. De plus, il y a dans les Anges des vertus appliquées aux
âmes rationnelles,
par lesquelles ils gouvernent les hommes. [Les Anges], en effet,
révèlent les
lumières et élèvent les intellects à la
réception des illuminations. Il y a
donc en eux une vertu révélatrice, car ils sont
lumière et transparence, et,
pour nous, ils tempèrent en eux-mêmes le rayon divin, afin
qu’il nous soit
proportionné. De la même manière, il se trouve en
eux une vertu élévatrice, par
laquelle ils nous adaptent à la réception de ce rayon
divin par condescendance
et soulage ment, mais dans une certaine limite 113. De plus, il y a en
eux une
vertu suprême, par laquelle ils se tournent vers Dieu dans la
réception de ses
splendeurs et de la lumière éternelle qu’ils aiment et
ils reconduisent vers
elle tous les êtres, afin qu’ils tendent vers Dieu par l’amour et
par la
louange. Aussi est-il écrit dans le Livre de Job: "Où
étais-tu, lorsque me
louèrent les étoiles du matin et jubilèrent tous
les fils de Dieu 114?".
Les philosophes ont compris tout cela [d'une certaine façon]
115. De plus, les
Anges ont été de ce fait chargés de
répandre les grâces. Quand l’âme voit cela,
elle se porte vers les Anges et entre dans leur siècle 116.
109. Cf. Bonaventure,
Brevil. II, 3-4
(II, 220 ss).
110. Cf. Bonaventure, II Sent. 2. 2. 1. q. 1 (II, 73).
111. Cf. Aristote, Métaphysique, XII, 8 (trad. J. Tricot, p. 686 s.).
112. Cf. Bonaventure, II Sent. 1. 1. 2. q. 2
(II, 28).
113. Littéralement: "non comme s’ils faisaient tout". Cf. Hex. III, 32.
114. Job 38, 4. 7.
115. Version F. Delorme (p. 88).
116. L’âme participe ainsi au temps angélique. Version F.
Delorme: "Et
parce que l’âme est une future associée des Anges, Dieu
veut que, par l’exemple
reçu, elle s’allie à eux durant cette vie, dans la mesure
où cela lui est
possible" (p. 88).
28.
Le
troisième degré consiste en ce que l’intellect
lui-même, considérant les
conditions de l’être selon la relation de cause à
causé, se transporte de
l’effet aux causes et passe aux raisons éternelles 117. La cause
diffère des
êtres causés: parce que la cause première est
l’être premier, l’être causé un
être pro duit’ la cause première est l’être simple,
l’être causé un composé; la
cause première est l’être pur, l’être causé
un mixte; la cause première est un
être stable, l’être causé est variable; la cause
première est l’être absolu,
l’être causé un relatif; la cause première est
l’être parfait, l’être causé
imparfait. Ces choses sont très certaines.
29. L’intelligence se porte vers cette lumière d’une triple
manière: en
raisonnant, en expérimentant, en intelligeant; rationnellement,
expérimentalement, intelligemment.
Par le raisonnement, il en est ainsi’ 1 S’il y a un être produit,
il y a un
être premier, parce que l’effet présuppose la cause. Si,
en effet, il y a un
être par un autre, selon un autre et pour un autre, il y a un
être par soi,
selon soi et pour soi. De même, s’il y a un être
composé, il y a nécessairement
l’être simple duquel il tient l’être, puisque l’être
qui s’éloigne de la
simplicité tombe dans la composition. De même, s’il y a un
être mixte, il y a
nécessairement un être pur, mais le créé
n’est pas un être pur. De même, s’il y
a un être variable de lui-même, il y a
nécessairement l’être stable, parce que
le mobile se ramène à l’immobile. En effet, lorsque la
main bouge, le cubitus
est stable, et lorsque le cubitus bouge, l’humérus est stable,
et toujours ce
qui est en mouvement sera mu par quelque chose de fixe 120. De
même, si un être
relatif est donné, il y a l’être absolu. En effet, toute
créature est relative
à quelque genre de prédicaments et l’être relatif
ne peut donner l’être à un
autre; il y a donc nécessairement l’être absolu, duquel
les êtres relatifs
reçoivent l’être.
De même, s’il y a l’être imparfait, il y a
nécessairement l’être parfait. Et
c’est par cette voie que procède le Philosophe 121, pour
démontrer que le monde
est éternel, puisque tout mouvement ou mutation est
précédé par le mouvement
local circulaire qui est parfait. Mais je réponds: il faut dire
qu’il est vrai
que le parfait précède l’imparfait, en parlant de
l’absolument parfait, mais
non du parfait dans son genre, comme est le mouvement local. C’est
ainsi que
l’intelligence se porte vers les raisons éternelles en
raisonnant 122.
117. Ce que la version F.
Delorme
commente ainsi: "Parce qu’elles sont ‘à notre portée’,
l’âme les trouve,
bien que ‘avec peine’, comme il est dit dans le Livre de la Sagesse (9,
16)" (p. 88).
118. La version F. Delorme préfère utiliser les termes
d’être premier incréé et
d’être créé (p. 88).
119. Bonaventure, Q.D. sur le mystère de la Trinité, q. 1
art. 1, fund. li-20
(V, 46-47).
120. Cf. Aristote, Physique, VIII, 5 (256 a; trad. H. Carteron, p.
114-115).
121. Aristote, Métaphysique, XII, 6 (J. Tricot, p. 648, cf. p.
649 note 1).
30.
Elle se
porte vers les raisons éternelles pareillement en
expérimentant de cette
manière: ce qui est produit est déficient par rapport
à ce qui est premier; de
même, ce qui est composé par rapport à ce qui est
simple; de même, ce qui est
mixte par rapport à ce qui est pur, et ainsi des autres
conditions; ils
expriment donc des privations. Mais les privations ne sont connues que
par les
habitus correspondants 123, car "le droit est juge de soi et de
l'oblique
124". Et si "toute connaissance se fait à partir d’une
connaissance
préexistante 125", nécessairement l’intelligence
expérimente en soi
qu’elle a une certaine lumière par laquelle elle connaît
l’être premier 126,
122. La voie de la raison
est donc une
démonstration ‘a priori’ de la nature transcendante de Dieu,
autant dire, par
mode de vérité, de "l’évidence de l’existence de
Dieu", comme
l’indique le titre du chapitre III de La philosophie de saint
Bonaventure d’Ê.
Gilson (p. 111-118).
123. Cf. Averroès, Comm. sur le De Anima, III, 17 (éd. F.S. Crawford, p. 436).
124. Aristote, De l’âme, I, 5 (trad. H.
Barbotin, p. 25).
La version F. Delorme commente ainsi ce premier développement:
"Telle est
aussi la voie d’Augustin et de tous les convertis. Pour comprendre ces
choses,
il te faut comprendre ce qui l’irradie. C’est pourquoi cette voie de
l’expérience est d’une certaine mamere innée" (p. 89).
125. Aristote, De l’âme, I, 5 (trad. H. Barbotin, p. 25).
126. Cf. É. Gilson: "Il importe assez peu que la raison
choisisse tel ou
tel point de départ pour conclure à l’existence du
Créateur. Ce n’est pas
accidentellement et selon telle ou telle de leurs
propriétés que les choses
sont déficientes, c’est essentiellement qu’elles sont caduques
et incapables de
se suffire à elles-mêmes... Or, de même qu’il lui
est indifférent de partir de
n’importe quelle créature, de même il est
indifférent au dessein du Docteur
Séraphique de construire des édifices dialectiques plus
ou moins complète ment
élaborés. C’est qu’en effet les preuves par le sensible
ne sont pas à ses yeux
des preuves parce qu’elles argumentent à partir du sensible,
mais parce
qu’elles mettent au contraire en oeuvre des notions d’ordre
intelligible qui
impliquent l’existence de Dieu. Le raisonnement que nous tenons perd
évidemment
une grande partie de son importance s’il suppose une expé rience
préalable qui
suffit à elle seule à prouver sa conclusion. Or tel est
précisément le cas;
notre expérience de l’existence de Dieu est la condition
même de l’inférence
par laquelle nous prétendons l’établir. Nous croyons
partir d’une donnée
purement sensible lorsque nous constatons au début de notre
raisonnement qu’il
existe des êtres muables, composés, relatifs, impar faits,
contingents; mais
toutes ces insuffisances ne nous apparaissent dans les choses que parce
que
nous possédons déjà l’idée des perfections
qui les mesurent. C’est donc en
apparence seulement que notre raisonnement prend son point de
départ dans la
constatation des données sensibles. Toute connaissance vient
d’une connaissance
antérieure, et la constatation en apparence immédiate et
primitive du
contingent suppose la connaissance prealable du nécessaire. Or
le nécessaire
n’est autre que Dieu; l’intelligenœ humaine expérimente donc
qu’elle possède
déjà la connaissance du premier être au moment
même où elle entreprend de la
démontrer" (La philosophie de saint Bonaventure, p. 106-108).
31.
Par
conséquent 127, ceci présupposé, l’intellect
intellige et dit: l’être premier
existe, et l’être ne convient vraiment à aucun autre
qu’à l’être premier, et de
lui tous tiennent l’être parce que ce prédicat n’est
inhérent à aucun être si
ce n’est à l’être premier. Pareillement, l’être
simple est simplement l’être
parfait: il est donc ce pour quoi on ne peut rien concevoir de meilleur
128.
C’est pourquoi, comme le prouve Anselme, Dieu ne peut pas être
pensé ne pas
être 129.
32. Quand l’âme voit ceci intimement, premièrement en
raisonnant, deuxièmement
en expérimentant, troisièmement en intelligeant, elle
peut s’y reposer. En
raisonnant, elle infère par l’opposé: s’il y a un
postérieur, il y a un
antérieur; s’il y a un composé, il y a un simple, etc.;
expérimentalement,
puisque les privations ne sont connues que si l’on pose une cause, et
ces six
conditions se disent par mode de déficience et de privation;
intelligemment,
puisqu’il ne peut rester caché à l’âme que
l’être premier est, que l’être
simple est, etc.
De plus, elle considère cet être en tant qu’il a
substance, vertu et opération,
comme première, très pure, très simple et ainsi
des [trois] autres; en tant
qu’il y a en lui, unité, vérité, bonté,
comme première, très pure, très absolue
et ainsi des [trois] autres; en tant qu’il a fermeté,
beauté, bonté, comme
première, très pure, très absolue; en tant qu’il a
mémoire, intelligence et
volonté, selon ces six conditions; en tant qu’il a vie, sagesse,
joie, selon
ces six conditions 132. L’âme comprend alors qu’il est le bien
par essence, que
toutes choses sont béatifiées par lui, qu’il est pour
cette raison suprêmement
désirable et qu’il doit être suprêmement
désiré. Ce faisant elle trouve le
repos.
127. Version F. Delorine:
"Troisièmement, l’âme se tourne vers l’Être premier
par voie de simple
intelligence ou par une pure intuition et regard"
128. Cf. Bonaventure,
Itin., III, 3; V, 3 ss (V, 304 a, 308 ss; trad. H. Duméry, p.
63-64, 85 ss).
129. Anselme, Proslogion, II-III (PL 158, 228;
éd. Schmitt, I, 101-103; trad. M. Corbin, I, 244-249).
130. Cf. Aristote, Seconds Analytiques, II, 15
(trad. J. Tricot, p. 229).
131. Le texte a "six". Or, en Hex. V, 28 six
conditions
seulement sont énumérées: primauté,
simplicité, pureté, stabilité, absoluité,
perfection. Il faut donc remplacer six par trois, et il en est de
même pour le
ternaire suivant.
132. En ce qui concerne les appropriations, cf. Bonaventure, Brevil. I, 6 (V, 214 ss; trad. L. Mathieu,
p. 93 ss); Hex. II, 22-27.
33.
Premièrement, donc, l’âme se voit comme un miroir, ensuite
elle voit les Anges
ou Intelligences comme des lumières et comme un milieu
révélateur; ou bien elle
voit en soi comme dans un miroir, dans l’Intelligence comme dans le
milieu
révélateur de la lumière éternelle et qui
la tempère, puis dans la lumière
éternelle en tant qu’objet source quant aux six conditions
susnommées, et cela
rationnellement, expérimentalement et intelligemment. Par
conséquent, lorsque
l’âme perçoit ces réalités et
s’élève à la divine contuition, elle dit
détenir
l’intellect acquis 133, promis par les philosophes et auquel la
vérité attire.
Cependant, il faut y arriver par les vertus, ainsi que firent les
philosophes.
Lorsqu’ils virent qu’on ne peut parvenir aussi haut que par les vertus,
ils se
décidèrent à les enseigner comme fit Socrate C’est
pourquoi, il est réputé en
avoir moins bien parlé, parce qu’il n’a parlé que
d’elles, mais il l’a fait
parce qu’il voyait que l’on ne peut parvenir à cet intellect
[acquis] qu’avec
une âme purifiée 135.
133. Que la version F.
Delorme définit
ainsi: "qui est un certain [intellect] complet (decursus) et une
certaine
adaptation des premiers aux derniers, comme par voie de conclusion" (p.
90). Cette définition semble proche de l’opinion de Jean de la
Rochelle
(Tractatus de multiplici divisione potentia rwn animae, II, 18;
éd.
Michaud-Quantin, p. 87-88) relevée par A. de Libera dans Albert
et le Grand et
la philosophie (p. 258).
134. Cf. Augustin, Cité de Dieu, VIII, 3 (PL 41, 226-227; CCL
47, 218-2 19; BA
34,237). La version F. Delorme poursuit: "et ceux qui tendent à
la
première lumière, selon Grégoire, se fondent sur
cette voie" (p. 90).
135. Augustin, Cité de Dieu, VIII, 3 (PL 41, 227; CCL 47, 218;
BA 34,
SIXIÈME
CONFÉRENCE: Troisième explication de la première
vision qui traite de
la cause première exemplaire des vertus, des vertus
exemplaires et des vertus
cardinales qui en émanent. *
1.
"Dieu vit
que la lumière était bonne, et il sépara la
lumière des ténèbres 1", etc.
A la première vision de l’intelligence innée par nature
est attribuée cette
parole "Dieu vit la lumière", c’est-à-dire qu’il fit
voir.
Dans les deux conférences précédentes 2, il en a
été parlé par considération
scientifique, parce que la lumière rayonne comme
vérité des choses, comme
vérité des mots, comme vérité des moeurs.
Neuf parties furent distinguées dans
l’enseigne ment [des philosophes], dont les trois principales sont des
rayons
qui, selon Augustin, naissent de la prescription de la lumière
éternelle. De
plus, "il vit", c’est-à-dire qu’il fit voir par la contemplation
sapientielle, en illuminant l’âme en soi comme dans un miroir,
dans
l’Intelligence comme dans un milieu révélateur, dans la
lumière incréée comme
dans un objet source, selon les six conditions que [cette
lumière] imprime à
l’âme; et par elles, l’âme s’élève vers cette
lumière en raisonnant, en
expérimentant et en intelligeant, comme il a été
dit. Les meilleurs philosophes
antiques parvinrent â constater que [Dieu] est principe, fin et
raison
exemplaire.
1. Gen. 1, 4.
2. Hex. IV-V.
3. Augustin, Cité de Dieu, XI, 25 (PL 41,
338; CCL 48, 344
ss; liA 35,
109 ss). Cf. Hex. IV, 2
ss.
4. Version F. Delorme (p. 90).
5. Hex. V.
6. Gen. 1, 4.
2.
Pourtant
Dieu "sépara la lumière des ténèbres", de
sorte que ce qui fut dit au
sujet des anges s’applique de la même manière aux
philosophes
Mais d’où vient-il que certains ont suivi les
ténèbres ? De ce que, même si tous
virent que la cause première est principe et fin de toutes
choses, ils
divergèrent en ce qui concerne le milieu. Certains
nièrent, en effet, que
l’exemplaire des choses fût dans la cause première, et
leur chef semble avoir
été Aristote qui, au commencement et à la fin de
la Métaphysique et en
plusieurs autres endroits, exècre [la théorie] des
idées de Platon. C’est
pourquoi il dit que Dieu ne connaît que soi seul, n’a besoin de
la connaissance
d’aucune autre chose et meut en tant que désiré et
aimé Ces philosophes posent
que Dieu ne connaît rien ou [361] nul être particulier.
Aussi, Aristote en tête
combat-il [la théorie] des idées, comme dans l’Ethique"
où il dit que le
bien suprême ne peut être une idée. Mais les raisons
qu’il donne ne valent rien
et le Commentateur’ les a réfutées.
3. De cette [première] erreur, s’ensuit une autre, à
savoir que Dieu n’a ni
prescience ni providence, du fait qu’il n’a pas en soi les raisons des
choses,
par lesquelles il les connaîtrait Ils disent encore qu’il n’y
aucune vérité
concernant le futur sinon la vérité des propositions
nécessaires et que la
vérité des propositions concernant les futurs contingents
n’en est pas une Il
s’ensuit que toutes choses arrivent par hasard ou bien par
fatalité nécessaire,
et puisque cela est impossible par le fait du hasard, les Arabes
introduisirent
la fatalité nécessaire 15, c’est-à-dire que les
substances motrices de l’orbe
planétaire sont les causes nécessaires de toutes choses.
7. Augustin, Cité
de Dieu, XI, 19. 33 (PL 41,333. 346;
CCL 48, 347, 353; BA
35, 89, 137).
8. La version F. Delorme résume ainsi la
position des
philosophes: "Les Philosophes parvinrent à toutes ces choses et
c’est
pourquoi en eux, comme dans les Anges en quelque sorte, ‘la
lumière est séparée
des ténèbres’ (Gen. 1, 4). Ils comprirent donc comme est
grande cette lumière
dans la quiddité des choses, claire dans la prononciation des
paroles et
excellente dans l’ordonnancement des moeurs" (p. 91).
9. Aristote, Métaphysique, I, 9; XIII, 4 ss (trad. J. Tricot, p. 78 ss;
733 ss).
10. Aristote, Métaphysique, XII, 9 (trad.
J. Tricot, p. 699 ss).
11. Aristote, L’Ethique, I, 6
(trad. J. Tricot, p. 45
ss).
12. Eustrate, Comm. sur l’Éthique
(éd. de Venise, 1541, p.
27-40).
13. Cf. Averroès, Destructio destructionum phiosophiae
Algazelis, Dispu tat 11
(éd. B.H. Zedler, 1961, p. 335 ss).
14. Cf. Anstote, De l’interprétation, I,
9 (trad. J. Tricot, p. 95 ss).
15. Pour l’interprétation
chrétienne (Consolation de la
philosophie, IV, pr. 6 (PL 63, 815) par Boèce de la notion de
"fatum", cf. Bonaventure, II Sent. 2. 2.
q. 3, ad 1 (II, 364).
Il
s’ensuit
qu’est occultée la vérité de l’ordonnancement de
l’univers selon les peines et
la gloire. En effet, si ces substances meuvent [toutes choses] sans
possibilité
d’erreur, il n’y a pas de place possible pour l’enfer et le
démon. Et, à ce
qu’il semble, Aristote n’a jamais parlé du démon ou de la
béatitude après cette
vie. Voici donc une triple erreur: l’ignorance de l’exemplarité,
l’ignorance de
la providence divine, l’ignorance de l’ordonnancement de l’univers.
4. Cette triple erreur entraîne une triple cécité
ou ténèbre 16, c’est-à-dire
[premièrement] celle de l’éternité du monde, comme
semble l’enseigner Aristote’
d’après tous les docteurs grecs, comme Grégoire de Nysse,
Grégoire de Nazianze,
Jean Damascène, Basile et tous les commentateurs Arabes, qui
disent qu’Aristote
l’a pensé et que ses paroles semblent le signifier I8 Tu ne
trouveras jamais
qu’il ait dit que le monde eut un commencement ou un début, bien
au contraire
il s’opposa à Platon qui semble être le seul à
avoir enseigné que le temps ait
commencé Cette [erreur de l’éternité du monde]
répugne à la lumière de la
vérité.
Il s’ensuit une autre cécité, celle de l’unité de
l’intellect, car si on pose
que le monde est éternel, on aboutit nécessairement
à l’une de ces
conséquences: soit il y a une infinité d’âmes,
puisqu’il y a eu une infinité
d’hommes, soit l’âme est corruptible, soit il y a transmigration
de corps en
corps, soit il y a un seul intellect en tous, ce qui est l’erreur
attribuée à
Aristote selon l’interprétation du Commentateur 20.
Il s’ensuit de ces deux erreurs qu’il n’y a ni félicité
ni peine après cette
vie.
5. Les philosophes tombèrent donc en ces erreurs et ne purent se
séparer des
ténèbres. Ces erreurs sont les pires des erreurs, et
jusqu’à maintenant aucune
clé n’a refermé "les puits de l’abîme 21". Ces
erreurs sont les
ténèbres de l’Égypte 22. En effet, bien qu’une
grande lumière brille en elles à
partir des [neuf] sciences précédentes, tout est
éteint par les erreurs
susnommées. Mais certains, voyant qu’Aristote fut si grand et si
véridique dans
les autres [domaines] n’ont pu croire qu’en ces choses il n’ait pas dit
la
vérité 23.
16. Cf. Bonaventure, Conf
sur les 10
commandements, II, 25 (V, 514); Conf sur les 7 dons, VIII, 16-20 (V,
497-498).
Jules d’Albi, Saint Bonaventure et les luttes doctrinales de 1267-1277,
Paris
1923.
17. Cf. P. Mandonnet, Siger de Brabant et l’averro&ne latin au xui
siè cle,
1908, I, p. 3-8.
18. Cf. II Sent. 1. 1. 1.. 2, resp. (II, 22 b), où Bonaventure, tout en
critiquant cette
position, désigne Aristote comme "te plus excellent des
philosophes".
Ce qui indique, non pas une perplexité vis-à-vis de cette
opinion (cf. Conf.
sur les 10 commandements, II, 28; V, 515), mais vis-à-vis de son
auteur.
19. Cf. Aristote, La physique, VIII, 1(251 b; trad. H. Carteron, p.
103); Du
ciel, I, 10 (trad. P. Moraux, p. 41). Platon, Timée, 38 b (trad.
A. Rivaud,
1949, p. 152).
20. À savoir Averroés, Commentaire sur "De l’âme",
III, 5, 17 ss. et
36; cf. Bonaventure, II Sent. 1. 1. 1., q. 1-2 et dub. 2 (II, l4ss et
36).
6.
Je dis,
[moi] 24, que cette lumière éternelle est le
modèle exemplaire de toutes
choses, et que l’âme élevée, à l’exemple de
l’âme des meilleurs philosophes
anciens, y parvient. En cette lumière, les exemplaires des
vertus se présentent
en premier lieu à l’âme. Comme dit Plotin 25, en effet, il
est absurde que les
exemplaires des autres choses soient en Dieu et non les exemplaires des
vertus.
7. Apparaissent donc en premier lieu dans la lumière
éternelle les vertus
exemplaires ou les exemplaires des vertus, c’est-à-dire la
sublimité de la
pureté, la beauté de la clarté, la force de la
vertu et la rectitude de la
diffusion, dont Philon, "le plus éloquent des Juifs 26", traita
en
philosophe. Il est écrit au chapitre sept du Livre de la Sagesse
27: "Elle
est, en effet, le souffle de la puissance de Dieu et une
émanation toute pure
de la clarté du Tout-puissant; aussi rien de souillé ne
s’introduit en
elle".
21. Apoc.
9, 1 ss.
22. Cf. Ex. 10, 22.
23. Version F. Delorme: "Nous suivons [ en ce
qu’il a
dit de bien, mais pas où il fut ténébreux, dans
ces choses qu’il ignora ou
occulta, qui font que des hommes se trouvent en cette vie dans un
abîme
infini" (p. 92). On peut rapprocher cette critique de celle
adressée aux
scribes et aux Pharisiens dans l’Evangile selon saint Matthieu:
"Malheur à
vous, scribes et Pharisiens hypocrites, qui fermez aux hommes le
Royaume des
Cieux! Vous n’entrez certes pas vous-mêmes, et vous ne laissez
même pas entrer
ceux qui le voudraient" (Matth. 23, 13). Pour Bonaventure, il s’agit
toujours et avant tout d’une critique évangélique de la
tradition des anciens,
qui dans le cadre de sa vocation et de sa mission s’exprime à
l’Université. Sa
critique est donc avant tout d’ordre spirituelle et non pas doctrinale,
il
s’agit, pour lui, d’établir une déontologie
philosophique, qui dans ses
implications peut entrer en conflit avec certaines thèses, comme
on le voit
ici, mais qui dans ses principes se ramène à trois
points, comme on peut le
lire au long du Commentaire des Sentences: 1. Ne pas s’embarrasser
d’une
question qui comporte plus de curiosité que d’utilité; 2.
l’utilité se mesure
au rapport qu’elle entretient avec la foi et les moeurs; en
conséquence toute
solution qui n’affecte ni la foi ni les moeurs, reste possible; 3. la
possibilité est de l’ordre de la conjecture. La véritable
philosophie doit donc
se situer entre la curiosité et la conjecture.
24. Après la critique des fondements métaphysiques d’Hex.
IV, 7-13, voici celle
des fondements éthiques.
25. Plotin, Ennéades,
I, 2 (trad. Ê. Bréhier, p. 52).
26. Cf. Jérôme, Livre des noms hébreux,
Préface (PL 23, 711; CCL 72, 59).
27. Sag. 7, 24-26. 29.
Voici
la
sublimité de la pureté. "Car elle est le reflet de la
lumière éternelle et
le miroir sans tache de la majesté de Dieu et l’image de sa
bonté". Et
plus bas: "Elle est, en effet, plus belle que le soleil et surpasse
toutes
les constellations, [362] comparée à la lumière,
elle l’emporte". Voilà la
beauté de la clarté. En effet, là où il y a
miroir, image et reflet, il y a
nécessairement représentantion et beauté. "La
beauté, en effet, n’est rien
d’autre qu’une égalité dans le nombre", et là se
trouvent de nombreuses
raisons ramenées à l’unité. Et parce qu’elle est
la plus belle, "elle
atteint partout à cause de sa pureté".
8. Il s’ensuite qu’elle est très forte, ainsi est-il dit: "La
Sagesse
n’est pas vaincue par la malice. Elle atteint d’une
extrémité à l’autre du
monde fortement 29". Voici la force de la vertu: elle atteint du plus
haut
ou du sommet jusqu’au plus bas, de l’intrinsèque à
l’extrinsèque, du premier au
dernier, parce que le centre de sa puissance est partout 30, et
qu’ainsi sa
vertu est infinie.
9. Il en découle la rectitude de la diffusion,
c’est-à-dire la justice, ainsi
est-il dit "Elle dispose tout suavement". Et parce qu’il parle comme
philosophe [d'une certaine façon] 32 et comme amant de la
sagesse, il dit:
"Je l’ai aimée et recherchée dès ma jeunesse, j’ai
cherché à la prendre
pour épouse et je suis devenu l’amant de sa beauté". ["Je
l’ai
aimée"] 33 non seule ment pour elle-même, mais parce que
par elle se
réalisent en moi de semblables propriétés. Aussi
poursuit-il aussitôt:
"Elle enseigne, en effet, la sobriété et la prudence, la
justice et la
force, ce qu’il y a de plus utile pour les hommes dans la vie 34".
28. Augustin, De la
musique, VI, 13,
38 (PL 32, 1184; BA 7, 442-443).
29. Sag. 7, 30-8, 1.
30. Le livre des XXIV philosophes, Sent. II (trad. F. Hudry, p. 95);
Alain de
Lille, Les règles de théologie, règle 7 (PL 210,
627).
31. Sag. 8, 1; puis Sag. 8, 2 et 8, 7.
32. Version F. Delorme (p. 93).
33. Version F. Delorme (p. 93).
34. Version F. Delorme: "Elle enseigne, en effet, la
sobriété et la
sagesse, la justice et la vertu, ce qu’il y a de plus utile pour les
hommes
dans la vie. Par la sobriété nous comprenons la
sincérité de la tempérance, par
la sagesse la sérénité de la prudence, par la
force la stabilité de la
constance et par la vertu la suavité de la justice" (p. 93).
10.
Ces vertus
sont imprimées dans l’âme par cette lumière
exemplaire et descendent dans la
puissance cognitive, dans la puissance affective, dans la puissance
opérative.
De la sublimité de la pureté est imprimée la
pureté de la tempérance, de la
beauté de la clarté la sérénité de
la prudence, de la force de la vertu la
stabilité de la constance, de la rectitude de la diffusion la
suavité de la
justice 35.
Telle sont les quatre vertus exemplaires dont traite toute la sainte
Ecriture,
dont Aristote ne sut rien, mais que connaissaient les meilleurs
philosophes
anciens 36.
11. Elles sont appelées d’une triple manière cardinales:
soit parce que par
elles se trouve l’entrée pour acquérir toutes les vertus;
soit parce qu’elles
sont les principales vertus, auxquel les s’intègre toute vertu;
soit parce que
tout le sens de la vie humaine doit se diriger et se régler
d’après les quatre
points cardinaux du microcosme 37 à l’image du macrocosme, quant
à la vie
active et à la vie contemplative.
12. Le Philosophe dit que "la vertu tient le [juste] milieu entre deux
extrémités, selon ce que le sage déterminera 38,
car la vertu consiste dans le
milieu. La vertu, en effet, selon ce que dit Augustin dans le livre Des
mœurs
39, n’est pas autre chose que la mesure. La prudence trouve cette
mesure afin
qu’en toutes choses tu ne fasses pas d’excès, mais que tu gardes
l’équilibre 40
Aussi, la prudence est l’aurige des vertus 41. Ainsi la prudence dit
‘moi, j’ai
trouvé la mesure’; la tempérance la garde et dit: ‘c’est
cela que je voulais';
la justice la distribue, afin de ne pas vouloir pour soi seule mais
aussi pour
les autres, et parce que de multiples adversités surviennent
ensuite, la force
la défend afin que la mesure ne soit pas perdue.
35. L’enseignement
magistral sur les
vertus cardinales de Bonaventure se trouve en III Sent. 33 (III, 711
ss).
36. Cf. Augustin, Contre Julien, IV, 3, 17 (PL 44, 745).
37. Cf. Bonaventure,
Itin. II, 3: "L’homme qu’on appellepucrocosme"
(V, 300 a; cf. trad. H. Duméry, p. 46). Pour le Moyen Age,
l’homme comprend
tous les éléments qui constituent l’univers en
réduction, cf. Innocent III, La
misère de la condition humaine: "déjà le monde a
vieilli, le microcosme et
le macrocosme, le grand monde et le petit monde" (PL 217, 7
38. Aristote, Ethique, II, 6 (tra J. Tricot, p. 106).
39. Augustin, Les moeurs de l’Eglise, I, 19, 35 (PL 32, 1326; BA 1,
191); cf.
Du bonheur, 33 (PL 32, 975; CCL 29, 83; BA 4, 288-289).
40. Littéralement: "mais restes auprès du centre".
41. Cf. Bernard, De consideratione, I, 8, 9 et 11 (PL 182, 737 s.; Op.
0m.,
III, 404-405 et 406-407); cf. Bonaventure, III Sent. 23. 1, resp. (III,
470).
42. Ce dialogue entre les vertus, entre les puissances de l’âme,
entre l’âme et
l’homme est fréquent au Moyen Age. Il est à la base du
genre littéraire de la
meditation des Soliloques, comme celui de Bonaventure (VIII, 28 ss),
mais aussi
de certains exercices spirituels, comme dans La triple voie, I, 19
(VIII, 7;
trad. V.M. Breton, 125-126).
13.
De même,
elles sont appelées cardinales d’une deuxième
façon, parce que les vertus
intégrantes se considèrent selon les actes, lesquels sont
au nombre de quatre:
modifier en raison des circonstances, rectifier — la vertu, en effet,
est la
droite raison conduisant à la fin et conformant aux lois 43—,
ordonner,
stabiliser. On l’appelle ainsi vertu parce qu’elle est la vigueur de
l’âme pour
faire le bien et éviter le mal 44. La tempérance modifie,
la prudence rectifie,
la justice ordonne, la force stabilise, et toutes se
compénètrent 45. Il faut,
en effet, que la tempérance soit prudente, la justice forte; de
plus, que la
prudence soit sobre, juste et forte, etc. Grégoire a dit: "Com
ment
peut-il être fort sans être prudent 46?". En effet, celui
qui entreprend
ce qui est au-dessus de ses forces est téméraire. Pour
cette raison, les vertus
sont connexes 47.
14. De plus, elles sont appelées cardinales d’une
troisième manière, parce que
toute la vie de l’homme est gouvernée par ces quatre points
cardinaux 48, de
même que le soleil a quatre aspects selon les quatre parties du
monde,
c’est-à-dire l’Est, le Sud, le Nord et l’Ouest, en lesquelles il
a quatre
propriétés. Toute vie vient du soleil 49: à l’Est
il purifie, au Sud il
illumine, au Nord il stabilise, à l’Ouest il concilie. Ainsi,
"le Soleil
de justice 50" pose à l’Est de l’âme [363] la
sincérité de la tempérance,
au Sud la clarté de la prudence, au Nord la stabilité de
la constance, à
l’Ouest la suavité de la justice 51. C’est de cette
manière que, dans
l’Apocalypse 52, Jean décrit les quatre côtés de la
ville selon les quatre
vertus cardinales, et c’est ainsi aussi que s’ordonnaient les tribus
autour du
tabernacle 53.
43. Cf. Grégoire,
Morales sur Job, I,
32, 45 (PL 75, 547; CCL 143, 49); Homélies sur Ezéchiel,
I, 3, 8 (PL 76, 809; CCL
142, 37); II, 7, 7 (PL 76, 1017; CCL 142, 321 s.); II, 10, 18 (PL 76,
1068-1069; CCL 142, 393 s.).
44. D’après Augustin, Soliloques, I, 6, 13 (PL 32, 876; BA 5,
52-53) et les Ps.
33, 15; 36, 27. Cf.
Bonaventure, III Sent. 33. 1. q. 3, ad d (III, 716); dub. 1, resp. (III, 728); IV Sent. 17. 1. 1. q. 3, contra 3 (IV, 422).
45. Version F. Delorme: "Et elles sont appelées cardinales parce
qu’elles
se gouvernent mutuellement;" (p. 94).
46. Grégoire, Hom. sur Ez., I, 3, 7 (PL 76, 808-809; CCL 142,
36-37).
47. Cf. Bonaventure, III Sent. 36. 1. q. 3 (III, 796).
48. Cette conception est constante dans la pensée
chrétienne, cf. P. Claudel,
Cinquième Ode: "Je chanterai les grandes Muses carrées,
les Quatre Vertus
cardinales orientées avec une céleste rectitude... La
Prudence est au nord de
mon âme comme la proue intelligente qui conduit tout le bateau...
La Force est
au midi, là où il n’y a plus de murailles, mais seulement
quelques palissades
rompues et la terre foulée par l’incessante lutte pied à
pied... La Tempérance
garde l’Orient, elle regarde les portes du soleil. C’est à elle
qu’on montre
les grands mystères purs et la naissance même du Jour et
de la Nuit... La
Justice regarde l’Occident, et ce ciel rayé est le sien... Elle
considère la
terminaison de toutes choses et le jour quand il se consomme dans la
couleur de
la flamme et du sang..." (éd.
Gallimard, 1957, p. 101 ss).
49. Version F. Delorme: "Elles sont
appelées
cardinales parce que la vie humaine est ordonnée par elles, de
même que par le
soleil le monde est ordonné et vit, comme dit le Philosophe, au
livre II De la
génération" (p. 94).
50. Mal. 3, 20.
15.
La
tempérance, qui vient de l’Est, est ainsi décrite par
Cicéron: "la
tempérance est la domination ferme et modérée de
la raison sur la sensualité et
les autres mouvements désordonnés de l’âme 54". Ses
parties sont la
sobriété dans le goût, la chasteté dans le
toucher, la modération dans les
autres sens, modération que les théologiens appellent
discipline.
16. La sérénité de la prudence vient du Sud, elle
est ainsi décrite: "la
prudence est la science et le discernement des biens et des maux, dont
les
parties sont la mémoire, l’intelligence et providence 55". En
effet, la
prudence s’applique aux objets présents, passés et
futurs.
17. La force vient du Nord, elle est ainsi décrite: "la force
est
l’affrontement des épreuves ou leur support constant et le
laborieux courage
56". Ses parties sont la confiance, la persévérance, la
patience: la
confiance pour affronter, la patience pour supporter, la
persévérance pour
persévérer.
18. De même, à l’Ouest se tient la suavité de la
justice, laquelle se trouve
dans la pratique de la piété — les lois, en effet,
cherchent à adoucir les
peines; c’est pourquoi la fin de la justice n’est pas la
sévérité, mais la bonté
—; elle est ainsi décrite: "la justice est un habitus qui,
l’utilité
commune sauve, assigne à chacun sa dignité 57". Selon
Cicéron, ses parties
proviennent de la loi, de la nature, de la coutume. Selon nous, l’une
ordonne
aux supérieurs, l’autre aux inférieurs, la
troisième aux égaux.
19. Tout cela est déterminé par la règle de la
raison. De même que le soleil,
qui traverse les douze signes du zodiaque, donne la vie 58, de
même, le soleil
sapiential, qui rayonne sur l’hémisphère de notre
âme et traverse les douze
parties des vertus, ordonne notre vie. Et l’homme, aussi
élevé soit-il dans les
autres sciences, s’il ignore les vertus, n’a pas la vie, de même,
aussi
illuminé sois-tu par les étoiles, si tu ignores le chemin
du soleil au travers
des douze signes, tu n’auras pas la lumière du jour.
51. Cf. Grégoire,
Homélies sur
Ezéchiel, I, 3, 7 (PL 76, 808-809; CCL
142, 36-37).
52. Apoc. 21, 6.
53. Nombr. 2, 3 ss.
54. Cicéron, De inventione, II, 53, 160 (trad. Bornecque, p.
257).
55. Cicéron, De inventione, II, 53, 160 (trad. Bornecque, p.
256).
56. Cicéron, De in vent jonc, II, 53, 163 (trad. Bornecque, p.
258).
57. Cicéron, De inventione, II, 53, 164 (trad. Bornecque, p.
261).
58. Cf. II Sent. 14. 2, dub. 4 (II, 365).
20.
Ces vertus
sont si nobles que la disposition du monde leur correspond. En effet,
les
vertus correspondent aux quatre influences de la lumière, aux
quatre propriétés
des éléments, aux quatre efficaces des causes et aux
quatre salubrités de la
vie. Premièrement, elles correspondent aux quatre influences
principales de la
lumière: la lumière purifie, illumine, perfectionne et
stabilise; la tempérance
purifie, la prudence illumine, la justice concilie, la force revigore.
21. De plus, elles correspondent aux quatre propriétés
des éléments. Dans la
terre se trouve l’aridité ornée, dans l’eau la
transparence et l’intensité de
la lumière, dans l’air la subtilité et la douceur, et
dans le feu la virtuosité
dans l’activité. La première est la tempérance qui
rend aride, mais qui orne et
revêt de fleurs. La prudence correspond à la transparence
de l’eau, laquelle
est comme incorporée à la lumière. La justice
correspond à la douceur de l’air,
puisque l’air monte, descend, se meut à droite et à
gauche. La force correspond
à la vigueur du feu, aussi [Salomon] dit en parlant de la force:
"L’amour
est fort comme la mort; la passion inflexible comme l’enfer. Ses traits
sont
des traits de feu et de flammes".
22. De plus, elles correspondent aux quatre efficaces des causes:
l’efficience,
la forme, la fin et la matière établissent une chose dans
son intégralité 60.
La force est nécessaire à l’efficience, la prudence
à la forme, la justice à la
fin et la tempérance à la matière, afin qu’elle ne
disparaisse pas.
23. De plus, elles correspondent aux quatre salubrités de la
vie. La tempérance
correspond à la subtilité des esprits 61, la prudence
à la vivacité des sens,
la force à la vigueur des forces, la justice à
l’équilibre des qualités 62.
24. Ces vertus découlent de la lumière éternelle
dans l’hémisphère de notre âme
et la reconduisent à son origine, comme le rayon perpendiculaire
ou direct est
renvoyé par le chemin même par où il est venu 63.
Et telle est la béatitude.
C’est pourquoi les vertus cardinales sont premièrement
politiques, deuxièmement
purificatrices, troisièmement celles de l’esprit
déjà purifié. Les vertus
politiques s’actualisent dans l’action, les vertus purificatrices dans
la
contemplation et les vertus de l’esprit déjà
purifié dans la vision de la
lumière 64.
59. Cant. 8, 6.
60. Cf. Aristote, Physique, II, 3 (194 a; trad. H. Carteron, p. 65).
61. Il s’agit des esprits répartis par Hex. I, 19, en esprit
vital, esprit
animal et esprit naturel.
62. Cf. II Sent. 17. 2. q. 3 (II, 424).
25.
Comme dit
Origène, Salomon traite de ces vertus: dans le Livre des
Proverbes, il traite
des vertus politiques, dans l’Ecclésiaste, des vertus
purificatrices et dans le
Cantique des cantiques, [364] des vertus de l’esprit déjà
purifié, [selon la
vie animale, intellectuelle et divine] 65. Les meilleurs philosophes
parvinrent
à ces connaissances. Aussi Macrobe 66, rapportant la
pensée de Plotin, dit:
"Ceux qui estiment que les vertus n’appartiennent qu’aux philosophes,
proclament que les philosophes seuls sont heureux. Car, en appelant
proprement
sagesse la connaissance des choses divines, ils affirment que seuls
sont sages
ceux qui recherchent avec la pointe suprême de l’esprit et avec
une sagace
diligence dans la recherche comprennent, et autant que le permet la
pureté de
leur vie, les imitent, et selon eux, en cela seul consistent les
exercices des
vertus".
26. "Ils assignent leurs devoirs respectifs de cette manière: le
devoir de
la prudence est de détourner par la contemplation des choses
divines ses
regards de ce monde et tout ce qui se trouve dans le monde et
d’ordonner toute
connaissance de l’esprit aux seules réalités divines.
[Ceux qui dissuadent
l’entrée dans la vie religieuse n’ont pas cette vertu] 67. Le
devoir de la
tempérance est, autant que la nature le permet, d’abandonner
tout ce que requiert
l’usage du corps. [Voilà la pauvreté] 68. Le devoir de la
force est de ne pas
craindre que l’âme se retire en quelque sorte du corps sous la
conduite de la
philosophie, et de ne pas trembler devant la hauteur de la parfaite
ascension
jusqu’aux choses supérieures. Le devoir de la justice est de
conformer le
service de chaque vertu dans l’unique voie accordée à sa
fin. Et, selon une si
stricte définition, il arrive que les gouvernants des affaires
publiques ne
puissent être heureux ou bien ne puissent l’être tout
à fait". [Voilà
comment elles reconduisent à l’origine en purifiant] 69.
63. Bonaventure utilise
volontiers des
images venant de la science optique des perspectivistes d’Oxford, cf.
Conf sur
les 7 dons, I, 9 (V, 459 a).
64. Cf. version F. Delorme: "Plotin dit que les vertus politiques se
développent en vertus purificatrices, les vertus purificatrices
en celles d’une
âme deja purifiée et seules ces dernières rendent
bienheureux" (p. 97).
65. Version F. Delorme (p. 97), d’après Origène, Prologue
du Commen taire sur
le Cantique (PG 13, 75 ss).
66. Macrobe, Commentaire du songe de Scipion, I, 8 (trad. sous la
direction de
M. Nisard, 1845, p. 32 ss).
67. Version F. Delorme (p. 97).
68. Version F. Delorme (p. 97).
27.
"Mais
Plotin, prince avec Platon 70 parmi les professeurs de philosophie,
dans le
livre Des Vertus 71 répartit par ordre leurs degrés selon
la vérité naturelle
de leur division. En effet, dit-il, il y a quatre sortes de vertus
cardinales:
les premières sont appelées politiques, les
deuxième purificatrices, les
troisième celles de l’esprit déjà purifié,
les quatrième exemplaires".
28. "Les vertus politiques sont celles de l’homme en tant qu’il est un
animal social. Par elles, les hommes bons délibèrent sur
les choses publiques,
et ils veillent sur les cités; par elles, les parents sont
honorés, aiment les
enfants et affectionnent les proches; par elles, ils gouvernent le
salut des
citoyens, protègent d’une prévoyance circonspecte leurs
concitoyens, soumettent
avec une juste libéralité et méritent par elles
que les autres se souviennent
72"
29. "La prudence politique est de se diriger tout entier, dans les
actes
et dans les pensées, selon la nonne de la raison, de ne rien
rechercher ou
faire qui ne soit pas droit et veiller aux actes humains comme aux
jugements
divins. A la prudence s’intègrent la raison, l’intelligence, la
circonspection,
la pré voyance, la docilité et la précaution. La
force politique est d’élever
l’esprit au-dessus de la crainte du danger, de ne rien craindre sinon
le
déshonneur et de porter avec force l’adversité ou la
prospérité. La force
communique la magnanimité, la confiance, la
sécurité, la magnificence, la
constance, la tolérance et la fermeté. La
tempérance politique est de ne rien
désirer qu’on puisse regretter, de n’excéder en rien la
loi de la modération et
de dompter la cupidité sous le joug de la raison. La
tempérance entraîne la
modestie, la réserve, l’abstinence, la chasteté,
l’honnêteté, la maîtrise ou la
modération, la continence, la sobriété et la
pudeur. La justice politique est
de donner à chacun ce qui est sien. De la justice viennent
l’innocence,
l’amitié, la concorde, la piété, la religion,
l’affection et l’humanité. Par
ces vertus, l’homme bon, devenu maître de soi, est alors
établi maître dans les
affaires publiques, et gouverne avec justice et prévoyance les
réalités
humaines, sans abandonner les réalités divines".
69. Version F. Delorme (p.
97).
70. L’opinion de Platon est donnée par la version F. Delorme:
"Les
premières ordonnent l’homme par rapport au monde, les
deuxièmes le séparent du
monde et les troisièmes l’unissent aux exemplaires selon Platon"
(p. 97).
71. Plotin, Enéades, I,
2 (trad. E. Bréhier, 1924, p. 51-59).
72. Virgile, Enéide, VI, 664 (trad. J. Perret, 1978, p. 68).
30.
"Les
deuxièmes vertus qu’on appelle purificatrices, concernent
l’homme qui est
capable du divin, mais elles disposent seulement l’esprit qui est
déterminé à
se purifier de la contagion du corps et à s’appliquer aux seules
réalités
divines par la fuite des choses humaines. Ces vertus appartiennent aux
contemplatifs 73 qui se séparent des actes des affaires
publiques. Ce qu’ils
espèrent en particulier de celles-ci, nous l’avons dit plus haut
74 lorsque
nous avons parlé des vertus des philosophes, que certains ont
estimées être les
seules vertus".
31. "Les troisièmes vertus concernent l’esprit
déjà purifié et clarifié,
purement et parfaitement lavé de toute la souillure de ce monde.
En ce degré,
la prudence est de se tourner vers les réalités divines,
non pas en les
préférant comme dans l’élection, mais en ne
contemplant qu’elles, comme si rien
d’autre n’existait. La tempérance n’est plus de réprimer
les cupidités
terrestres mais de les oublier totalement. La force est d’ignorer les
passions,
non pas de les vaincre, de telle sorte que l’homme ignore la
colère et ne
désire rien. La justice est d’être si étroitement
associé à l’Esprit suprême et
divin, qu’il conserve perpétuellement l’alliance en l’imitant".
32. "Les quatrièmes sont les vertus exemplaires qui consistent
dans
l’Esprit divin lui-même, que nous avons dit être
appelé Noûs, à l’exemple
desquelles toutes les autres vertus découlent par ordre. En
effet, si les idées
[exemplaires] des autres choses sont dans l’Esprit divin, combien plus
faut-il
le croire des vertus! Ici la prudence est l’Esprit divin
lui-même, la
tempérance consiste en ce qu’il est tourné vers soi d’une
intention éternelle,
la force en ce qu’il est toujours le même et n’est jamais
changé et la justice
en ce que, par une loi éternelle, il n’est pas
détourné de la continuation
perpétuelle de son oeuvre.
Telles sont les quatre sortes de vertus cardinales, lesquelles,
abstraction
faite des autres choses, comportent une très grande
différence en ce qui
concerne les passions". Fin de la citation de Plotin.
73. Littéralement
"aux
oisifs", qu’on nomme ainsi en opposition aux actifs.
74. Cf. Hex. VI, 25-26.
[Les
vertus
exemplaires influent à chaque degré en toutes ces vertus:
dans les vertus
politiques par "savoir, vouloir et réaliser", dans les autres
dans la
mesure où il y a vision, jusqu’à ce qu’elles retournent
à leur origine. Ceux
qui nient les vertus exemplaires sont donc devenus sots car "se disant
sages ils sont devenus fous 76".
"Dieu vit", donc, "que la lumière était bonne et il
sépara la
lumière des ténèbres 77". Les Philosophes
parvinrent, de cette façon, à la
connaissance des vertus, mais ils furent pourtant encore dans les
ténèbres.
C’est pourquoi il reste à dire comment la lumière, en
eux, a été "séparée
des ténèbres", afin qu'"il y ait un firmament au milieu
des eaux
78". Pour cela, il faut en venir au rayon de la foi, que les
Philosophes
ont ignoré, puisqu’ils n’avaient que la lumière
naturelle. Or les vertus qui
conduisent à la fin ne sont pleinement connues que par la foi
79].
75. Aristote,
Éthique, II, 3:
"Pour les actions faites selon la vertu, ce n’est pas par la
présence en
elles de certains caractères intrinsèques qu’elles sont
faites d’une façon
juste ou modérée; il faut que l’agent lui-même soit
dans une certaine disposition
quand il les accomplit en premier lieu, il doit savoir ce qu’il fait;
ensuite,
choisir librement l’acte en question et le choisir en vue de cet acte
lui-même;
et en troisième lieu, l’accomplir dans une disposition d’esprit
ferme et
inébranlable" (trad. J.
Tricot, p. 99).
76. Rom. 1, 22.
77. Gen. 1, 24.
78. Gen. 1, 6.
79. Version F. Delorme (p. 98).
SEPTIÈME
CONFÉRENCE: Quatrième explication de la première
vision, qui concerne
la
triple défaillance des
vertus chez les philosophes, et deuxièmement, la foi
qui guérit, rectifie et ordonne. *
1.
"Dieu
vit que la lumière était bonne, et il sépara la
lumière des ténèbres 1",
etc. Cette parole a été rapportée à
l’explication de la vision de
l’intelligence innée par nature 2 En tant qu*"elle était
bonne", elle
nous fait voir par la considération scientifique et par la
contemplation
sapientielle. Par la considération scientifique en tant qu’elle
illumine comme
lumière, c’est-à-dire comme vérité des
choses, comme vérité des mots et comme
vérité des moeurs. Par la contemplation sapientielle en
tant qu’elle illumine
par l’influx du rayon de la lumière éternelle dans
l’âme, afin qu’elle voie
cette lumière en soi comme dans un miroir, dans l’Intelligence
séparée comme
dans un certain milieu révélateur et dans la
lumière éternelle comme dans
l’objet source. Il a été dit encore qu'"il sépara
la lumière des
ténèbres", car certains ont combattu les idées
[exemplaires] ce qui
occulta une triple intelligence de la vérité,
c’est-à-dire la vérité de l’art
éternel, la vérité de la divine providence et la
vérité de la ruine des anges,
ce qui s’ensuit si l’Ange n’atteignait sa perfection que par le
mouvement. De
cela s’ensuit une triple cécité, c’est-à-dire
l’éternité du monde, l’unité de
l’intellect et [l'ignorance] de la peine et de la gloire 3.
2. Aristote semble avoir enseigné la première, et aussi
la dernière puisqu’on
ne trouve pas qu’il ait enseigné l’existence d’une
félicité après cette vie. En
ce qui concerne la deuxième, le Commentateur affirme que c’est
bien ce qu’il
pensait 4. A propos de l’éternité du monde, on pourrait
l’excuser d’avoir
raisonné comme philosophe naturel 5, c’est-à-dire qu’il
ne pouvait pas, [de
fait], commencer par la nature. Que les Intelligences aient leur
perfection par
le mouvement, il a pu le dire, pour autant qu’elles ne sont pas
oisives,
puisque rien d’oisif ne se trouve au fondement de la nature 6, De
même, [il se
peut] qu’il ait enseigné une félicité en cette
vie, car, bien qu’il eût admis
la vie éternelle, il ne s’engagea pas à son sujet, sans
doute parce que ce
n’était pas l’objet de sa considération 8. Au sujet de
l’unité de l’intellect,
on pourrait dire qu’il a pensé qu’il y a un seul intellect en
raison de la
lumière influante, non en lui-même*, parce 10 l’intellect
est dénombré selon le
sujet".
1. Gen.
1,4.
2. Hex. IV-VI. Les paragraphes l-4
résument ces trois
conférences.
3. Il faut remarquer que ces trois objections s’enracinent
essentiellement,
dans une conception historique du temps, qui est nouvelle pour
l’époque, comme
l’a montré H.U. von Balthasar (De 1?nzégration, 1970, p.
147) "La notion,
plutôt sous-entendue chez Joachim [ Flore], d’un temps qualitatif
de.
revélation, a pour infrastructure chez Bonaventure une
spéculation
philosophico-theologique sur le temps, qui arrachait
foncièrement le temps a la
conception aristotélico-antique qui était purement
quantitative (donc aussi
infini en puissance et Laissant ouverte l’hypothèse d’une
création ab aeterno);
il en faisait la mesure de la création finie, émanant de
Dieu et revenant à
Dieu (‘non seulement le temps indique la mesure d’une durée,
mais aussi de la
sortie [d'auprès de Dieu]’, II Sent. 2. 1. 2. q. 3, resp. (II,
67)". La
durée n’est que la matière de l’histoire, sans laquelle
le temps reste
inintelligible, aussi "la triple cécité" est bien la
conséquence d’un
aveugle ment sur l’essence du temps, avant (éternité du
monde), pendant (unité
de l’intellect) et après l’histoire (la peine et la gloire).
4. Cf. Hex. VI, 4. En ce qui concerne les excuses possibles pour Aristote, cf.
Hex. V, 29; II Sent. 1. 1. 1. q. 2,
ad
l-2 (II, 19).
5. La version F. Delorme ajoute: "mais pas
absolument, car partout il rejette l’infinité" (p. 99).
6. Cf. Aristote, Du ciel, I, 4; II, 11(271 a; 291 b; trad. P. Moraux,
p. 12;
79); De l’âme, II, 9 (432 b, trad. J. Tricot, p. 89).
7. Cf. version F. Delorme: "Et qu’il ait
posé la
félicité en cette vie, peut se comprendre comme la
considération d’un
moraliste" (p. 99).
8. La version F. Delorme ajoute: "parce qu’il avait besoin d’une
lumière
autre que naturelle" (p. 99).
9. Cf. Bonaventure,!I Sent. 24. 1. 2. q. 4 (II, 568); Q.D. sur la
science du
Christ, q. 4, ad 3: "A l’argument que notre esprit acquiert à
partir de
lui-même la connaissance des réalités
incorporelles, la réponse est celle-ci:
de même que les oeuvres de la créature n’excluent pas la
coopération du
Créateur, de même la raison créée du
connaître n’exclut pas la Raison incréée
du connaître, mais bien plutôt l’inclut" (V, 24; trad. E.H.
Wéber, p.
106).
10. La version F. Delorme poursuit ainsi: "selon Aristote (cf. De
l’âme,
II, 2; trad. J. Tricot, p. 80), l’acte propre survient dans une
matière
appropriée, et pour cette raison est dénombré en
raison du sujet" (p. 99).
11. Cf. II Sent. 24. 1. 2. q. 4, resp. (II, 567).
3.
Mais quoi
qu’il ait pensé, d’autres philosophes illuminés
posèrent [l'existence] des
idées. Ils furent adorateurs d’un seul Dieu, parce qu’ils
posèrent que tous les
biens sont dans le Dieu très bon, comme les vertus exemplaires
d’où découlent
les vertus cardinales, tout d’abord dans la puissance cognitive, par
elle dans
la puissance affective et ensuite dans la puissance opérative,
selon la maxime
"savoir, vouloir et agir imperturbablement 12", comme l’enseigna le
très noble Plotin, disciple de Platon, et Cicéron,
sectateur de l’Académie 13.
C’est ainsi qu’ils semblaient illuminés et paraissaient pouvoir
obtenir par
eux-mêmes la félicité 14.
Mais [366] ceux-ci restèrent encore dans les
ténèbres 15 parce qu’ils n’eurent
pas la lumière de la foi 16, mais nous, nous avons la
lumière de la foi. C’est
pourquoi est il écrit dans la Première lettre de Pierre:
"Vous êtes une
nation élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple
acquis, afin
d’annoncer les vertus de Celui qui vous a appelés des
ténèbres à son admirable
lumière 17"
4. Or les principaux philosophes, ainsi même illuminés, et
pourtant sans la
lumière de la foi, enseignèrent que les vertus cardinales
s’écoulent dans notre
connaissance i8 Lesquelles sont d’abord appelées politiques, en
tant qu’elles
enseignent à vivre dans le monde, deuxièmement
purificatrices quant à la
contemplation solitaire et troisièmement vertus de l’esprit
purifié, afin que
l’âme se repose dans les vertus exemplaires. Ils dirent donc que
par ces vertus
l’âme est modifiée, purifiée et
réformée 19.
5. Mais ils demeurent encore dans les ténèbres, parce
qu’il est nécessaire que
ces vertus aient auparavant trois opérations:
[premièrement] ordonner l’âme à
sa fin, deuxièmement redresser les affections de l’âme et
troisièmement guérir
ses infections. Et ils n’eurent pas en eux-mêmes [de quoi
produire] ces trois
opérations. Ce que je prouve ainsi 20:
12. Aristote,
Éthique, II, 3 (trad. J.
Tricot, p. 99).
13. Cf. Cicéron qui renvoie aux
idées de Platon, dans L
‘orateur, 3 et 29 (trad. A. Yon, 1964, p. 4 et 35).
14. Bonaventure va en démontrer l’impossibilité
réelle dans cette conférence.
La thèse contraire sera censurée en 1277, cf. R.
Hissette, Enquête sur les 219
articles condamnés..., art. 171, p. 265.
15. Cf. in 12, 35-36.
16. La version F. Delorme poursuit ainsi: "Mais nous les croyants, ‘la
nation élue, ceux que Dieu a appelés à son
admirable lumière’, nous n’y restons
pas et nous progressons au-delà" (p. 99).
17. I Pierre2, 9.
18. Version F. Delorme: "(les vertus cardinales) se forment en nous par
l’influx des vertus exemplaires" (p. 99).
19. La version F. Delorme, qui parle des vertus informées par la
foi, établit
d’autres degrés: "nous sommes émondés dans
l’action, purifiés dans la
contemplation et rendus déiformes dans l’exemplaire" (p. 100).
Augustin
dit
dans le livre de La cité de Dieu que la vertu n’est pas
véritable si elle ne
dirige pas son intention vers Dieu comme vers une source 22, afin d’y
reposer
dans une éternité certaine et dans une paix parfaite.
L’éternité ne peut être
certaine si elle peut être perdue et la paix parfaite ne se
trouve que dans la
réunion de l’âme et du corps; voilà ce qui est
certain. En effet, si l’âme est
essentiellement inclinée vers le corps, elle ne peut jamais
parvenir pleinement
au repos, sans que le corps lui soit rendu 23.
Mais les Philosophes ont ignoré l’éternité
certaine. Ils ont enseigné, en
effet, que l’âme montait par le Capricorne et descendait par le
Cancer, et que,
traversant ensuite la voie lactée, que nous appelons galaxie,
elle oubliait
tout ce qui lui était advenu dans son existence
antérieure, et s’unissait à un
corps de misère adapté à elle, jusqu’à ce
qu’elle remonte à nouveau [par le
Capricorne] 24 Mais cette béatitude est fausse, puisque
l’âme serait dans la
béatitude et la quitterait ensuite.
20. La version F. Delorme
se présente
autrement: "Aussi note que toute vertu est ordonnée à une
seule lumière.
C’est pourquoi Augustin, dans La Trinité, indique qu’il n’y a
pas de vertu sans
une intention dirigée vers Dieu, source vive, où la
tempérance obéit, la
prudence veille, la justice répartit et la force sert, en
laquelle Dieu sera
‘tout en tous’ par l’éternité et la paix parfaite. En
effet, si l’acte de la
vie présente n’est pas ordonné à la vie future, il
n’y a pas de vraie vertu"
(j). 100).
21. Augustin, Cité de Dieu, XIX, 10: "la vertu est vraie, quand,
tous les
biens dont elle fait bon usage et tout ce qu’elle fait dans le bon
usage des
biens et des maux, elle se rapporte encore elle-même à
cette fin" (PL 41,
636; CCL 48, 674; BA 37, 97); XIX, 25: "les vertus que (l’âme)
pense avoir
et qui lui servent à commander au corps et aux vices, quel que
soit d’ailleurs
le bien 9u’elle se propose d’acquérir et de conserver, si elle
ne les rapporte
pas à Dieu, ces vertus elles-mêmes sont des vices
plutôt que des vertus"
(PL 41, 656; CCL 48, 696; BA 37, 165); cf. Trinité, XIV, 1, 3
(PL 42, 1038; CCL
50 A, 424).
22. Ce qui nécessite aussi la science, cf. Augustin,
Trinité, XII, 14, 21:
"La science, elle aussi, est bienfaisante à sa manière,
si ce qui en elle
enfle ou risque d’enfler est maîtrisé par l’amour des
réalités éternelles qui,
lui, n’enfle pas, mais chacun sait, édifie (I Cor. 8, 1). Sans
la science, en
effet, ces vertus qui donnent à la vie sa rectitude ne
pourraient exister, elles
qui nous permettent de nous diriger dans cette vie misérable de
telle sorte que
nous parvenions à la vie éternelle où est le vrai
bonheur" (PL 42, 1009;
CCL 50, 374-375; BA 16, 251).
23. Cf. Augustin, La Genèse au sens littéral, XII, 35, 68
(PL 34, 483 s.; CSEL
28, 432 s.; BA 49, 451). Version F. Delorme: "Il apparaît que
selon les
Philosophes, quelques vertus que l’âme possède en cette
vie, elle ne trouve pas
le repos par elles, puisque son état n’est pas stable, ni
après la séparation,
sans la réunion au corps, parce qu’elle désire toujours
l’union au corps, ce
que les Philosophes ignorèrent. En effet, ils ignorèrent
l’éternité certaine et
la paix parfaite."
6.
Ils n’ont
pas connu non plus la paix parfaite, parce qu’ils ont ignoré que
le monde
aurait une fin et que les corps réduits en poussière
ressusciteraient. Ce qui
n’est pas étonnant: ils menaient leur recherche selon la
puissance de la raison
et notre raison ne peut arriver à comprendre que les corps
ressusciteront, que
les éléments contraires pourront, ainsi conciliés,
demeurer définitivement dans
le ciel 25. Par conséquent, ils ne renvoyaient pas à
cette vie [céleste], mais
plaçaient l’âme dans une transmigration circulaire 26. Ils
ont donc ignoré la
foi sans laquelle les vertus restent impuissantes, comme dit Augustin
au
chapitre vingt du treizième livre de La Trinité 28.
7. Deuxièmement, il faut redresser par ces vertus les affections
ordonnées. Or
les affections sont au nombre de quatre: la crainte, la douleur, la
joie, la
confiance. Mais celles-ci ne sont pas rectifiées sans que la
crainte soit
sainte, la douleur juste, la joie véritable et la confiance
certaine 29. Car si
la crainte est superbe, la douleur injuste, la joie inepte et la
confiance
présomptueuse, les affections sont déviées.
Pourtant ces vertus ne peuvent être
rectifiées par elles-mêmes, car la confiance ou
l’espérance porte sur ce qui ne
se voit pas, comme la vie bienheureuse. Or la vie bienheureuse n’est
donnée
qu’à ceux qui en sont dignes, et nul n’est digne sans les
mérites suffisants.
Ceux-ci ne peuvent être possédés par les forces du
libre-arbitre sans la
condescendance de Dieu, c’est-à-dire par grâce, puisque
"les souffrances
du temps présent ne sont pas dignes d’être
comparées à la gloire 30" [Ils
ne pouvaient devenir bienheureux par des vertus qu’ils pensaient
suffire sans
la foi] 31.
24. Cf. Macrobe,
Commentaire sur le
songe de Scipion, I, 12 (trad.
M. Nisard, p. 39 ss).
25. Contrairement à l’opinion d’Aristote, cf. Du ciel, 11, 3;
III, 6 (286 a,
304 b; trad. P. Moraux, p. 61-62; 124-.125). Cette opinion est
également celle
des platoniciens, et Augustin la réprouve, cf. Cité de
Dieu, XIII, 17 (PL 41,
389 ss; CCL 48, 398 ss; BA 35, 294 ss): "Dieu n’est-il pas puissant
autant
que le veulent les chrétiens? L’est-il seulement autant que le
veulent les
platoniciens ?" (BA 35, 295). Mais Augustin rejette aussi l’idée
d’un
retour éternel (PL 41, 369; CCL 48, 376; BA 35, 219).
26. La version F. Delorme renvoie à Ovide (Les
événements fâcheux, III, 3,
61-64).
27. Version F. Delorme: "Ils ignorèrent donc le premier acte
parfait des
vertus, à savoir comment les ordonner à leur fin" (p.
101).
28. Augustin, Trinité, XIII, 20, 26 (PL 42, 1036; CCL 50 A, 419;
BA 16, 343).
29. Cf. Bonaventure, III Sent. 33. q. 4 (III, 719).
30. Rom. 8, 18. Cf. Bonaventure, III Sent. 26. 1. q. 1, ad 4 (III,
555).
8.
Troisièmement, il est nécessaire que les affections
soient guéries, afin
qu’elles soient redressées. Or personne n’est guéri sans
connaître sa maladie
et sa cause, le médecin et la médecine 32.
La maladie est la dépravation de la puissance affective. Cette
maladie est
quadruple parce que, [selon Bède] 33, l’âme contracte de
l’union au corps
l’infirmité, l’ignorance, la malice et la concupiscence, par
lesquelles sont
infectées les puissances capables d’intellection, d’amour et
d’action, ensuite
de quoi toute l’âme est infectée, ils ne les
ignorèrent pas tout à fait, ils ne
les connurent pas tout à fait. En effet, ils voyaient ces
défauts, mais
croyaient qu’ils se tenaient dans l’imagination et non pas dans les
puissances
intérieures. Ils pensaient en effet que, de même que la
sphère se meut par
contact avec une autre sphère, l’imagination serait mue de la
même façon et
inclinerait vers les choses extérieures, mais que l’intellect
serait naturelle
ment tourné vers les choses supérieures [367]. Cependant
ils se trompèrent car
ces infirmités se tiennent dans la partie intellectuelle et non
pas seulement
dans la partie sensitive. Or les puissances capables d’intellection,
d’amour et
d’action sont infectées jusqu’à la moelle 34.
9. Ils ne connurent pas la maladie parce qu’ils en ignoraient la cause.
Si, en
effet, comme disent les philosophes, l’âme est naturellement unie
au corps,
elle ne contracte pas de maladie, autrement il faudrait dire que Dieu
détruit
les choses et ne les conserve pas. Cela advint pourtant par la faute
d’un
principe originel, c’est-à-dire par Adam, mais savoir qu’Adam
mangea l’arbre
défendu, on ne le peut par la raison mais par l’écoute
[de la prédication] 35.
Aussi la foi est-elle nécessaire. Ils ne parvinrent donc pas
à connaître la
cause de la maladie, parce qu’ils ne crurent pas les Prophètes
36, Comme dit
Augustin au chapitre dix-neuf du treizième livre de La
Trinité 37: "Les
plus grands des philosophes païens ont pu ‘au moyen de ses
oeuvres, contempler
par l’intelligence ce que Dieu a d’invisible 38'; cependant, parce
qu’ils ont
philosophé sans le Médiateur, sans le Christ homme, et
qu’ils n’ont pas cru en
lui ni par le témoignage des Prophètes qui
annonçaient sa venue, ni par celui
des Apôtres qui la confirmaient, ‘ils ont possédé
la vérité dans l’iniquité
39'.
31. Version F. Delorme (p.
101).
32. Version F. Delorme: "Les Philosophes, n’ayant pas cette connais
sance
qui nécessite la foi, méritaient d’ignorer (la
guérison spirituelle)" (p.
101).
33. Version F. Delorme (p. 102). Béde, Commentaire sur Lue, 10,
30 (PL
92, 469). Cf. Bonaveuture, II Sent. 22, dub. 2 (II, 527).
34. Cf. Augustin, Cité de Dieu, XIV, 3. 5 (PL 41,405 ss, 408 ss;
CCL 48,
416 ss, 419 ss; BA 35, 357, 367 ss) ayant pour sous-titre: "la chair
n’est
pas source de tous les vices", et XXI, 3,2 (PL 41, 711 ss; CCL 48, 760;
BA
37, 375): "c’est l’âme immortelle qui souffre".
35. Cf. Rom. 10, 17.
Pour Adam, cf. Gen. 3.
10.
De plus,
ils ignorèrent le médecin En effet, puisque la maladie
advint d’un crime de
lèse-majesté, la punition devait être la plus
grave. [Mais qui pouvait guérir
si ce n’est celui qui pouvait restaurer ?] 41. Personne ne put donc
apporter la
guérison, [ni un pur homme ni un Ange ni une quelconque
créature, parce
qu’aucune ne valait toute la nature humaine] 42, si ce n’est celui qui
était
Dieu et homme, lui qui pouvait satisfaire [la justice divine], en qui
ne fut
pas [d'infirmité d’ignorance, de malice et] de concupiscence,
lui qui n’est pas
né par la loi de nature, mais de la Vierge 44. [Nous voyons dans
l’Ecriture, la
maladie et sa cause: l’homme pouvait les connaître par la Loi,
mais il commença
d’errer et périclita dans la manière de guérir et
aussi dans son rapport au
médecin guérisseur, lorsqu’il crut obtenir la
rémission des péchés "par le
sang des boucs et de jeunes taureaux 45", et qu’un Messie,
déjà venu,
était encore à venir.
Abandonnant donc les erreurs des Philosophes et des Juifs, nous croyons
notre
médecin Jésus-Christ, Dieu et homme] 46. Il a
montré que c’était lui le médecin
par les exemples de la vertu, par les enseignements de la
vérité, par les
incitations de l’amour et par les remèdes du salut. Ce
médecin guérit toutes
choses: [l'infirmité par les exemples de la vertu, l’ignorance
par les
enseignements de la vérité, la malice par les incitations
de l’amour et la
concupiscence par les remèdes du salut dans les sacrements] 47.
"Et de
fait, ce n’est ni l’herbe ni l’onguent qui les guérit, mais ta
parole, Seigneur
48", le Verbe incarné, crucifié, et qui a souffert, lui
qui envoya ensuite
l’Esprit saint qui pénètre en nos cœurs 49.
36. Version F. Delorme:
"Ils ne
purent parvenir à une discipline si noble" (p. 102).
37. Augustin, Trinité, XIII, 19, 24 (PL 42, 1033; CCL 50 A, 416;
BA 16,
335-336).
38. Rom. I, 20.
39. Rom. I, 18.
40. Version F. Delorme: "que les Juifs pouvaient connaître" (p.
102).
41. Version F. Delorme (p. 102).
42. Version F. Delorme (p. 102).
43. La version F. Delorme utilise ici, semble-t-il, des écrits
antérieurs de
Bonaventure (p. 102).
44. Cf. Gal. 4, 5. Bonaventure, III Sent. 20. 1. q. 2 (III 419);
Brevil. IV, 1
et 3 (V, 241 s., 243 s.; trad. B. Carra de Vaux, p. 57 se, 71 ss).
45. Hébr. 9, 12.
46. Version F. Delorme (p. 103).
11.
Telle est
donc la médecine, à savoir la grâce de l’Esprit
saint 50. La philosophie ne
peut parvenir à la connaissance de ce médecin et de cette
grâce. De quoi donc
te glorifies-tu, toi qui, par ta science, ne connais ni ton
infirmité ni sa
cause, ni le médecin ni la médecine?
12. Ces philosophes eurent des ailes d’autruche [qui ne peuvent voler]
51,
parce que leurs affections n’étaient ni guéries ni
ordonnées ni redressées, ce
qui ne se fait que par la foi. C’est pourquoi ils enseignèrent
premièrement une
fausse circularité de la béatitude 52,
deuxièmement une fausse suffisance des
mérites présents et troisièmement le maintien
perpétuel des forces intérieures.
Ils tombèrent dans ces trois ténèbres.
13. Ainsi donc la foi, qui purifie ces ténèbres, enseigne
[la nature de] la
maladie, sa cause, le médecin et la médecine. Elle
guérit l’âme, en posant les
racines des mérites en Dieu, à qui elle veut être
agréable. C’est ainsi que
l’âme progresse par la foi dans une espérance certaine par
le mérite du Christ,
et non pas présomptueusement. Par conséquent la foi
guérit, redresse et
ordonne. L’âme de cette façon peut être
modifiée, redressée et ordonnée, mais
les philosophes ont ignoré ces racines. Par conséquent,
la foi seule
"sépara la lumière des ténèbres 53". Aussi
l’Apôtre dit: "Jadis
vous étiez ténèbres, mais à présent
vous êtes lumière dans le Seigneur
54". La foi, en effet, avec l’espérance, avec la charité
et les oeuvres,
guérit l’âme, et, celle-ci guérie, la purifie,
l’élève et la rend déiforme.
Maintenant nous sommes dans la vraie lumière, non pas comme ceux
qui rêvent,
qui prennent le faux pour le vrai, comme l’idole pour Dieu 55.
47. Version F. Delorme (p.
103).
48. Sag. 16, 12.
49. Cf. GaI. 4, 6; Rom. 5, 5. C’est l’Esprit saint, donc, qui
guérit intérieurement.
50. La version F. Delorme ajoute: "par les sacrements" (p. 103).
51. Version F. Delorme (p. 103). En ce qui concerne les autruches, cf.
Pline,
Histoires naturelles, X, 1, 1 (trad. E.
Saint Denis, 1961, p. 28).
52. La version F. Delorme ajoute: "C’est
pourquoi
Platon, siègeant comme maître à Athènes dit
à ses disciples: ‘Après un certain
temps, il faut que s’asseye le même Platon avec ses mêmes
disciples dans ce
même lieu’. Mais nous, nous posons par la foi la vraie
béatitude" (p.
103).
53. Gen. 1, 4.
54. Éphés. 5, 8.
[Jusqu'à
maintenant, depuis le début de notre développe ment sur
l’intelligence innée
par nature, en traitant de la vérité des moeurs, au moyen
de la connaissance
naturelle, nous étions dans les ténèbres.
Maintenant, du rêve des adorateurs
d’idoles, nous venons à la lumière. On s’aperçoit
ainsi par le rayon direct de
la foi que nous étions insensés dans notre marche
à la recherche de la vérité
des vertus. Mais la foi nous réveille, et nous enseigne par
où nous devons
commencer, et puisque nous sommes dans l’infirmité, elle nous
enseigne comment
guérir. Par conséquent nos vertus sont véridiques
lorsque nos affections sont
guéries par la foi, l’espérance et la charité] 56.
14. Mais il faut noter que la charité seule purifie la puissance
affective 57.
L’amour, en effet, selon ce qu’Augustin écrit dans la
Cité de Dieu 58, est la
racine de toutes les affections. Il est donc nécessaire de
guérir l’amour sinon
toutes les affections seront déviées. Mais il n’est
guéri que par l’amour divin,
qui est pur, prévoyant, pieux et perpétuel: pur à
l’égard de la tempérance,
prévoyant à l’égard de la prudence, pieux à
l’égard de la justice et perpétuel
à l’égard de la force. La charité est par
conséquent la fin et la forme de
toutes les vertus 59 et, fondée sur l’espérance, elle
"procède d’un coeur
pur et d’une foi sincère. 60"
55.
Cf Hex. II, 11. Version F. Delorme: "La foi,
donc,
‘purifiant les coeurs’ (Act. 15,9) des fidèles, enseigne
à connaître la
maladie, a en trouver la cause, à croire le médecin,
à rechercher la médecine
et à tirer la suffisance des mérites dans les
mérites du Christ et la grâce de
l’Esprit saint. Par la foi jointe à la charité,
l’espérance en la béatitude
future est oertaine (p. 104).
56. Version F. Delorme (p. 104).
57. Version F. Delorme: "S’ajoute aussi la raison: pendant que la foi
introduit l’espérance, l’espérance introduit la
charité, cette charité, ‘qui
procède d’un coeur pur’, guérit l’affection, I Cor. 13,
2: ‘Aurais-je la
plénitude de la foi... etc., si je n’ai pas la charité’,
etc. Et de même que
l’homme n’est pas en bonne santé, sans une juste
adéquation des qualités
premières des éléments, à savoir le froid,
l’humide, le chaud et le froid, de
même en ce qui concerne son état moral, sans une juste
ordination des quatre
affections spirituelles, à savoir la crainte qui correspond
à la terre, la
douleur qui correspond à l’eau, la joie qui correspond à
l’air et la confiance
qui correspond au feu. Mais ces affections ne sont pas
rectifiées, si l’amour
n’est pas rectifié, lui qui est la racine de toutes les
affections. Or tout
amour humain est fragile et d’une inclination facile au bien du moment,
aussi
pour cette raison est-il suspect, infirme, et n’est pas accordé
à la réception
des vertus sans être lui-meme guéri par l’amour divin...
L’amour divin est donc
fondé sur la foi qui ‘procède d’un coeur pur’, et sur
l’espérance ‘qui procède
d’une conscience bonne’ (I Tim. 1, 5), et c’est ainsi que le nom de
charité est
tiré ‘de la conscience sincère*" (p. 104-105).
58.Cf. Augustin, Cité de Dieu, XIV, 7,2 (PL 41,410; CCL 48,422;
BA
15.
[Par
conséquent la charité ordonnée s’origine dans la
foi et l’espérance, et ordonne
ces vertus dans l’âme] 61. Ces vertus se trouvent informes et
nues chez les
philosophes, et les nôtres sont vêtues. Mais elles doivent
être vêtues de l’or
de l’amour 62, parce que toutes les parois du temple étaient
vêtues d’or 63, et
de l’huile de l’onction, parce que tous les vases étaient
sanctifiés de l’huile
de l’onction 64. C’est ainsi que ces vertus ne sont pas
séparées 65,
[Par conséquent nous ne serons pas convaincus d’oeuvres
infructueuses, car] 66
"la nuit est avancée, mais le jour s’est approché.
[Laissons là les
oeuvres des ténèbres]. Revêtons donc les armes de
lumière 67",
c’est-à-dire les quatre vertus cardinales qui trouvent leur
origine dans la
foi, leur élévation dans l’espérance et leur
achèvement dans la charité.
[De même que chez les philosophes, ces quatre vertus
dénudées et informes
étaient signifiées par des choses naturel les, comme on
l’a vu plus haut, par
les dispositions et les parties du monde, de même maintenant chez
nous, ces
vertus parfaites et formées, revêtues de la foi, sont
signifiées par des
réalités mystiques. Or elles peuvent être
considérées doublement, à savoir en
soi, sans comparaison ou adjonction] 68. Ces quatre vertus ainsi
vêtues sont
désignées par les quatre fleuves du paradis, par les
quatre côtés de la cité et
par les quatre ornements du tabernacle, et ceci afin d’avoir origine,
forme et
stabilité.
59.
Cf. Bonaventure, III Sent. 36. q. 6 (III, 805).
60. I Tim. 1, 5.
61. Version F. Delorme (p. 105).
62. Version F. Delorme: "l’or de la foi" (p. 105).
63. Cf. III Rois 6, 20. 23.
64. Cf. Ex. 30, 25.
65. D’après la tradition philosophique la plus commune, les
vertus sont
connexes (Hex. VI, 13). Leur disjonction chez les Philosophes, n’est
guéris
sable que par les trois vertus théologales qui paradoxalement
par leur jonction
vont pouvoir séparer la lumière des
ténèbres, comme le dit la version F.
Delorme: "Et c’est ainsi qu’en nous est vraiment séparée
‘la lumière des
ténèbres’ (Gen. 1, 4)". Le paradoxe nous montre que nous
changeons d’ordre
de connaissance, car ce qui apparaît au coeur de la philosophie
comme une
séparation des ‘ténèbres’, est de fait dans
l’ordre supérieur des vertus
théologales une jonction. C’est la jonction des vertus
théologales qui assure
l’union des vertus cardinales. Il y a donc bien un ordre naturel des
vertus,
mais celui-ci ne trouve son salut que dans l’ordre unifié
surnaturel. Les meilleurs
des philosophes ont pu percevoir la nécessité d’une
‘séparation’, mais ils ne
pouvaient percevoir, du fait de la chute, que cette séparation
est le fruit
d’une jonction.
66. Version F. Delorme (p. 105).
67. Rom. 13, 12.
16.
Par les
quatre fleuves du paradis en tant que leur origine est dans la foi. Le
fleuve
est la grâce de l’Esprit saint diffusé en ces quatre
vertus: le Pishôn, [qui
est interprété "cuivre retentissant"] 69, correspond
à la tempérance,
le Gihôn, [qui est interprété "langage ou sable"]
70, correspond à la
prudence, le Tigre, [ est interprété "agile"] 71,
correspond à la
force et l’Euphrate, [qui est interprété "fertile"] 72
correspond à
la justice 73, le Pishôn correspond au rationnel, le Gihôn
au concupiscible, le
Tigre à l’irascible et l’Euphrate à l’âme
entière.
17. [368] De plus, en tant qu’informées par la charité,
elles sont désignées
par les quatre ornements du tabernacle 74, lesquels étaient les
quatre
tentures, les peaux de couleur hyacinthe, les couvertures de poils de
chèvre et
les peaux de béliers teintes en rouge. La tenture correspond
à la tempérance,
les peaux de couleur hyacinthe, couleur du ciel, à la prudence,
les couvertures
en poils de chèvre à la justice et les peaux de
béliers teintes en rouge à la
force. Ou bien ainsi. Dans l’ornement du temple, il y eut quatre
couleurs:
celle du lin qui correspond à la tempérance, la couleur
hyacinthe qui
correspond à la prudence, le pourpre, couleur du vêtement
royal, qui correspond
à la justice, et l’écarlate, couleur de la flamme, qui
correspond à la force.
Elles ornent donc la demeure, [c'est-à-dire l’âme] par les
quatre côtés. De
plus, stabilisées par l’espérance selon
l’égalité, elles stabilisent et
introduisent [l'âme] par la porte, par les quatre
côtés de la cité 77. [D'une
manière convenable, le côté Est désigne la
prudence, le côté Nord la force, le
côté Sud la tempérance et le côté
Ouest la justice] 78
68. Version F. Delorme (p.
105).
69. Version F. Delorme (p. 105). L’interprétation est celle de
Jérôme, Livre
des Noms Hébreux (PL 23, 779; CCL 72, 66).
70. Version F. Delorme (p. 105). Idem (PL 23, 817; CCL 72, 107).
71. Version F. Delorme (p. 105). L’interprétation est celle de
Pierre le
Mangeur, Histoire Scholastique, Sur la Gen. 14 (PL 198, 1068).
72. Version F. Delorme (p. 105). L’interprétation est celle de
Jérôme, Livre
des Noms Hébreux (PL 23, 778; CCL 72, 65).
73. Augustin, La Genèse contre les Manichéens, II, 10, 13
(PL 34, 203). R.
Grossetête, Hexaémeron, Part. 11, XXIII, 1 ss (éd.
R.C. Dales et S. Gieben, 1982,
p. 324 ss).
74. Ex. 26, 1 ss. Cf. Bède, Du tabernacle, II, 4 (PL 91, 435
s.).
75. Version F. Delorme (p. 106).
76. Version F. Delorme (p. 106).
77. Apoc. 21, 16. Cf. Hex. VI, 14.
18.
Ajoutées
donc aux trois vertus, c’est-à-dire à la foi, à
l’espérance et à la charité,
elles s’assemblent en un septénaire désigné par
"les sept étoiles
79", par "les sept femmes 80" et par "les sept pains
81" évangéliques, et cela en tant qu’elles sont
lumineuses, fécondes et
vigoureuses 82. En tant que lumineuses, par "les sept étoiles",
ainsi
qu’il est écrit dans le Livre de Job: "Quelqu’un pourra-t-il
nouer les
brillantes étoiles des Pléiades, ou bien desserrer le
noeud d’Orion ? 83".
Les Pléiades forment un ensemble de "sept étoiles", qu’on
appelle
vulgairement "la poule avec ses petits". [Où il est
signifié que ces
quatre vertus cardinales jointes aux trois vertus théologales]
84 forment un
cercle imperturbable.
19. Deuxièmement, comme fécondes, par "les sept femmes".
Isaïe dit
"Sept femmes saisiront un seul homme, en ce jour-là, en disant
etc.
"Homme", parce que ces vertus rendent l’homme viril, et "un
seul" parce qu’elles ne le divisent pas, mais le rendent stable et
fécond.
[La conjonction de ces trois théologales avec les quatre
cardinales grandement
fécondes font progresser dans la vie active et contemplative]
86.
78. Version F. Delorme (p.
106).
79. Apoc. 3, 1.
80. 15. 4, 1.
81. Matth. 15, 34.
82. Version F. Delorme: "De plus, par leur liaison: en effet, de ce
qu’elles s’originent de la foi, la foi convient à chacune, et de
ce qu’elles
sont achevées par la charité, la charité convient
à chacune. Et c’est ainsi que
l’adjonction des trois vertus théologales donne un
septénaire de vertus qui
s’assistent mutuellement. Par cette première complexion, elles
sont comprises
d’une triple manière: comme lumineuses, comme fécondes,
comme vigoureuses"
(p. 106).
83. Job 38, 31. Cf. Grégoire, Morales sur Job, XXIX, 31 (PL 76,
515 ss; CCL 143
B, 1481).
84. Version F. Delorme (p. 106).
85. Is. 4, 1.
86. Version F. Delorme (p. 107).
20.
Troisièmement, en tant que vigoureuses elles sont
désignées par "les sept
pains" évangéliques, dont se nourrit la totalité
des élus. Chez les
philosophes, ces quatre vertus furent des pierres, or ce sont sept
pains de
vie. Les cinq pains de Moïse 87 étaient des pains d’orges,
mais les sept pains
de froment se trouvent dans la doctrine évangélique
tirée "de la graisse
du froment 88".
21. De plus, [par la seconde complexion] 89, étends les quatre
vertus
cardinales aux trois vertus théologales, il y en a ainsi douze,
parce que la
prudence doit être fidèle, confiante et aimante, et ainsi
de même pour les
autres vertus. On les désigne par "les douze sources 90", par
"les douze pierres précieuses sur le vêtement du Grand
prêtre 91",
par "les douze portes de la cité 92", cela en tant qu’elles
instituent, promeuvent et conduisent [la perfection des âmes] 93.
Premièrement,
par "les douze sources", parce qu’elles se compénètrent
d’une telle
manière qu’elles rendent l’âme pure. Deuxièmement,
par "les douze pierres
[précieuses]", parce qu’elles ornent l’âme de toutes les
vertus dans son
coeur, comme ces pierres sur la poitrine du Grand prêtre.
Troisièmement, par
"les douze portes", en tant qu’elles [conduisent l’âme aux portes
de
la béatitude, et ainsi l’établissent "sur les parvis de
la maison de
Dieu"] 94: ainsi à l’Est se trouve la sincérité de
la tempérance
[croyante, confiante et fervente] 95, au Sud la
sérénité de la prudence [
confiante et fervente], au Nord la stabilité de la constance
[croyante,
confiante et fervente] et à l’Ouest la suavité de la
justice [croyante,
confiante et fervente].
87. Augustin,
Traité sur l’Évangile de
Jean, 24, 5 (PL 35, 1594; CCL 36,
246; BA 72, 415). La version F. Delorme commente ainsi: "Les cinq
pains, à
savoir les cinq livres de Moïse, sont des pains d’orge qui sont
durs, qui ne
guérissent pas les maladies, mais les montrent [ Aussi
Moïse dit:
‘Je ne suis pas médecin, et il n’y a pas de pain dans ma
maison’, Is. 3, 7,
mais le Christ dit: ‘Je suis le pain vivant, descendu du ciel’, in 6,
51, qui
donne ‘la vie éternelle’ (p. 107).
88. Ps. 80, 17.
89. Version F. Delorme (p. 107).
90. Ex. 15, 27; Nombr. 33, 9.
91. Ex. 28, 17-21.
92. Apoc. 21, 12-13. 21.
93. Version F. Delorme (p. 107).
94. Ps. 91, 14. Version F. Delorme (p. 107).
95. Version F. Delor (p. 108), et de même pour les autres vertus.
96. Version F. Delorme (p. 108).
22.
En dernier
lieu, [par la troisième germination] 96, ces douze vertus, qui
se dédoublent
selon la prospérité et l’adversité, sont
désignées par les vingt-quatre heures
[du jour naturel] douze dans la nuit de l’adversité et douze
dans le jour de la
prospérité. De plus, elles se dédoublent selon la
vie active et la vie
contemplative, et sont désignées par "les vingt-quatre
vieillards 98"
qui tantôt se tournent vers l’action, tantôt se tournent
vers la contemplation,
parce qu’elles rendent sensés et mûrs. De plus, elles se
dédoublent selon la
vie contemplative pratique et spéculative, et sont
désignées par les
vingt-quatre ailes des quatre Vivants [autour du trône] 99,
chacun d’eux ayant
six ailes 100.
Ici se terminent la première vision et l’oeuvre du premier jour.
97. Version F. Delorme (p.
108).
Bonaventure veut expliquer ici que les (2 x 12) vertus remplissent bien
les 24
heures du premier jour de la création, et qu’ici s’achève
son explication.
98. Apoc.4,4;5,8ss; 11, 16-17; 19,4.
99. Version F. Delorme (p. 108). Cf. Apoc. 4, 8.
100. Version F. Delorme: "Elles font s’envoler l’âme dans
l’excès de
l’esprit et défaillir sur le trône de Dieu, et devenir
ainsi le siège de Dieu.
Par conséquent, il y a une merveilleuse luminosité dans
la considération de ces
vertus, en tant qu’elles sont revêtues par les mystères
des fleuves, des
ornements et des pierres de la cité. De plus, quand leur sont
jointes la foi,
l’espérance et la charité, en tant qu’elles sont
revêtues par les mystères des
sept étoiles, des sept femmes et des sept pains. De plus, quand
elles s’élèvent
au duodénaire, en tant qu’elles sont revêtues par les
mystères des sources, des
pierres et des portes. De plus, quand elles s’élèvent
à vingt-quatre, en tant
qu’elles sont revêtues par les mystères des heures, des
vieillards et des
ailes" (p. 108).
HUITIÈME
CONFÉRENCE: Première explication de la deuxième
vision, à savoir de
l’intelligence élevée par la foi, laquelle traite
de la hauteur de la foi. *
1.
[369]
"Dieu appela le firmament ‘ciel’. Il y eut un soir et il y eut un
matin,
deuxième jour". Suit l’oeuvre du deuxième jour, qui est
la deuxième vision
de l’intelligence élevée par la foi, dont on ne dit pas:
[Dieu] vit, mais
"[Dieu] appela".
D’après le sens littéral 2, ce ciel est sublime, stable
et beau: sublime quant
au lieu, stable quant à la force et beau quant à la
clarté. Il est sublime,
c’est pourquoi il est écrit dans le Livre des Proverbes: "Le
ciel est en
haut et la terre est en bas 3". Du fait même que le ciel est
noble, il
tient dans l’ordre de l’univers le lieu supérieur et la terre le
lieu le plus
bas. Il est aussi stable quant à la forme parce qu’il ne se meut
pas en
changeant de lieu, mais en tournant autour du centre 4". Aussi Job dit:
"Peux-tu, comme lui, fabriquer des cieux très solides comme
l’airain fondu
5?". Il est encore beau quant à la multitude des ornements. Job
dit:
"Son esprit a orné les cieux 6", et l’Ecclésiastique
écrit: "La
gloire des étoiles fait la beauté du ciel, dans les
hauteurs le Seigneur
illumine le monde 7". Pour cette dernière
propriété, on le dénomme
"ciel" de ‘caelando’ 8, (non au sens de cacher 9, mais au sens de
sculpter,
puisque le mot s’écrit avec la diphtongue ‘œ’), parce que le
ciel est orné et
comme sculpté des luminaires 10.
1. Gen. 1, 8.
2. C’est-à-dire d’après le sens littéral de
l’Ecriture qui décrit les
propriétés naturelles du ciel, qui sont à la base
du symbolisme théologique que
va développer par la suite Bonaventure.
3. Prov. 25, 3.
4. Cf. Aristote, Physique, IV, 5 (212 b; trad. H. Carteron, p. 134).
Cf. Hex. IV, 17.
5. Job 37, 18.
6. Job 26, 13.
7. Sir. 43, 10.
8. C’est-à-dire ‘en ornant’, d’après l’étymologie
latine: caelum (ciel)/
caelando (en ornant) — à distinguer de caelando (en cachant).
2.
Or, par
"firmament", on entend la vision de la foi 11. La foi, en effet, rend
l’âme ou l’intelligence sublime, parce qu’elle transcende toute
raison et toute
investigation de la raison; elle la rend stable parce qu’elle exclut le
doute
et le vacillement; elle la rend belle aussi parce qu’elle montre une
clarté
multi forme. La fermeté de la foi est donc appelée
"ciel", parce
qu’elle rend l’intelligence sublime par l’investigation, stable en
l’établissant dans la vérité, belle en la
remplissant d’une lumière multiforme.
C’est pourquoi Daniel s’écrie: "Les sages resplendiront comme la
splendeur
du firmament 12". Mais nul n’est sage s’il n’est enseigné par
Dieu 13,
parce que "nul ne vent au Père que par moi 14", dit le Sauveur,
et il
est écrit dans l’Evangile selon saint Jean: "Ils seront tous
enseignés par
Dieu 15". Nul ne vient à la foi s’il n’est enseigné par
Dieu, et parce que
la foi vient de la voix de Dieu, il est dit que "Dieu appela le
firmament
‘ciel'". C’est pourquoi on ne dit pas: Dieu vit le firmament, mais
"Dieu appela le firmament", parce que la fermeté de la foi se
tient
davantage dans la croyance que dans la contemplation [et que la
croyance provient
de ce qu’on entend et la vision de ce qu’on contemple] 16 La croyance
provient
de ce qu’on entend puisque "la foi vient de ce qu’on entend", comme
dit l’Apôtre dans la Lettre aux Romains 17 et auparavant: "La foi
du coeur
obtient la justice".
9. La version F. Delorme
diffère ici:
"Or on dit ‘caelum’ à partir de ‘celando’ (en cachant) ou en
dissimulant,
parce qu’il dissimule les substances spirituelles; ou plus proprement
dit quant
à la troisième propriété, on dit ‘caelum’
à partir de ‘caelando’ (en ornant),
c’est-à-dire comme sculpté, parce qu’il est
sculpté ou orné de luminaires et
d’un multiple ornement"
(P. 109-110).
10. D’après Anibroise, Hexaêmeron, 11,4, 15 (PL 14, 151),
qui a été repris par
Isidore, Etymologies, III, 31; XIII, 4 (PL 82, 170; 474).
L’enseignement
magistral de Bonaventure en ce qui concerne la foi se lit en III Sent.
23-25
(III, 469 ss).
11. La version F. Delorme, en établissant le rapport entre le
monde physique et
le monde spirituel, rend explicite l’usage de la théologie symbo
lique:
"La foi présente à l’égard de l’aine ces trois
propriétés" (p. 110).
12. Dan. 12, 3.
13. Version F. Delorme: "Nul n’est enseigné en œ qui concerne la
foi, si
ce n’est par Dieu" (p. 110).
14. Jn 14, 6.
15. Jn 6, 45.
16. Version F. Delorme (p. 110).
3.
Mais la foi
se tient davantage dans la confession de la vérité que
dans la communication de
la lumière, c’est pourquoi "la confession des lèvres
obtient le salut
18". Ainsi la foi, d’une certaine façon voit et d’une certaine
façon ne
voit pas. C’est pourquoi ne pas voir est le mérite de la foi et
croire la
lumière de la foi. La foi est donc le firmament-’ciel’, parce
qu’elle est
"la substance des choses qu’on espère", et elle est
lumière, parce
qu’elle est "la preuve des réalités qu’on ne voit pas
19". C’est
pourquoi la foi tient de la lumière et de la nuée 20.
"Dieu appela le firmament ‘ciel' 21". Dans l’Ecclésiastique, il
est
écrit: "Firmament de hauteur, la beauté du ciel dans la
vision de gloire
22". Il parle ici de ces trois choses, à savoir la
sublimité, la stabilité
et la beauté. En effet, cette vision de foi est haute, ferme et
belle, et cette
foi est très noble, très ferme et très belle.
Nombreux, pourtant, sont ceux qui
ont cette foi sans la connaître 23, parce que la foi a la face
voilée; c’est
pourquoi elle garde un certain voile noir devant la face 24. Elle rend
aussi
très hautes les âmes indignes, ainsi est-il écrit
dans les Actes des Apôtres:
"Purifiant leur coeur par la foi 25".
4. Mais la hauteur de la foi comporte deux aspects: une ha de
sublimité et une
hauteur de profondeur.
A propos de la première, l’Ecclésiastique dit: "Qui a
mesuré la hauteur du
ciel, la largeur de la terre et la profondeur des abîmes 26".
Comme s’il
disait: il reste à reconnaître, au-dessus de toute raison
humaine, la sublimité
de la foi, la dilatation de la charité et la
vénération de la crainte divine. À
propos de la deuxième, il est écrit dans
l’Ecclésiaste: "Grande est sa
profondeur. Qui la sondera 27?", c’est-à-dire qui la sondera par
la
raison, car elle transcende notre investigation. Et bien que la hauteur
et la
profondeur [370] soient physique ment une même chose, elles se
distinguent
selon la raison 28, et c’est ce que fait l’Apôtre lorsqu’il dit:
"Afin de
comprendre quelle est la longueur, la largeur, la hauteur et la
profondeur
29".
17. Rom. 10, 17 et
auparavant Rom. 10,
10.
18. Rom. 10, 10.
19. Hébr. 11, 1.
20. Cf. Bonaventure, Bravi!. V, 7: "la vérité qui
dépasse la raison ou est
hors de sa portée n’est pas une vérité qui saute
aux yeux ou apparente, mais
une vérité plutôt enveloppée de
mystère très difficile à croire" (V, 260;
trad. J.P. Rézette, p. 81). La version F. Delorme ajoute: "elle
a ainsi
lumière et nuée avec énigme" (p. 110),
c’est-à-dire qu’elle compare ici la
foi à la vision, et renvoie ainsi à I Cor. 13, 12: "Car
nous voyons, à
présent, dans un miroir, en énigme, mais alors ce sera
face à face".
21. Gen. 1, 8.
22. Sir. 43, 1.
23. La version F. Delorme poursuit ainsi: "mais quand ils sont
purifiés
ils (la) connaissent" (p. 111).
24. Cf. II Cor. 3, 12
ss.
25. Act. 15, 9.
26. Sir. 1, 2.
5.
A propos de
cette double hauteur, l’Ecclésiastique écrit: "Moi
j’habite dans les
hauteurs, et mon trône est dans la colonne de nuée 30". La
hauteur de la
foi consiste dans la connaissance du Dieu éternel et la
profondeur dans la
connaissance du Dieu fait homme.
Il est écrit 31 de la première: "Elle est plus haute que
le ciel: que
feras-tu?", puis de la seconde: "Elle est plus profonde que l’enfer:
par où la connaîtras-tu ?". La profondeur de Dieu fait
homme, c’est-à-dire
l’humilité, est si grande que la raison défaille 32. La
hauteur de Dieu est
insondable. Aussi est-il écrit: "Ta science merveilleuse me
dépasse; elle
s’élève si haut et je ne pourrai l’atteindre 33". [Si
"nous ne
trouvons qu’avec labeur", en effet, les réalités visibles
et "à notre
portée, celles qui sont dans le ciel" et qui concernent la
déité de Dieu
et l’humanité du Christ, "qui pourra les découvrir?".
C’est pourquoi
il est écrit dans l’Ecclésiaste: "Toutes choses sont
difficiles, et
l’homme ne peut les expliquer par la parole". Si la foi ne croit pas,
la
parole ne peut guère expliquer ce qui concerne le Christ] 34. De
plus, il dit
"dans les hauteurs" en tant que la foi enseigne la connaissance du
Dieu éternel, et "mon trône est dans la colonne de
nuée" en tant
qu’elle enseigne la connaissance du Dieu fait homme.
À propos de ces deux choses, l’Apôtre s’écrie dans
la Lettre aux Romains:
"O hauteur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu!
Combien
incompréhensibles sont tes jugements et insondables tes voies
35". La
sagesse quant à la connaissance du Dieu éternel, la
science quant à la
connaissance du Dieu fait homme. C’est pourquoi le firmament est
posé "au
milieu des eaux 36", c’est-à-dire de la foi, afin que
l’âme connaisse ce
qui est "au-dessus du firmament" et ce qui est "sous le
firmament" et que cette foi soit sagesse des choses divines et science
des
choses humaines 37.
27. Eccl. 7, 25.
28. En latin, la hauteur se mesure par rapport au sujet du discours. Il
y a
donc une ‘hauteur’ vers le haut (sublimité) et une ‘hauteur’
vers le bas
(profondeur).
29. Ephés. 3, 18.
30. Sir. 24 7.
31. Job. 11,8.
32. Version F. Delorme ajoute: "dans sa
contemplation" (p. 111).
33. Ps. 138, 6.
34. Version F. Delorme qui cite Sag. 9, 16 et Eccl.1, 8 (p. 111).
6.
"Incompréhensible" est la sagesse par laquelle il juge toutes
choses,
mais surtout incompréhensible celle qui s’avance par "des voies
insondables 38". C’est pourquoi il est écrit dans le Livre des
Proverbes:
"Trois choses me sont difficiles et une quatrième que j’ignore
totalement:
le chemin de l’aigle dans le ciel, le chemin du serpent sur la pierre,
le
chemin du navire en haute mer et le chemin de l’homme chez la jeune
femme
39". "Le chemin de l’aigle dans le ciel" fut dans l’ascension du
Christ, "le chemin du serpent" dans la résurrection, parce que
le
serpent se renouvelle "sur la pierre", lorsqu’il abandonne la vieille
peau, "le chemin du navire sur la mer" dans la passion, "le
chemin de l’homme chez la jeune femme" dans l’incarnation 40, qu’il dit
"ignorer totalement". Ce qui est vrai selon la raison humaine, mais
ne l’est pas selon la foi.
7. Il y a donc une double hauteur du firmament: l’une, par laquelle la
foi se
tourne vers les réalités suprêmes, l’autre, par
laquelle elle se tourne vers
les réalités inférieures, l’une, par laquelle elle
enseigne la connaissance du
Dieu éternel, l’autre, par laquelle elle enseigne la
connaissance du Dieu
incarné 41.
À propos de cette double hauteur, il est dit [au chapitre six]
du Livre d’Isaïe
42, dans la vision qui est à la racine de toutes les visions:
"J’ai vu le
Seigneur assis", etc., jusqu’à: "toute la terre est remplie de
sa
gloire". Et aussitôt après intervient l’aveuglement des
Juifs et
l’illumination des Gentils. C’est pourquoi Jean dit: "Isaïe a dit
cela
quand il vit le Seigneur", et ensuite: "Aveugle le coeur de ce peuple
et endurcis ses oreilles 43". Aussi l’illumination des Gentils fut
l’aveuglement des Juifs. Et à ce sujet, l’Apôtre
s’exclame: "O hauteur des
richesses 44", etc.
35. Rom. 11, 33.
36. Gen. 1, 6 et 7.
37. Cf. Hex. III, 36.
38. Rom. 11, 33.
39. Prov. 30, 18.
40. Cf. Bède, Sur les Proverbes de
Salomon (PL 91, 1054
ss).
41. La version F. Delorme ajoute: "selon les autorités de
Salomon et de
l’Apôtre" (p. 112).
42. Is. 6, 1-3.
8.
Isaïe dit
donc: "J’ai vu", c’est-à-dire par une vision de l’intelligence
élevée
par la foi et établie dans la sublimité de la sagesse
éternelle, par laquelle
il y a une double lumière enflammante et séraphique 45,
et la lumière
séraphique qui fait proclamer triplement. La foi rend
l’âme séraphique par une
double séraphication et rend les âmes ailées de six
ailes.
9. Notre intellect, en effet, illuminé par la foi, proclame
triplement:
"Saint! saint! saint ! 46", car les deux Séraphins
s’établissent en
nous par la foi, et chacun proclame d’une triple exclamation et en
même temps:
"Seigneur Dieu". En effet, la connaissance de Dieu est la
connaissance des trois personnes dans l’unité de l’essence,
c’est pourquoi il
est écrit: "Il y en a trois qui rendent témoignage dans
le ciel, le Père,
le Fils et l’Esprit saint, et ces trois sont un 47". Par
conséquent,
l’intellect séraphique, c’est-à-dire illuminé et
enflammé par la foi, proclame
trois fois saint, et l’autre Séraphin répond: "Saint,
saint, saint",
parce que, de même que dans le Dieu éternel, il y a
trinité des personnes dans
l’unité de l’essence, de même aussi dans le Dieu fait
homme, il y a trois
natures dans l’unité de la personne 48.
Telles sont les deux racines de la foi et celui qui les ignore ne peut
rien
croire. Par exemple: le corps, l’âme et la Divinité [Dans
l’incarnation] 49. Le
Christ saint possède un corps saint, le Christ saint
possède une âme sainte, et
le Christ saint possède la Divinité sainte, saint
extérieurement, saint
intérieurement, saint supérieurement, [et cependant un
seul saint parce que
"de même que l’âme rationnelle et la chair forment un seul
homme, de même
Dieu et l’homme forment un seul Christ"] 50.
43.
Jn 12,39 ss.
44. Rom. 11, 33 ss.
45. Version F. Delorme: "Nous voyons par une
double
lumière, à savoir une lumière illuminatrice et une
lumière enflammante, parce
qu’il vit deux Séraphins qui illuminent et enflamment par leur
proclamation et
élèvent l’âme par six ailes (p. 112-113).
46. h. 6, 2-3. Sous le symbole des Chérubins, Bonaventure a
déjà employé le
même thème dans Itin. VI, 4 ss: "Telle est la leçon
que nous donnent les
deux chérubins en se regardant l’un l’autre. Car leur position
n’est pas dénuée
de mystère: ils se regardaient ‘le visage tourné vers le
propitiatoire’ (Ex.
25, 20), afin de vérifier cette parole du Seigneur dans Jean:
‘La vie éternelle
c’est la connaissance du seul vrai Dieu et de son envoyé,
Jésus-Christ’. En
effet, nous ne devons pas seulement admirer en eux-mêmes les
attributs de
l’essence ou des personnes divines, mais les envisager aussi dans leur
rapport
avec l’union ineffable de Dieu et de l’homme dans l’unité de la
personne du
Christ" (V, 311 b; trad. H. Duméry, p. 97).
47. lin 5,7 d’après la Vulgate.
48. Cf. Bonaventure, Itinéraire de l’esprit vers Dieu, I, 3 (V,
297 a; trad. H. Duméry, p.
29); Brevil. I, 2 (V, 210). Bernard, De
consideratione, V, 9, 20 (PL 183, 800; Op.
0m. III, 483 s.).
10.
Ces deux
connaissances illuminantes et ardentes de la foi sont reconduites d’une
triple
manière à l’unité. Il est dit que "[les
Séraphins] proclament 51" à
cause de l’admiration, parce que ces deux choses sont admirables. C’est
pourquoi il est écrit dans le Psaume 52: "Seigneur, notre
Seigneur, qu’il
est admirable ton nom par toute la terre". "Vous l’avez abaissé
un
peu au-dessous des Anges; de gloire et d’honneur vous l’avez
couronné".
Et vraiment, il est "admirable le nom" du Dieu éternel, parce
qu’il y
a là une véritable distinction des personnes avec
l’unité de l’essence, par
laquelle les personnes sont suprême ment conformes,
suprêmement accordées,
suprêmement coégales, coéternelles
consubstantielles [371] et coessentielles
53. De plus, il est "admirable [son nom]", puisque les trois natures
ont été conjointes, le plus haut avec le plus bas sans
abaissement, le premier
avec le dernier sans nouveauté, le simple avec le composé
sans composition.
11. Toutes les merveilles s’enracinent en ces trois choses; la
connaissance de
la Divinité et la connaissance de l’humanité y sont
conjointes, parce qu’on ne
peut connaître l’incarnation sans connaître la distinction
des personnes. En
effet, si tu ne connais pas la Trinité, le Père aussi
bien que le Fils, s’est
incarné ou a souffert, et tu es sabellien et patripassien 55. De
même, si tu
admets la Trinité sans l’incarnation, tu reconnais un
témoignage dans le ciel
et tu ne le reçois pas sur la terre 56, alors que pourtant "il y
en a
trois à témoigner sur la terre, l’esprit, l’eau et le
sang dans l’esprit, la
Divinité, dans l’eau, le corps, dans le sang 57", où se
trouve la vie de
l’âme, l’eau. En effet, par le sang du Christ l’esprit se joint
à l’eau,
puisque la Divinité se joint au corps au moyen de l’âme
58.
49. Version F. Delorme (p.
113).
50. Version F. Delorme (p. 113).
51. Is. 6, 3.
52. Ps. 8, 2 et 6.
53. Le latin est fautif puisqu’il indique ici un masculin.
54. Cf. Bonaventure,
Itin. VI, 2. 6 (V, 311).
55. Les sabelliens, disciples de Sabellius, hérésiarque
du m siècle, niaient la
Trinité des personnes en faisant du Fils et de l’Esprit saint
des modes du
Père, pour sauver l’unité de Dieu. Dans la même
défense de l’unité divine, les
patripassiens, dans une thèse inverse, enseignaient que le Fils
s’incarnant, la
Trinité s’incarnait.
12.
Nous
reconnaissons donc ce que proclament et admirent les deux
Séraphins, il reste à
dire pourquoi ils ont six ailes, et nous verrons alors ce qui se
rapporte à la
foi, car la foi est foi dans le Dieu éternel et le Dieu fait
homme. La foi dans
le Dieu éternel est une [première] illumination des six
ailes; et cela
doublement: soit quant à la distinction des personnes, soit
quant à la
diffusion de la Trinité dans la créature selon l’essence,
la vertu et
l’opération 59.
Au premier mode appartiennent trois articles: à savoir le
Père inengendré, le
Fils unique engendré du Père seul et l’Esprit saint
spiré des deux. Ces
articles sont les trois ailes du côté droit,
c’est-à-dire dans l’éternité 60.
Rien ne peut être ajouté ou retranché à
l’émanation de manière par exemple
qu’elle produise seulement sans être produite, parce qu’il y
aurait ainsi une
infinité [de la partie postérieure]; si elle était
seulement produite sans
produire, il y aurait ainsi une infinité de la partie
antérieure. Il est donc
nécessaire de poser [une personne] qui en même temps
produise et est produite,
afin de les lier réciproquement. Autre ment, la distinction
serait sans ordre
en Dieu, et la distinction sans ordre est la confusion. C’est pourquoi
il est
nécessaire que l’Esprit saint procède des deux autres
personnes. C’est œ que
disent tous les sages de la Grèce, la controverse n’est
qu’affaire de
vocabulaire
62. Cette erreur, par
conséquent, fut
celle de Grecs extravagants.
56. Cf. Bonaventure, Sermon théologique I, De triplici
testimonio sanctis simae
Trinitatis (V, 535).
57. I Jn 5, 8.
58. Cf. Bonaventure, III Sent. 2. 3. q. 1 (III, 49).
59. D’après Denys, Hiérarchie céleste, XI, 2 (P0
3, 284 d; Dion., 930; trad. M.
de Gandillac, p. 224; SC 58 bis, 143).
60. D’après Prov. 3, 18: "Dans sa droite: longueur des jours".
Version F. Delorme: "la connaissance du Père inengendré,
la connaissance
du Fils engendré et la connaissance de l’Esprit saint
spiré des deux dans
l’éternité" (p. 114).
61. Bonaventure s’inspire indirectement de Richard de Saint-Victor, La
Trinité,
V, 13-15 (PL 196, 959-961; SC 63, 337-343). Cf. I Sent. 2. 1. q. 3;
29, 1. q. 1 (I, 54; 508), où Bonaventure montre que le rapport
de cause à effet
ne doit pas être appliqué à l’intérieur de
la Divinité, car la perfection de
l’être divin implique son infinité. S’il y avait une
infinité antérieure de la
cause ou postérieure de l’effet, cela impliquerait une
imperfection de l’effet
dans le premier cas et de la cause dans le second. Seule une
émanation qui est
en même temps et à la fois cause et effet, peut être
infinie et parfaite. Telle
est la position du Fils au sein de la Trinité, cf. Hex. I, 14.
13.
Pareillement, à gauche se trouvent trois ailes, en tant qu’il y
a diffusion
d’une essence, d’une vertu et d’une opération dans la
créature. Conformément à
cela, il y a une triple opération en tant que le Dieu unique est
créateur,
sanctificateur et rémunérateur, parce que tout ce qui est
de lui ou bien est
par nature, ou bien par grâce, ou bien par gloire. Ainsi le
Père et le Fils et
l’Esprit saint sont un seul créateur par nature, un seul
sanctificateur par
grâce, un seul rémunérateur par gloire,
créateur avant le temps, sanctificateur
dans le temps, rémunérateur après la fin des
temps, créateur au commencement du
temps, sanctificateur au cours du temps et rémunérateur
à la consommation du
temps. Il y a cependant [quotidiennement] 64 création de
l’âme au cours du
temps, car "mon Père est à l’oeuvre jusqu’à
présent et j’oeuvre moi aussi
65". La récompense, comme récompense des âmes 66,
se fait aussi au milieu
du temps, mais sera parfaite à la consommation des temps. De
plus, la création
est attribuée au Père parce qu’il est puissant, la
sanctification à l’Esprit
saint parce qu’il est bon et la récompense au Fils parce qu’il
jugera et
apparaîtra comme roi 67.
14. Mais comment une aile peut-elle correspondre à une autre? Il
faut dire que
la sanctification, ou bien est considérée quant au pardon
qui survient par la
rédemption et ainsi est attribuée au Fils, ou bien quant
à la grâce et ainsi
est attribuée à l’Esprit saint. Pareillement, la
récompense est considérée
selon la justice de celui qui porte la sentence et ainsi est
attribuée au Fils,
ou bien quant à l’amour de celui qui récompense et ainsi
est attribuée à
l’Esprit saint. Or l’opération intermédiaire aboutit
à la dernière. C’est ainsi
que sont disposées les trois ailes, [et qu’ainsi
appropriées elles
communiquent, puisque le Fils et l’Esprit saint sont envoyés par
le Père. De
cette façon, les ailes se correspondent mutuellement] 68.
62. Version F. Delorme:
"Les
Grecs accordent absolument que l’Esprit saint émane des deux,
mais ils ne
disent pas qu’il procède. C’est pourquoi le désaccord
n’est qu’affaire de
vocabulaire. Il y a deux modes d’émanation, à savoir par
nature quant à la
personne du Fils du Père, par volonté quant à la
personne de l’Esprit saint des
deux autres. Il y a ainsi trois ailes quant à la distinction des
personnes" (p. 114). En ce qui concerne la controverse trinitaire, cf.
I
Sent. 11. q. 1 (I, 209). Lors du Concile de Lyon de 1274, auquel
Bonaventure
participa, l’unité retrouvée permit aux Grecs et aux
Latins de chanter ensemble
un même Credo.
63. Version F. Delorme: "ou bien émane..." (p. 115).
64. Version F. Delorme (p. 115).
65. Jn 5, 17; cf. Jn 5, 22.
66. Version F. Delorme: "comme on le voit dans les ravissements" (p.
115).
67. Cf. Bonaventure, Brevil. I, 6 (V, 214).
15.
L’autre
Séraphin, [qui illumine et enflamme à la connaissance du
Dieu fait homme] 69,
est proche de nous et a pareille ment six ailes. Il a trois ailes selon
la
descente et trois ailes selon la montée.
Selon la descente en passant de l’aile au-dessus de la tête par
le milieu à
l’aile au-dessus du pied: tels sont les trois articles relatifs
à
l’incarnation, la crucifixion et la descente de son âme aux
enfers. En effet,
il a commencé par le sommet, parce qu’il lui fut
nécessaire de s’unir à la
nature en laquelle il apparaîtrait et par laquelle il
descendrait, puisque
lui-même est de soi immuable. Ensuite il vint à la croix
et enfin aux enfers.
Ces ailes se trouvent à gauche.
16. Pareillement, il y a trois ailes en montant: la résurrection
des enfers au
monde, l’ascension du monde au ciel, et du ciel, l’avènement du
jugement, afin
qu’il y ait l’ascension de l’Eglise militante dans l’Eglise
triomphante. Mais
il y aura d’abord l’exspoliation de l’enfer dans la
résurrection, l’ouverture
de la porte dans l’ascension et la consommation de la royauté
dans le jugement.
Rien n’est plus certain que ces choses.
17. Les six premières ailes sont six considérations
parfaites de Dieu en trois
personnes et en trois oeuvres, et les six autres ailes, les
considérations du
Dieu incarné. En elles se trouvent les douze articles de foi et
les douze
Apôtres en sont les prédicateurs 72. En effet, l’aile
[nous] soulève pour
transcender toute raison humaine. Sans cette double
considération, il n’y a pas
de [parfait] 73 adorateur de Dieu [ou de réel contemplatif].
68. Version F. Delorme (p.
115).
69. Version F. Delorme (p. 115).
70. Version F. Delorme: "Or la descente se produit en passant du
degré
supérieur au degré inférieur par le milieu: de la
déité à la chair dans
l’incarnation, de l’humanité à la croix dans la passion,
de la croix à l’enfer
dans la descente de l’âme aux enfers" (p. 116).
71. Version F. Delorme: "Il y a aussi une triple montée de
celui-ci: des
enfers au monde ou à l’Église militante dans la
résurrection, du monde au ciel
ou de l'Eglise militante à l’Église triomphante dans
l’ascension, du ciel au
jugement avec chacune des Églises dans l’examen du jugement
dernier" (p.
116).
18.
Cela est
figuré par le Grand prêtre qui avait sur l’éphod
deux pierres, l’une sur le
côté droit et l’autre sur le côté gauche. Sur
elles étaient inscrits les douze
noms des fils d’Israël: six noms sur une pierre et six sur
l’autre. Elles étaient
en pierre d’onyx brillante et étincelante 75, et par là
s’exprime la foi en
l’humanité et en la Divinité. Celle-ci s’exprime
pareillement dans le Symbole
composé par les douze Apôtres. En cette foi, le sacrifice
plaît à Dieu.
19. [372] Les noms des fils d’Israël étaient
ordonnés sur les pierres selon
leur naissance, mais dans le Symbole, les articles sont ordonnés
selon les
dires des Apôtres. Donc: "Je crois en Dieu le père
tout-puissant, créateur
du ciel et de la terre", voici le premier article, celui du Père
inengendré. "Et en Jésus Christ son Fils unique, notre
Seigneur", le
deuxième, celui du Fils engendré par le Père.
Ensuite suivent six articles qui se rapportent à
l’humanité, [trois selon la
montée et trois selon la descente. Trois selon la descente,
à savoir] "Qui
est conçu du Saint Esprit, né de la Vierge Marie",
troisième article.
"A souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, est
mort et a été
enseveli", quatrième article. "Est descendu aux enfers",
cinquième.
[Trois selon la montée]: "Le troisième jour, est
ressuscité des
morts", sixième. "Est monté au ciel, est assis à
la droite de Dieu le
Père tout-puissant", septième. "D’où il viendra
juger les vivants et
les morts", huitième.
[Les articles qui concernent l’Esprit saint sont au nombre de quatre]
"Je
crois en l’Esprit Saint", neuvième. "A la sainte Eglise
catholique", dixième. "A la communion des Saints, à la
rémission des
péchés", onzième. "A la résurrection de la
chair, à la vie
éternelle", douzième. [Tout ceci est une seule
sanctification] 78 selon
que l’Esprit saint établit, unit, purifie [l'Eglise] 79 selon
les trois
opérations qui précèdent l’ultime.
72. Cf. Bonaventure,
Brevil. V, 7 (V,
260).
73. Version F. Delorme (p. 116).
74. Version F. Delorme (p. 116).
75. Cf. Ex. 28, 6 se.
76. Version F. Delorme (p. 117).
77. Version F. Delorme (p. 117).
[Ces
douze
articles proclamés et distingués par les Apôtres 80
sont signifiés par les
douze pierres du pectoral que le Grand prêtre porte devant Dieu
81. Quand il en
est donc ainsi dans l’âme et qu’elle croit ce qu’il en est de
Dieu au ciel et
sur la terre, l’âme devient comme le ciel spirituel de Dieu. Il
est écrit au
chapitre soixante-six du Livre d’Isaïe 82: "Le ciel est mon
trône", à
savoir les articles qui concernent la Déité, "et la terre
est l’escabeau
de mes pieds", à savoir les articles qui concernent
l’humanité. Et puis:
"Quelle maison 83 pourriez-vous me bâtir? Et quel pourrait
être le lieu de
mon repos ?". Ce lieu est l’âme elle-même, exaltée
par ces considérations
très hautes de la foi. C’est ainsi que la foi est
comparée à la profondeur du
ciel.
Mais, de peur que le doute ne s’immisce en raison de l’incertitude que
peut
parfois entraîner sa hauteur, nous en venons à la
fermeté de la foi] 84.
78. Version F. Delorme (p.
117).
79. Version F. Delorme (p. 117).
80. Bonaventure cependant n’a jamais affirmé une stricte
correspondance entre
chaque article et un apôtre. On le lit, en effet, dans le
Breviloquium:
"Ils [ articles de foi] sont au nombre de 12, si l’on se place du point
de
vue de ceux qui publièrent le Symbole, mais dont le nombre est
14, si nous
considérons les vérités à croire comme les
fondements de tout l’objet de notre
foi E...] L’Esprit saint ayant réuni par les 12 apôtres
comme par les témoins
les plus solides, ces articles de foi contenus dans la profondeur des
Ecritures, ces articles ont donc été rassemblés en
un seul Symbole des apôtres.
On peut donc dire que ces articles sont au nombre de 12 comme les
apôtres, car
chaque apôtre a posé un article comme une pierre vivante
dans l’édification de
la foi. L’Esprit saint l’a justement préfiguré dans les
12 hommes qui ont tiré
12 pierres du lit du Jourdain pour construire l’autel du Seigneur"
(Brevil. V, 7; V, 260-261; trad. J.P.
Rezette, p. 79-85). Mais, relativement à
l’absence de Paul
et de Barnabé, il déclare à propos du nombre des
apôtres dans la constitution
du Symbole de foi: "Aussi un seul Apôtre aurait pu énoncer
suffisamment la
foi en une collection de paroles, comme les Apôtres ont fait en
ce Symbole"
(III Sent. 25. 1. q. 1, ad 1;
III, 534). Comme l’affirme cette question du
Commentaire
des Sentences, les articles sont 12 ou 14, et les apôtres, 12 ou
14, mais un
seul aurait pu rédiger l’intégralité du Symbole.
81. Cf. Ex. 28, 15 ss.
82. Is. 66, 1.
83. Cf. Hex. IX, 29.
84. Version F. Delorme (p. 117).
NEUVIÈME
CONFÉRENCE: Deuxième explication de la deuxième
vision, qui traite de
la triple fermeté de la foi. *
1.
"Dieu
appela le firmament ‘ciel’ 1", etc. Il a été dit que la
hauteur de la foi
consiste en deux choses: dans une hauteur de sublimité et dans
une hauteur de
profondeur. Il a été traité de la hauteur de la
foi, à présent il faut parler
de sa fermeté. Mais si elle est haute, comment est-elle
certaine, puisque plus
les réalités sont hautes, moins elles sont connues; et
moins elles sont
connues, plus elles sont douteuses? Pour cette raison, il est
nécessaire de
comprendre que la fermeté de cette foi est triple. La
première provient du
témoignage de la vérité exprimée par le
Verbe incréé, la deuxième du témoignage
de la vérité exprimée par le Verbe incarné
et la troisième du témoignage de la
vérité exprimée par le Verbe inspiré 2.
2. À propos de la première, il est écrit dans la
Première lettre de Jean, au
chapitre cinq: "Il y en a trois qui rendent témoignage dans le
ciel, le
Père, le Verbe et l’Esprit saint; et ces trois sont un 3". Le
témoignage
est donné par ces trois, mais il est exprimé par le
Verbe, parce que le Verbe
exprime aussi bien le Père, que lui-même, l’Esprit saint
[373] et toutes les
autres choses. C’est pourquoi il est écrit dans le Psaume: "Par
le Verbe
du Seigneur, les cieux ont été affermis, et par le
souffle de sa bouche toutes
leurs forces 4". "Les cieux", c’est-à-dire les êtres
célestes
sont affermis par la foi au Verbe de Dieu, et 5 par ce Verbe sont
affermis les
êtres célestes et subcélestes, c’est pourquoi il
dit: "Et par le souffle
de sa bouche toutes leurs forces". Aussi l’Ecriture, expliquant le
mystère
de la hiérarchie céleste et subcéleste, dit
ailleurs: "Eternellement,
Seigneur, ton Verbe demeure dans le ciel", c’est-à-dire [dans le
ciel] de
la Trinité, "d’âge en âge, ta vérité;
tu as fondé la terre, elle demeure
6".
1. Gen. 1, 8.
2. Cette vision de la foi s’ordonne à la contemplation (Hex.
III, 2 ss) et à la
vision glorieuse: "Cette sagesse est inscrite dans le Christ
Jésus
lui-même, comme dans un livre de vie où Dieu le
Père a déposé ‘tous les trésors
de la sagesse et de la science’, si bien que le Fils unique de Dieu, en
tant
que Verbe incréé, est le livre de la sagesse et la
lumière de l’esprit de
l’Artisan suprême, lumière remplie des idées
vivantes et éternelles. En tant
que Verbe inspiré, il est la sagesse dans les intelligences des
anges et des
bienheureux; en tant que Verbe incarné, il est la sagesse dans
les esprits
raisonnables qui vivent unis à un corps. De sorte que la sagesse
multiforme de
Dieu, émanant de Dieu, resplendit dans le royaume tout entier
comme par un
miroir où brille la beauté de toutes les formes et de
toutes les lumières, et
en Dieu, comme dans un livre où tout s’inscrit selon les
profonds mystères
divins" (Bonaventure, L’arbre de vie, 46; VIII, 84-85; trad. V.M.
Breton,
p. 27 1-272).
3. 1 Jn 5, 7 d’après la Vulgate.
3.
Sur ce
Verbe [et sur ce ciel] 7 est fondée l’Eglise, qui est
figurée par le nom de
"terre". Aussi Isaïe dit: "Qui a mesuré dans le creux de sa
main
les eaux et évalué à la palme les dimensions des
cieux? Qui a soupesé de trois
doigts la masse de la terre 8 ?". C’est ce que fait le Verbe par qui
"toute choses ont été faites 9". "De trois doigts", sa
main, par laquelle sont créées, formées ou
distinguées et ornées toutes choses,
élève et soutient "la terre", c’est-à-dire la
hiérarchie
ecclésiastique qu’il crée, distingue et orne 10. Cette
main "mesure les
eaux" et il tient toutes choses en sa main, comme dans son
"poing". Telle est la main du Verbe éternel.
Ce témoignage transcende le jugement de toute créature.
C’est pourquoi les
animaux "repliaient leurs ailes", "lors qu’au-dessus du
firmament s’entendait une voix 11". Comment donc entendrons-nous le
tonnerre de sa voix, si nous percevons à peine
l’étincelle de sa parole 12?
4. Ps. 32, 6.
5. L’édition critique donne ici une variante
intéressante: "En effet, le Verbe
est le milieu expressif des puissances intérieures, de la
puissance affective
et de la puissance intellective. C’est pourquoi aussi bien les
êtres célestes
que les êtres subcélestes sont affermis de la
fermeté de ce Verbe. Les êtres
subcélestes sont affermis par la vérité
exprimée par cette fermeté même"
(ms. D).
6. Ps. 118, 89.
7. Version F. Delorme (p. 118).
8. Is. 40, 12.
9. Jn 1,3.
10. Cf. Bonaventure, Brevil. II, 2 (V, 219).
11. Éz. 1, 24-25.
12. Cf. Job 26, 14. La version F. Delorme poursuit: "Pour cette raison,
il
dut condescendre jusqu’à nous" (p. 119).
4.
Or il
condescend à nous parce qu’il s’exprime par le Verbe
incarné, et tel est le
deuxième témoignage, dont il est écrit dans
l’Évangile selon saint Jean:
"Celui qui est de la terre parle de la terre; celui qui vient du ciel
est
au-dessus de tous 13". Le témoignage du Christ est "plus grand
14" que celui de Jean-Baptiste parce qu’il ne parle pas en s’appuyant
sur
un autre, puisque son âme voit toutes choses 15. Aussi celui qui
est du ciel
peut, en vérité, révéler les
réalités célestes. C’est pourquoi il dit à
Nicomède: "Si vous ne croyez pas quand je vous ai parlé
des choses de la
terre, comment croirez-vous quand je vous dirai les choses du ciel 16".
Le
Père dans "une voix" et l’Esprit saint sous "l’aspect d’une
colombe" en rendent témoignage au Fils 17, afin que son propre
témoignage
soit très solide, parce que, dit-il, "le Père, quant
à ce qu’il m’a donné,
est plus grand que tous 18".
5. Le Christ est le fondement de cette foi 19, et "nul n’en peut poser
d’autre que celui qui s’y trouve, c’est-à-dire le Christ 20". Il
est
"la pierre angulaire" qu’Isaïe et Pierre 21 mentionnèrent.
[Isaïe
écrit]: "Voici que je vais poser dans les fondations de Sion une
pierre
angulaire, précieuse et belle 22", et l’Apôtre Paul: "Vous
êtes
édifiés sur le fondement des Apôtres et des
Prophètes, ayant pour pierre
angulaire le Christ Jésus lui-même 23".
6. La troisième fermeté de la foi provient du
témoignage de la vérité exprimée
par le Verbe inspiré, lequel fut dans tous les Prophètes.
Et nous, nous
entendons ce Verbe parce que "l’Esprit saint atteste que le Christ est
la
vérité 24". Certains ont vu le Verbe incarné.
Aussi est-il écrit dans
[l'évangile selon saint Luc]: "Bienheureux les yeux qui voient
ce que vous
voyez. Je vous le dis, beaucoup de rois et de prophètes ont
voulu voir ce que
vous voyez, et ils ne l’ont pas vu 25"
13. Jn 3, 31.
14. Jn 5, 36.
15. La version F. Delorme ajoute: "dans le Verbe" (p. 119).
16. Jn 3, 12.
17. Cf. Lc 3, 22.
18. Jn 10, 29.
19. Version F. Delorme: "Le Christ fonde toutes les âmes
célestes par la
foi"(p. 119).
20. I Cor. 3, 11.
21. I Pierre 2, 6.
22. L 28, 16.
23. Ephés. 2, 20.
24. I Jn 5, 6. Cf. I Jn l, 1.
25. Lc 10, 23-24.
[Bienheureux
certes, ceux qui ont entendu le Verbe incarné, mais maintenant
tous entendent
le Verbe inspiré] 26.
7. L’Esprit saint a rayonné dans le coeur de tous les
prédicateurs pour
annoncer et écrire toute vérité, comme il est
écrit au chapitre premier de la
Lettre aux Hébreux 27". Après avoir, à maintes
reprises et sous maintes
formes, parlé jadis aux Pères par les Prophètes,
Dieu, en ces jours qui sont
les derniers, nous a parlé en son Fils". Il dit ensuite: "Si, en
effet, la parole promulguée par les Anges est ferme", et puis:
"Celle-ci,
inaugurée par la prédication du Seigneur, nous a
été confirmée par ceux qui
l’ont entendue, Dieu appuyant leur témoignage par des signes,
des prodiges, des
miracles de toutes sortes, ainsi que par des communications de l’Esprit
saint".
Il explique ici cette triple fermeté de la foi:
premièrement comme exprimée par
le Verbe incréé, quand il dit: "Après avoir",
etc., et:
"Resplendissement de sa gloire"; deuxièmement comme
exprimée par le
Verbe incarné, en cet endroit: "accomplissant la purification
des
péchés" et troisièmement comme exprimée par
le Verbe inspiré, ainsi:
"Celle-ci, inaugurée par la prédication de Dieu 28".
8. L’Esprit saint écrit dans les âmes des élus et
donne la fermeté à la foi
chrétienne, et parce que cela se produit spécialement
chez les Apôtres, ils
sont appelés "les douze fondements de la cité",
décrits dans
l’Apocalypse: "J’ai vu la cité sainte, la Jérusalem
nouvelle, descendant
du ciel d’auprès de Dieu", etc., et on dit que sur la fondation
étaient
inscrits "les noms des douze 30".
Or, il n’y a pas seulement le témoignage des Apôtres, mais
les attestations de
toutes sortes de l’Esprit saint en plusieurs autres témoins, en
qui se trouvent
les douze raisons de la fermeté de la foi, qui sont les douze
fondements de la
cité. Car l’Esprit saint a rendu la foi inébranlable par
le concours de divers
témoignages. Il fut permis que cette fermeté fût
attaquée au commencement [374]
de l’Eglise, au moment où étaient crucifiés les
Martyrs par les idolâtres.
Pareillement, elle fut attaquée au milieu des temps par les
diverses hérésies;
et elle sera au plus haut point attaquée à la fin de
l’Eglise par les
tourments, par les arguments et par les [faux] 31 miracles. Aussi,
"malheur à celles qui seront enceintes et à celles qui
allaiteront en ces
jours-là 32", c’est-à-dire malheur [aux âmes] qui
sont faibles dans la
foi. Il faut donc que la foi soit affermie par le Verbe inspiré.
26. Version F. Delorme (p.
119).
27. Hébr. 1, 1 et 2, 2-4.
28. Hébr. 1, 1-3; 1, 3 et 2, 3. Version F. Delorme: "Par
conséquent, si
par ces trois témoignages du Verbe incréé,
incarné et inspiré, par les
Prophetes aussi et par les Anges, la foi est affermie, ‘comment
fuirons-nous’
la colère de Dieu ‘si nous avons négligé pareil
salut ?... Dieu attestant’ etc.
(Hébr. 2, 3-4)" 119).
29. Apoc. 21, 2.
30. Apoc. 21, 14.
9.
Cette
fermeté repose sur quatre [conditions du côtés des
témoins] comme sur les
quatre côtés de la cité. Elle provient de la
connaissance certaine qu’avaient
les témoins, de leur excellente réputation, de leur
pleine concorde et de leur
ferme conviction. Parce que, s’il y a connaissance certaine sans bonne
réputation, le témoin n’est pas cru, tandis qu’on sait
qu’un homme bon dit la
vérité. Et s’il y a connaissance certaine et bonne
réputation, mais que,
cependant, plusieurs se contre disent, le doute peut encore subsister.
Enfin,
s’il y a ces trois conditions, la connaissance, la réputation et
la concorde,
sans une ferme conviction, le doute peut encore subsister.
10. À propos de la connaissance certaine, il est dit au chapitre
douze de la
Deuxième lettre aux Corinthiens: "Je connais un homme... qui fut
ravi
jusqu’au troisième ciel et qui entendit des paroles ineffables
34"
c’est-à-dire que la connaissance certaine se produit par
l’ascension jusqu’au
troisième ciel, et de nouveau au moyen des illuminations de tous
les cieux par
la descente jusqu’au premier. Aussi est-il écrit au chapitre
vingt-quatre de
l’Ecclésiastique: "Moi, j’ai fait naître dans les cieux
une lumière
indéficiente 35", c’est-à-dire une ferme lumière
de foi dans les hommes
célestes. Par ce triple ciel, on comprend une triple vision: la
vision
intellectuelle pure, la vision intellectuelle jointe à la vision
en image et la
vision intellectuelle jointe à la vision corporelle
évidente 36. La première se
trouve chez les âmes angéliques, la deuxième chez
les âmes prophétiques et la
troisième chez les âmes apostoliques. Le concours de ces
visions constitue la
certitude de l’Ecriture.
31. Version F. Delorme (p.
120).
32. Le 21, 23.
33. Version F. Delorme (p. 120).
34. II Cor.12, 2. 4.
35. Sir. 24, 6.
36. Cf. Hex. III, 23.
11.
La vision
intellectuelle pure s’est trouvée dans les âmes
angéliques et dans le
Législateur. "La loi, en effet, a été
donnée par les Anges". Les
Anges la donnèrent, les Anges l’écrivirent, eux qui
voyaient la pure vérité
dans la lumière éternelle. Moïse fut, au-dessus de
tous les prophètes, élevé
jusqu’à cette vision, puisqu’il est écrit: "S’il y a
parmi vous un
prophète du Seigneur, c’est en vision que je me
révèlerai à lui, c’est en songe
que je lui parlerai, mais il n’en est pas ainsi pour mon serviteur
Moïse. En
effet, je lui parle face à face et il voit le Seigneur
manifestement, non en
énigmes ou figures 38". En signe de cela, il jeûna durant
quarante jours
et quarante nuits 39; lui qui vit aussi l’Ange lui apparaître
dans le buisson,
car le bienheureux Etienne expose que le Seigneur n’y était pas
présent, mais
qu’il y était représenté par une créature
obéissante, et qu’il s’agissait d’un
Ange 40.
12. La deuxième certitude fut dans les âmes
prophétiques. Il est écrit dans la
Deuxième lettre de Pierre: "Nous tenons plus ferme la parole
prophétique,
à laquelle vous faites bien de rester attentifs, comme une
lumière qui luit
dans un lieu obscur, jusqu’à ce que le jour commence à
poindre et que l’astre
du matin se lève dans vos coeurs. Avant tout, sachez-le, aucune
prophétie de
l’Ecriture n’est objet d’une interprétation personnelle. En
effet, ce n’est pas
d’une volonté humaine qu’est jamais venue une prophétie,
mais c’est inspirés
par l’Esprit saint que des hommes ont parlé du Dieu saint 41".
Or les
visions des prophètes furent en image, comme celles d’Isaïe
et de Daniel.
13. La troisième certitude est celle qui provient de la vision
intellectuelle
jointe à la vision corporelle. Celle-ci est dans les âmes
apostoliques. Aussi
Jean dit 42: "Celui qui était dès le commencement 43, ce
que nous avons vu
de nos yeux, ce que nous avons contemplé et ce que nos mains ont
touché du
Verbe de vie", et rien d’autre que "ce que nous avons vu, nous vous
en rendons témoignage". C’est pourquoi, Thomas voulut toucher et
a entendu
cette parole: "Parce que tu as vu, Thomas, tu crois 44"; et ailleurs:
"Celui qui a vu, a rendu témoignage 45"; et dans les Actes des
Apôtres:
"Il nous a enjoint d’attester". La bienheureuse Vierge Marie [aussi]
47, docteur des Apôtres et des Evangélistes, a
touché ce Verbe en son sein et
en son coeur.
37. Gal. 3, 19.
38. Nombr. 12, 6-8.
39. Ex. 24, 18; 34, 28; Deut. 9, 18. Par le jeûne, Moïse
imite la vie angélique.
La version F. Delorme est plus nuancée: "Il lui manquait encore
la vision
infaillible des Anses, bien que, sans manger durant quarante jours et
quarante
nuits, il se maintenait dans la vision" (p. 121).
40. Ex. 3, 2; Act. 7, 38.
41. II Pierre 1, 19-21.
42. I Jn 1, 1. 2.
43. Version F. Delorme ajoute: "quant à la vision
intellectuelle..."
(p. 121).
14.
Ces trois
visions ou certitudes concourantes — angélique,
prophétique et apostolique —,
donnent la certitude de la foi et de l’Ecriture. Paul a connu ces trois
visions, lui qui vit le Christ corporellement, comme il l’affirme: "En
tout dernier lieu, il m’est apparu comme à l’avorton", lui qui
fut aussi
élevé à la vision intermédiaire [ou
prophétique] et enfin à la vision suprême,
c’est-à-dire à la vision intellectuelle Il a donc bien
été dit: "Moi, j’ai
fait dans les cieux naître une lumière indéficiente
50".
15. La deuxième fermeté provient de la bonne
réputation des témoins, qui
consiste en trois choses: dans l’excellence des mérites, dans
l’excellence des
miracles et dans l’excellence des martyrs.
44.
Jn 20, 29.
45. Jn 19, 35.
46. Act. 10, 42.
47. Version F. Delorme (p. 121). Cf. H.U. von
Balthasar:
"L’incarnation du Verbe se produit grâce à la foi de la
Vierge. Celle-ci
ne s’appuie pas exactement sur l’apparition de l’ange, mais uniquement
sur sa
parole qui est la parole de Dieu... L’éclair du miracle n’a rien
qui lui
corresponde dans l’expérience humaine de Marie; cette
expérience ne commence
qu’ensuite, comme son écho dans le temps. Elle commence avec le
toucher
aveugle, avec la sensation corporelle d’une présence... — le
toucher est le
sens fondamental, infaillible — pour se développer d’abord
uniquement à
l’intérieur d’elle-même, avant de se dilater avec la
naissance en expérience de
vision et d’audition... La mère est encore elle-même et
son enfant. Et son
impression sensible de l’enfant contient entièrement celle de
l’enfant qui la
sent: de même que la vision de Dieu contenue dans la foi avait
pour condition
préalable le fait d’être vu par Dieu. Dans la simple
expérience de maternité
qui est devenue en Marie fonction de l’acte de foi, toute conscience de
soi
fermée sur elle-même, est remise en question: elle doit
s’ouvrir (par la foi)
en une expérience qui contient elle-même et l’autre:
c’est-à-dire elle-même et
le Verbe de Dieu en germe" (La Gloire et la Croix, I, p. 286).
48. I Cor. 15,8.
49. Version F. Delorme cite les deux autres visions: "Paul, qui est
digne
de confiance, reçut par grâce cette vision, lui qui n’a
pas connu l’Evangile
‘par l’homme’, comme il le dit lui-même [au chapitre] premier de
la Lettre aux
Galates (1, 1), mais par la révélation de
Jésus-Christ. Il vit cette triple
certitude, parce qu’il fut ravi ‘jusqu’au troisième ciel’ (II
Cor. 12,2), et
qu’en chemin ‘une lumière venue du ciel subitement l’entoura’ et
il dit
aussitôt: ‘Seigneur, que veux-tu que je fasse’, etc. (Act. 9,
3-6)" (p. 12
1-122). Dans le rapt, qui participe de la vie bienheureuse, Paul est
élevé
au-dessus de ces visions (II Sent. 23. 2. q. 3, resp. II, 544).
50. Sir. 24, 6.
L’excellence
des mérites s’est trouvée dans les Patriarches. Aussi
est-il écrit dans
l’Ecclésiastique: "Nous louons les hommes glorieux 51". Les
Patriarches ne firent pas de miracle, mais furent fameux en
mérites. Ils furent
le commencement de l’Ecriture, qui rapporte les apparitions qui leur
sont
advenues 52.
16. L’excellence des mérites et des miracles s’est
trouvée dans le Législateur.
Vois le grand miracle réalisé dans le châtiment de
l’Egypte, dans le passage de
la mer Rouge, dans le désert, où pendant quarante ans ne
s’usèrent ni
chaussures ni vêtements, et où de surcroît la manne
du ciel plut sur eux 53.
Vois Josué, qui fit s’arrêter le soleil, qui divisa les
eaux à l’entrée de la
terre promise, si bien que les eaux retournèrent à leur
origine. A ceux-ci,
ajoute Eue et Elisée: Elie fermait le ciel, donnait de la pluie
[375] et
augmentait la nourriture, lui qui monta au ciel sur un char de feu 55.
Vois
Elisée qui de son vivant ressuscita un mort, et une fois mort
ressuscita encore
un autre mort, lui qui capturait des hommes 56. Par conséquent,
avant la loi,
après la loi et dans le don de la loi se produisent des
miracles, et seulement
pour ce peuple! Il s’ensuit que ces hommes très épris et
très chers à Dieu
furent fondés sur la vérité. Telle est donc la
certitude de la foi.
17. La troisième excellence est celle des mérites, des
miracles et des martyrs.
Cette certitude de la vérité se manifeste lors qu’un
homme veut bien mourir
pour la vérité qu’il prêche: ainsi Isaïe est
scié, Ezéchiel est tué, Jérémie et
aussi d’autres prophètes 57. C’est pourquoi il est dit aux
Juifs: "Lequel
des prophètes vos pères n’ont-ils point
persécuté 58?".
Si les hérétiques disent qu’eux-mêmes meurent pour
la vérité et détiennent des
mérites, ils n’ont pas malgré tout la troisième
excellence, c’est-à-dire celle
des miracles, puisqu’on n’a jamais entendu dire qu’un
hérétique avant, après ou
dans la mort ait fait des miracles.
51.
Sir. 44, 1.
52. Cf. Gen. 6 ss.
53. Cf. Ex. 7-12; 14, 21 ss; 16, 13 ss; Deut.
29, 5.
54. Cf. Jos. 10, 13; 3, 14 ss.
55. Cf. III Rois 17; IV Rois, 2. 11.
56. Cf. IV Rois 4, 32 ss; 13, 21; 6, 8 ss.
57. Cf. Haymon, Exposition de la Lettre aux Hébreux, 11, 37 (PL
117,
915). Jérôme, Sur Isaïe, XV, 57, 1-2 (PL 24, 546; CCL
73 A, 640).
58. Act. 7, 52.
18.
À propos
de ces cieux, on lit: "Je verrai tes cieux, oeuvres de tes doigts
59", c’est-à-dire les hommes célestes, en lesquels nous
voyons cette
triple excellence qui sont "les oeuvres des doigts" de Dieu. En ce
troisième doigt, c’est-à-dire celui du miracle, les mages
de Pharaon défaillent
60.
19. La fermeté de la foi repose sur la pleine concorde des
témoins, qui
consiste en trois choses: dans les paroles des Ecritures, dans les
décrets des
conciles et dans les enseignements des Pères.
A propos du premier, le Psaume dit: "Du milieu des rochers, il donne de
la
voix 61", c’est-à-dire "du milieu des deux Chérubins 62",
d’où
parlait le Seigneur, ou du milieu desquels il parlait,
c’est-à-dire du milieu
des deux Testaments 63. Isaïe dit: "Voici, la Vierge va concevoir
64", et Luc dit: "Voici, tu vas concevoir 65". Un autre a dit:
"Le Christ sera mis à mort" et l’Evangéliste: "Le Christ
a été
mis à mort 66". Par conséquent, tout ce qui a
été dit par les prophètes, a
été accompli par le Christ. Isaïe avait dit: "Le
Seigneur montera sur un
nuage léger, il viendra en Egypte et les idoles seront
écartées 68". Ceci
a été fait par le Christ. Il ne s’est jamais
trouvé aucun prophète ou
philosophe qui ait pu écarter l’idolâtrie, c’est pourtant
ce que fit le Christ
par les Apôtres sur la terre entière.
20. Ces témoins véridiques sont les Ecritures, les
Prophètes et les Apôtres. On
ne peut pas dire que les Apôtres ont suborné les
Prophètes, afin que leurs
paroles correspondissent à ce qui arriva dans le Christ. En
effet, s’ils
avaient été contemporains, le doute pourrait subsister,
mais ceux-ci les
précédèrent. Cette vérité est donc
infaillible. En effet, si on affirme avec
fermeté qu’un événement contingent adviendra et
qu’il est connu avec certitude,
cela n’est possible que s’il est vu dans la vérité
certaine Donc l’Ancien et le
Nouveau Testament concordent entre eux dans une grande consonance et
harmonie
et sont comme "les vingt-quatre vieillards 70" autour du trône du
Christ, afin qu’il n’y ait aucun doute.
59.
Ps. 8, 4.
60. Cf. Hex. II, 30.
61. Ps. 103, 12.
62. Ex. 25, 22.
63. Bède, Du tabernacle, 1, 5 (PL 91, 405; CCL 119 A, 19).
64. Is. 7, 14.
65. Lc 1, 31.
66. Dan. 9, 26.
67. Matth. 26, 4.
68. Is. 19, 1. La version F. Delorme ajoute: "par la Loi et par la
grâce" (p. 123).
69. Cf. Hex. III, 29.
21.
La
deuxième fermeté se trouve dans les décrets des
Conciles, parce que les choses
qui pouvaient être mises en doute, y étaient
confirmées, [comme cette parole de
Jean: "le Père est plus grand que moi", et dont Anus tirait que
le
Fils est plus petit que le Père] 71 Anus disait que le
Père était plus grand
que le Fils selon l’essence; il s’efforçait de montrer par cela
que le Fils
n’était pas l’égal au Père. Et lors du premier
Concile, où furent présents des
hommes très saints — comme le bienheureux Nicolas 72— où,
dis-je, furent
présents trois cent dix-huit évêques 73, la foi
catholique, c’est-à-dire
universelle, a été confirmée. Cela a
été fait sous l’autorité de Pierre, [pour qui
le Christ a prié afin que sa foi ne défaille pas] 74 et
des autres Pères. C’est
pourquoi il y eut quatre principaux Conciles — de fait il y en eut sept
75— qui
rendent les témoignages à cette foi.
22. La troisième fermeté se trouve dans les enseignements
des Docteurs et des
sages en sagesse humaine et divine, [c'est-à-dire des Grecs] 76
comme Denys,
Grégoire de Naziance, Grégoire de Nysse,
Damascène, Basile, Athanase,
Chrysostome r et pareillement des Latins: Hilaire, Grégoire,
Augustin,
Ambroise, Jérôme, [qui illuminèrent la foi par
leurs écrits et par leur vie] 78
Leurs enseignements concordent, disent et savent la même chose. A
leur propos,
Job dit: "Qui peut expliquer la disposition des cieux, et qui peut
rompre
l’harmonie du ciel 79."
Telle est la concorde des Écritures, des Conciles et des
Docteurs.
70. Apoc. 4, 4 et 10.
71. Version F. Delorme, qui cite Jn 14, 28 (p. 123).
72. Tradition incertaine, (cf. Surius, Vies des Saints, XII, 178). Les
Petits
Bollandistes rapportent quant à eux: "Nicéphore Calixte
le met au rang de
ces illustres confesseurs de Nicée..." (éd. de
Bar-le-Duc, 1874, XIV, 87).
73. D’après Socrate, Histoire ecclésiastique, I, 8 (PL
67, 67).
74. Version F. Delorme (p. 123); cf. Lc 22, 32.
75. Les sept conciles oecuméniques désignés ici
sont ceux reconnus par toutes
les Églises, c’est-à-dire ceux qui
précèdent le schisme de 1054: Nicée (325),
Constantinople (381), Ephêse (431), Chalcédoine (451),
appelés ici "les
quatre principaux", Constantinople II (553), Constantinople III (680-68
1); Nicée 11(787), auxquels il faut ajouter le concile de
Constantinople IV
(869-870).
76. Version F. Delorme (p. 123).
77. La version F. Delorme y ajoute "Cyrille" (p. 123).
78. Version F. Delorme (p. 123).
79. Job 38, 33.
23.
La
quatrième raison de la fermeté de la foi est la ferme
conviction des témoins.
Cette fermeté provient de sa conformité à la
raison, car la raison ne peut
[376] la contredire. En effet, le jugement de la raison
illuminée est qu’il
faut un sens suprême et très haut de Dieu. Ce qui se fait
d’une triple manière:
au sujet de Dieu, il faut un sens très haut et très
pieux, un sens très haut et
très vrai, un sens très haut et très bon 80.
24. La raison dit donc que du Dieu très haut il faut un sens
très haut et très
pieux 81, parce que cette essence est d’un mode très noble 82.
La forme
universelle est plus noble que la forme particulière parce
qu’elle est en
plusieurs, mais la forme particulière est d’un mode plus noble
que
l’universelle parce que la particulière est unique, tandis que
l’universelle
est dénombrée n plusieurs. Par conséquent
l’essence divine doit posséder ce qui
est de noblesse dans la créature, afin d’être une en
plusieurs, mais [unique]
et sans nombre 83. Il faut encore un sens très pieux parce que
cette essence
est l’origine de tout et crée toutes choses, et parce que toutes
choses
procèdent d’elle immédiatement. Si tu ne sais pas que la
totalité 84 des choses
procède d’elle, tu n’as pas un sens très pieux de Dieu.
Platon a confié son âme
à un démiurge, mais Pierre a confié son âme
au Créateur 85.
80. Ce type de jugement
est fréquent
chez Bonaventure (III Sent. 1. 2. q. 2; 23. 1. q. 2 (III, 21; 474);
Conf sur
les 7 dons, III, 5 (V, 469); De la conduite de l’âme envers Dieu,
1-2 (VIII,
128; trad. V.M. Breton, p. 227). Pour la raison: sentire de Deo
altissime,
c’est écouter la raison qui nous dit:
Dieu existe par lui-même. Sentire de Deopiissime, c’est
écouter la raison qui
nous dit tout existe par Dieu. Pour la foi: sentire de Deo altissime:
c’est
croire que le Dieu unique peut se communiquer parfaitement. Sentire de
Deo
piissime, c’est croire que le Dieu Trinité veut se communiquer
parfaitement
(cf. J.G. Bougerol, Introduction à saint Bonaventure, p.
153-158).
81. Cf. Bonaventure, Questions disputées sur le mystère
de la Trinité, q. 1,
art. 2 (V, 56 a); Brevil. I,
2 (V, 211 b).
82. La version F. Delorme est plus explicite:
"c’est-à-dire que cette première et très haute
essence (est) du mode le
plus noble qui peut être pensé" (p. 123).
83. Cf. Bonaventure, Questions sur le mystère de la
Trinité, q. 2, art. 2, ad 1
(V, 66).
84. C’est-à-dire aussi "la totalité de la matière"
comme l’indique la
version F. Delorme (p. 124). Ce qui explique la mention de Platon dans
ce
contexte.
85. Cf. Bonaventure, ISent. 1. 1. 1. q. 1, ad 3-4, et dub. 2 (I, 14,
36).
25.
Deuxièmement, il faut encore un sens de Dieu très haut et
très vrai, puisqu’il
est lui-même la vérité qui gouverne toutes choses,
qui illumine toutes choses,
qui rectifie toutes choses et dispose toutes choses. Aussi est-il
écrit dans le
Psaume: "Le Seigneur est ma lumière et mon salut, qui
craindrai-je
86?". Il ne faut donc pas attribuer aux astres le gouvernement de
l’univers.
26. Troisièmement, il faut un sens de Dieu très haut et
très bon 87, parce
qu’il est très bon, c’est pourquoi il se diffuse et il aime
suprêmement 88
Aussi "n’a-t-il pas épargné son propre fils 89", et en
nous le
donnant il nous a donné tout ce qu’il savait, tout ce qu’il
pouvait 90.
"Tout ce qu’a le Père, dit le Fils, est à moi 91". Mais
le Père nous
a donné un Fils 92 qui est né de nous, il nous a
donné un Fils qui a souffert
pour nous, qui est ressuscité pour nous, puisque "à cause
du grand amour
dont il nous a aimés 93" etc. C’est pourquoi on dit bien: "Par
les
entrailles de la miséricorde de notre Dieu 94", car l’intime
bonté de Dieu
fait qu’il aime suprêmement et fait suprême ment
miséricorde.
Toutes ces choses se manifestèrent dans la résurrection,
parce que par la
suprême piété en laquelle il a créé
toutes choses, il restaurera toutes choses
95; par la suprême vérité, il jugera toutes choses;
par la suprême bonté, il
glorifiera toutes choses 96.
27. Selon ce sens de Dieu naît dans l’âme un triple influx
de cette [suprême]
97 lumière, par laquelle l’âme est établie en Dieu.
Le premier influx est la
vigueur de la vertu, le deuxième le zèle de la
vérité, le troisième l’excès de
l’amour.
86. Ps. 26, 1.
87. Il faut remarquer que Bonaventure a développé sa
démonstration selon la
triple appropriation trinitaire d’unité, de vérité
et de bonté (Brevil. 1, 6;
(V, 214; trad. L. Mathieu, p. 93).
88. La version F. Delorme: "Tu as un sens très grand de Dieu en
considérant sa diffusion, Rom. 8, 32: ‘Lui qui n’a pas
épargné son propre Fils,
comment avec lui ne nous a-t-il pas donné toutes choses ?‘.
Ainsi apparaît-il
que cette diffusion est aussi grande qu’elle peut l’être; mais il
ne serait pas
vraiment suprême s’il se diffusait autant que possible
intérieure ment mais pas
extérieurement, étant sauve la relativité de la
diffusion extérieure" (p.
124).
89. Rom. 8, 32.
90. Cf. Hex. I, 13.
91. in 16, 15.
92. Cf. Is. 9, 5: "un enfant nous est né, un fils nous a
été donné".
93. Éphés. 2, 4.
94. Lc 1, 78.
95. Cf. Bonaventure, Brevil. I, 2 (V,
211 b; trad. L. Mathieu, p. 67).
96. Cf. Bonaventure, De la conduite de l’âme envers Dieu, 2
(VIII, 128-129;
trad. V.M. Breton, p. 228).
97. Version F. Delorme (p. 124).
La
vigueur de
la vertu constitue le premier influx parce qu’il n’y a rien de
difficile pour
une âme à la foi inébranlable, car, si l’homme peut
croire, "tout est
possible à ceux qui croient il est disposé à tout
supporter à cause de Dieu,
parce que la vertu est rendue stable par la foi
28. Le deuxième influx est le zèle de la
vérité, afin que l’homme s’indigne de
tout mal,et de tout mensonge et se dispose à tout bien Comme
Elie qui avait
prophétisé sur Achab et Jézabel que les chiens les
mangeraient, il refuse tout
mal. Achab dit: "Tu viens vers moi, ton ennemi ?". Elie
répondit:
"Je suis venu parce que tu t’es vendu pour faire le mal devant le
Seigneur
101". Comme s’il disait: quiconque s’oppose à Dieu s’oppose
à moi.
29. Le troisième influx est l’excès d’amour, quand
l’âme, dans les critiques et
les tribulations, continue de ressentir intérieurement la joie.
Ceci a lieu
surtout quand, brûlante, elle sent que le Seigneur lui donne
à goûter "le
pain des 102" Tous réputent cet homme sot, mais lui-même
pense qu’ils sont
tous sots, ce qu’ils sont en vérité. Tel est le sommet et
la pointe de la foi,
de telle sorte qu’il soit ivre de cette expérience et n’ait plus
désormais de
souci de ce monde 103. Car telle sera [notre] défense au temps
de l’Antéchrist,
dont il est dit au chapitre deux de la Deuxième lettre aux
Thessaloniciens:
"Dieu leur envoie une influence qui les égare afin qu’ils
croient au
mensonge 104".
De la pointe de la foi qui est l’amour, l’Apôtre 105: "Qui nous
séparera
de la charité du Christ? La tribulation ou
l’angoisse ?", jusqu’à: "qui est dans le Christ Jésus
notre
Seigneur". Et ailleurs: "Enracinés et fondés sur la
charité
106". Tel est le firmament du ciel. C’est pourquoi il est écrit
dans le
Psaume: "Les cieux annonceront tes merveilles 107", c’est-à-dire
les
merveilles que les âmes ressentent en elles, car ces
expériences rendent très
stable la foi.
Par conséquent, quand l’âme accède au sens
très pieux, très vrai et très bon du
Très-haut, alors par le zèle [de la vérité]
et l’excès d’amour, l’âme est ravie
"jusqu’au troisième ciel 108", bien que moins excellemment que
Paul.
"Cette maison est alors fondée sur la pierre 109".
98.
Mc 9, 22.
99. Cf. Hex. I, 3.
100. Version F. Delorme: "Comme zèle quand l’âme,
aussitôt et avec
véhémence rejette, hait et s’indigne de tout ce qui est
contraire à la foi,
mais est touchée et émue de tout ce qui est pour la foi"
(p. 125).
101. III Rois 21, 19 et 20.
102. Matth. 15, 26.
103. Version F. Delorme: "Cela est, en effet, le sommet de la foi.
L’âme
est si établie dans la foi, qu’affligée
extérieurement par de continuelles
infortunes, elle expérimente avec confiance, au contraire,
toujours
intérieurement, une certaine douceur, et l’esprit (mens)
s’expose à souffrir de
toujours plus grands maux transitoires. C’est pourquoi la foi est comme
le
bouclier de l’âme (cf. Ephés. 6, 16) contre toutes les
choses difficiles"
(p. 125).
104. II Thess. 2, 11;
cf. II Thess. 2, 13. La version F. Delorme,
elle, renvoie
à Is. 19,20.
105. Rom. 8, 35-39.
106. Éphés. 3, 17.
107. Ps. 87, 6.
108. II Cor. 12, 2.
109. Matth. 12,2. Version F. Delorme: "Quand
donc
l’âme a un sens très pieux, très vrai et
très bon du Dieu très-haut, le
Très-haut influe en elle la vertu, la vérité et
l’ardeur. Elle est ravie
‘jusqu’au troisième ciel’ (II Cor. 12, 2) et se nourrit ‘du pain
de la vie et
de l’intelligence’ (Sir. 15, 3). Ce firmament de l’âme
fidèle est appelé ‘ciel'"
(p. 125).
DIXIÈME
CONFÉRENCE: Troisième explication de la deuxième
vision qui commence à
traiter de
la beauté de la
foi. *
1.
"Dieu
appela le firmament ‘ciel’ 1", etc. Il a été parlé
de la hauteur de la foi
et de sa fermeté 2, il faut maintenant parler de sa
beauté. En effet, on dit
que le ciel est comme orné, c’est-à-dire sculpté
par des lumières 3. On trouve
dans la Genèse combien cette foi est belle: "Regarde le ciel et
dénombre
les étoiles, si tu peux. Telle sera ta descendance 4". La
promesse d’une
descendance chamelle est faite à Abraham puisque "telle, dit-il,
sera ta
descendance", mais aussi la promesse d’une descendance spirituelle
puisqu’il deviendra par la foi "le père d’une multitude de
nations
5". La chair d’Abraham engendra une descendance et elle s’est
multipliée,
mais sa génération spirituelle fut bien plus
féconde et il engendra
spirituellement, l’âme fécondée [par la foi] 6.
La surabondance des spéculations qui naissent de la foi,
transcende la clarté
des astres. Il est écrit dans l’Apocalypse 7: "Il me souleva en
esprit sur
une haute et grande montagne, et je vis la [Cité sainte],
Jérusalem, qui
descendait du ciel". Et il vit qu’elle avait "douze portes", et
au-dessus de chaque porte une perle, et "[chaque] porte formée
d’une seule
perle".
2. Ces spéculations de la foi sont comparées aux astres
et aux douze perles. En
effet, encore que ces étoiles soient innombrables, il y a
cependant douze
signes traversés par le soleil 8 Ces douze signes ne sont rien
d’autre qu’un
certain nombre d’étoiles qui selon des figures variées et
une diversité de
lumières produisent diverses influences; et le soleil joint
à ces temps variés
peut gouverner la vie dans le monde selon diverses influences 9.
1.
Gen.1,8.
2. Hex. VIII-IX.
3. Cf. Hex. VIII, 1.
4. Gen. 15, 5.
5. Gen. 17, 4-5; Rom. 4, 17.
6. Version F. Delorme (p. 126).
7. Apoc. 21, 10 et 2; puis Apoc. 21, 12 et 21.
8. Cf. Ronaventure, II Sent. 14. 2, dub. 4 (II, 70).
Or
comme il a
été dit, ces spéculations qui naissent de la foi
sont comparées à la clarté des
perles, parce qu’elles sont brillantes, vivifiantes et joyeuses,
à la manière
de la perle qui a de l’éclat ou qui brille, qui
réconforte par son efficace, et
qui réjouit le coeur.
3. De cette façon, par conséquent, ils entrent à
[l'intérieur de la cité ou de]
10 la contemplation, et l’homme mondain ne peut pas accéder aux
visions de
l’Apocalypse sans comprendre ces spéculations. Puisque, selon
l’Apôtre,
"autre est la clarté du soleil, autre celle de la lune, autre
celle des
étoiles 11", élevés par la foi, "nous sommes
transformés de gloire en
gloire", et cela, "la face découverte 12", afin d’être
semblables aux douze étoiles et aux douze perles.
Il y a douze spéculations qui proviennent de la foi’ croire que
Dieu est
premier, que Dieu est trine et un, et exemplaire des choses, comme
créateur du
monde, comme formateur de l’âme, comme donateur de l’Esprit’ que
Dieu s’est uni
à la chair, que Dieu a été fixé à la
croix, qu’il est le remède des âmes, la nourriture
de vie, le vengeur des crimes, la récompense éternelle.
4. Note encore que certaines choses sont crédibles, mais non
intelligibles par
la raison, comme par exemple qu'"Abraham
9. Cf.
Hex. VI, 19.
10. La version F. Delorme (p. 127). En effet,
ces
spéculations sont douze perles en tant qu’elles éclairent
notre esprit et douze
portes en tant que, par leur clarté, elles nous font
accéder à la
contemplation. Ce thème a déjà été
traité par Bonaventure dans l’Itinéraire:
"‘ils pénétrerons dans la cité par les portes’
(Apoc. 22, 14). Autrement
dit: la contemplation ne peut introduire personne dans la
Jérusalem d’en haut,
s’il n’y entre par la porte..." (Itin.
prol. 3; V, 296 a; trad. H. Duméry, p. 23).
11. ICor. 15,41.
12. II Cor, 3, 18.
13. Les conférences sur l’Hexaêmeron ne vont
véritablement développer que les
trois premières spéculations. Nous pouvons cependant
retrouver certains
éléments dans les méditations de L’arbre de vie
(VIII, 71 ss): Jésus né de
Marie (4), Jésus conformé aux hommes (5), etc.,
Jésus, pain consacré (16),
Jésus cloué en croix (26), dispensateur du Saint-Esprit
(39), juge vengeur
(42), Jésus, fin désirée (48). Mais aussi dans les
spéculations du Breviloquium
(V, 201 ss): La création du monde (II), l’incarnation du Verbe
(IV), les
remèdes sacramentaux (VI), la gloire du Paradis (VII). Cf. Hex. X,
14. Malgré la minuscule de
l’édition critique, cf. Hex. X,
7. Version F. Delorme: "l’Esprit saint" (p. 128).
[378] a engendré Isaac 15" ou d’autres faits particuliers; mais
certaines
choses crédibles sont [aussi] intelligibles 16; et quand elles
sont comprises,
elles ont des raisons solides 17.
5.
Pour la
suffisance de ces douze spéculations, note que la clarté
de la foi est à
contempler comme celle d’une vérité préexistante,
celle d’une vérité
efficiente, celle d’une vérité restauratrice et celle
d’une vérité
perfectionnante.
6. Comme clarté d’une vérité préexistante,
triplement: ou bien quant à
l’essence, ou bien quant à l’excellence, ou bien quant à
l’éclat.
En effet, l’être divin est le premier qui vient dans l’âme.
C’est pourquoi, à
Moïse qui cherchait quel pouvait être le nom de Dieu, Dieu
répondit: "Je
suis celui qui suis 18". Nom qui comprend en soi tout ce que Dieu est
de
bien ou de puissant 19. Deuxièmement, quant à
l’excellence, comme Dieu un,
trine et vrai. Troisièmement, quant à l’éclat,
comme exemplaire des choses 20.
7. Mais si on considère cette clarté comme
vérité efficiente, elle l’est d’une
triple manière: ou bien en tant qu’elle commence la nature ou le
monde, ou bien
en tant qu’elle illumine l’intelligence 21, ou bien en tant qu’elle
inspire la
grâce.
Elle commence la nature ou le monde, ce qui est non seulement
crédible mais
encore intelligible. En tant qu’elle illumine l’intelligence: ainsi
elle forme
l’âme, c’est-à-dire l’intellect humain et l’intellect
angélique, afin que Dieu
soit objet de l’intellect; de là vient que Dieu a une raison de
perpétuité
relativement à l’image de création, de réparation
et de ressemblance, parce que
l’image est une relation et une dépendance essentielle 22. En
tant qu’elle
inspire la grâce, là se trouve la consommation, et cela
est crédible et
intelligible. En effet, la volonté ne devient parfaite que par
un don infus de
l’Esprit saint.
15. Matth. 1, 2. Cf.
Bonaventure, Q.D.
sur le mystère de la Trinité, q. 1 art. 2, fund.14 (V,
53).
16. D’après III Sent. 24. 2. q. 3 (III, 521), une même
chose peut être, à la
fois et sous le même rapport, crédible et intelligible,
cf. E. Gilson, La
philosophie de saint Bonaventure, (p. 90-91).
17. Version F. Delorme: "comme celles qui sont uniquement de la pure
foi" (p. 127); cf. Augustin, Les 83 questions, q. 48 (PL 40, 31).
18. Ex. 3, 14.
19. Cf. Bonaventure, III, 3; V, 2 (V, 304; 308 b); Hex. V, 30 ss.
Version F.
Delorme: "ce nom, en effet, vient en premier dans l’âme" (p.
128).
20. Version F. Delorme: "car tel est l’éclat éternel par
lequel le Soleil
éternel resplendit dans les exemplaires des choses" (p. 128).
21. La version F. Delorme propose: "l’activité" (industria) (p.
128).
Ce qui donne le schéma d’Itin. IV, 4: "la nature... l’effort (ou
l’activité)... la grace..." (V,
307 a; trad. H. Duméry, p. 77), pourtant
condamné
en Hex. XXII, 24.
8.
Mais si
l’on considère la clarté de la vérité comme
restauratrice, cette clarté brille
de la même manière triplement dans l’âme: ou bien
quant au principe de la
réparation humaine et angélique, ou bien quant au prix,
ou bien quant à
l’effet.
La première manière est de contempler Dieu uni à
la chair, ce qui est crédible
et intelligible. En tant que prix, il est fixé à la
croix. En tant qu’effet,
Dieu est la médecine de l’âme. Il est donc le principe de
notre création, de
notre réparation et de notre récompense.
9. Mais si on la considère comme consommante ou perfectionnante,
elle brille
aussi d’une triple manière 23: [afin de contempler Dieu] comme
nourriture
vitale de l’Eglise militante et de l’Eglise triomphante, comme vengeur
des
crimes et comme récompense finale. Il est nécessaire que
Dieu soit premier, donc
crédible et intelligible, et cela selon l’influence de la loi de
clémence, de
justice et de concorde 24: selon la première comme vertu, selon
la deuxième
comme vérité et selon la troisième comme
équité.
Telles sont les douze portes, dont parle le Psaume: "Ouvrez-moi les
portes
de justice. Les justes y entreront 25", parce que "le juste vit de la
foi 26". [Par conséquent, comme il a été dit 27,
si l’intellect, soulevé
par la foi, comprend la hauteur, la fermeté et la beauté
de la foi, il voit
"la face découverte", non comme la face de Moïse
voilée, cornue 29,
car nous sommes les disciples de Pierre, prêts à rendre
raison de notre foi à
quiconque le demande 30, et non pas ceux de Moïse ou d’Aaron.
22. Cf. Bonaventure, I
Sent. 31. 2. 1.
q. 1(1, 539); liSent. 16. 1. q. 1-2 (II, 393 ss). Version F. Delorme:
"De
la deuxième manière, il y a formation de l’esprit, aussi
longtemps que Dieu est
pensé objet d’un intellect créé, angélique
et humain, et établit de ce fait une
raison de perpétuité, parce qu’il est objet et image" (p.
128).
23. La version F. Delorme a ici une variante plus
développée et plus proche du
style bonaventurien: "La consommation, en effet, est l’oeuvre de Dieu
selon l’influence directrice de la loi de la divine clémence
dans les sauvés,
et il est ainsi la nourriture de vie, de la loi de la divine justice
dans les
damnés et il t ainsi le vengeur des crimes, de la loi de la
divine concorde
dans les fils de l’Eglise militante, et il est ainsi la
récompense finale. Ou
l’une façon meilleure, qu’il est la récompense finale
dans les fils de l’Eglise
triomphante et la nourriture de vie dans les fils de l’Église
militante, bien
que l’une ou l’autre manière puisse être adoptée.
Jn 14, 6: ‘Je suis la voie,
la vérité et la vie’: la voie en tant que nourriture de
vie, la vie en tant que
récompense finale, la vérité en tant que vengeur
des crimes" (p. 129).
24. Non seulement comme cause première, cf. Hex. I, 12, mais
comme cause
finale, puisque Dieu, en tant que récompense finale
(crédible), est cause finale
(intelligible).
25. Ps. 117, 19-20.
Il
y a donc
trois portes à l’Est pour Dieu en soi, trois portes au Sud pour
Dieu influent,
trois portes au Nord pour Dieu restaurant, trois portes à
l’Ouest pour Dieu
récompensant. A partir d’elles se constitue un certain livre de
spéculations
par cette méditation. Telle est en fait le cours des
spéculations:
contempler Dieu en soi quant aux portes orientales, contempler Dieu
influant
dans les créatures quant aux portes du Sud, contempler Dieu
restaurant quant
aux portes du Nord et contempler Dieu comme consommant et
perfectionnant quant
aux portes occidentales] 31.
10. Le premier objet de spéculation est l’existence de Dieu 32.
Le premier nom
de Dieu est l’être, qui est le plus manifeste et le plus parfait,
et pour cette
raison le premier. C’est pourquoi rien n’est plus manifeste, car tout
ce qui
est dit de Dieu se rapporte à l’être. Tel est proprement
le nom propre de Dieu.
Dieu n’aurait pas dit à Moïse 33 le législateur de
la Loi: "Je suis celui
qui suis", sans être premier 34. Il dit ensuite en exprimant le
mystère de
la Trinité: "suis] le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu
de
Jacob". Troisièmement, expliquant qu’il est l’être
exemplaire, il dit:
"[Je suis] celui qui fit la bouche des hommes" et leur langue.
26.
Rom. 1, 17.
27. Hex. X, 3.
28. Gal. 3, 11.
29. Cf. Ex. 34, 29.
30. Cf.IPierre3, 15.
31. Version F. Delorme (p. 129).
32. Version F. Delorme: "Le premier objet de spéculation est que
Dieu est
premier. Le nom de Dieu est proprement l’être, parce qu’il est
très manifeste
et parce qu’il est très parfait, et pour cette raison est
premier. En effet,
l’être est ce que l’âme créée connaît
en premier; c’est pourquoi rien n’est
plus manifeste..." (p. 129-130).
33. Ex.3, 14; 3, 15; 4, 11.
34. Ex. 3, 14. Version F. Delorme: "C’est pourquoi l’être est le
nom
propre de Dieu, du fait qu’il a été dit en premier au
législateur (cf. Ex. 3,
14). Autrement, en effet, il ne lui aurait pas été dit en
premier, si ce n’est
parce qu’il est le premier nom" (p. 130).
11.
Que Dieu
soit l’être premier est très manifeste, parce que de toute
proposition, tant
affirmative que négative, il s’ensuit que Dieu existe.
Même si tu dis que Dieu
n’existe pas, il s’ensuit: si Dieu n’existe pas, Dieu existe, parce que
de
toute proposition s’infère l’affirmatif et le négatif,
comme par exemple si
Socrate ne court pas, il est vrai que Socrate ne court pas 35.
12. Cette vérité se considère aussi comme dans un
certain miroir, ce qui permet
de voir et de conforter [la vision] 36. Toute créature, en
effet, concourt à la
réalisation de ce miroir et se trouve en ce miroir selon la voie
de l’ordre, de
l’origine et de l’achèvement.
Premièrement, d’une triple manière selon la voie de
l’ordre: selon la raison de
postérieur à antérieur, d’inférieur
à supérieur, du temps à l’œvum et de l’œvum
à l’éternité 37. Il est manifeste, en effet, que
s’il y a un postérieur, il y a
un antérieur, donc un premier. Par conséquent, par la
voie de l’ordre, on
parvient des réalités postérieures aux
réalités antérieures et au premier. En
effet, toutes choses sont ou postérieures ou médianes ou
premières 38.
13. Deuxièmement, il y a l’ordre de l’inférieur au
supérieur et du supérieur au
suprême, qui possèdent un ordre essentiel et une
dépendance [essentielle] selon
l’ordre de nature [et d’essence] 40. On ne parle pas ici de
supérieur et
d’inférieur selon la ligne prédicamentale 41, mais selon
le plus et le moins
noble. [C'est pourquoi si un être est moins noble, il existe un
être plus
noble, etc.] 42.
14. Troisièmement, il y a l’ordre du temps à l’œvum et de
l’ œvum à l’éternité,
[en raison de la fin par laquelle on dit qu’une chose est pour soi ou
pour un
autre] Parce que si quelque chose existe pour un autre qui est
créé 44, cet
autre est donc quelque chose qui existe pour un autre qui est
incréé, et
celui-ci existera pour soi. De même que, s’il y a des choses
temporelles qui
existent pour l’âme et l’âme qui existe pour Dieu,
nécessairement donc Dieu est
par soi et pour soi.
35.
Cf. Hex. IV, 1. Bonaventure, Q.D. sur le
mystère de la
Trinité, q. 1 art. 1, ad 5 (V, 50). Version F. Delorme: "Note
que toute
proposition implique la vérité de l’existence de Dieu, et
que dans la vérité de
cette proposition la création resplendit" (p. 130).
36. Version F. Delorme (p. 130).
37. Version F. Delorme: "selon la raison d’antérieur à
postérieur et à
ultime, selon la raison d’inférieur à supérieur et
à suprême, selon la raison
de temps à l’ et à l’éviternité" (p. 130).
38. Cf. Hex. V, 28 ss.
39. Version F. Delorme (p. 130).
40. Version F. Delorme (p. 130).
41. Cf. Aristote, Métaphysique, III, 4 (trad. J. Tricot, p. 146-147). Bonaventure,
Itin. III, 4 (V, 304 b; trad. H. Duméry, p. 67).
42. Version F. Delorme (p. 130).
43. Version F. Delorme (p. 130).
44. La version F. Delorme utilise le terme "causé" (p. 130).
Par
conséquent, selon l’ordre de causalité, de dignité
et de fin, toutes choses
proclament [l'existence de] l’être premier, suprême et
ultime, selon la raison
de fin. Tout cela selon la raison d’ordre.
15. [379] D’une autre manière, toute créature dit que
Dieu existe selon la
raison d’origine, par exemple: s’il y a l’être
créé, il y a l’être incréé; s’il
y a l’être par participation, il y a l’être par essence;
s’il y a l’être par
composition, il y a l’être par simplicité et s’il y a
l’être par multiformité,
il y a l’être par uniformité ou identité.
16. Premièrement, il faut dire que tout créé pose
la cause et que
l’universalité des causes pose la cause première
universelle. Alors, à propos
de cette cause, je cherche: est-elle créée ou non? Si
elle est créée, il faudra
remonter à l’infini; si elle n’est pas créée,
j’obtiens la proposition
recherchée. De même, l’être par participation a
l’être par celui qui est l’être
par essence, parce qu’il découle de celui-ci 45. Pareillement,
tout composé
résulte de composants, de même les parties, qui sont
mutuellement dépendantes,
proviennent de quelque absolu très simple. Pareillement à
propos de la
multiformité: en effet, s’il y a l’être par
multiformité, il y a l’être par
uniformité, comme dans les nombres, puisqu’il est
nécessaire d’arriver à
l’unité. Tout cela selon la raison d’origine.
17. D’une troisième manière, selon la raison
d’achèvement. S’il y a l’être en
puissance, il y a l’être en acte; s’il y a l’être muable,
il y a l’être
immuable; s’il y a l’être relatif, il y a l’être absolu;
s’il y a l’être
subordonné, il y a l’être indépendant; s’il y a
l’être en général, il y a
l’être hors du genre.
45. La version F. Delorme
présente
d’autres développements: "S’il y a l’être causé, il
y a l’être non causé,
parce que le causé suppose la cause et que l’universalité
des causés suppose
une cause première universelle, laquelle, si on la dit
causée, n’est pas la
cause universelle; par conséquent, etc. De même, s’il y a
un être par participation,
il y a un être par essence. En effet, tout être par
participation détient son
être de celui qui existe par essence, parce qu’il découle
de celui-ci. Par
conséquent, s’il n’y a pas d’être par essence, il n’y aura
pas d’être par
participation. Il est impossible, en effet, qu’existe un être par
participation, si ne préexiste pas un être par essence...
Par induction, donc,
toutes ces choses disent l’être premier en raison de son origine"
(p.
131).
L’être
en
puissance vient nécessairement de l’être en acte 46, en ce
qui concerne les
divers étants, mais dans un même être, l’être
en puissance précède l’être en
acte. Pareillement, l’être muable provient de l’être fixe
immuable 47.
Pareillement, la créature dépend essentiellement de
l’être premier 48, ainsi
que la matière et la forme, et l’accident aussi dépend
plus de Dieu que de son
sujet, parce que Dieu peut faire qu’il reste sans sujet 49, comme dans
le
Sacrement de l’autel 50, mais non pas qu’il ne dépende pas de
lui.
Pareillement, s’il y a l’être relatif, il y a l’être absolu
en ceux qui sont
destinés absolument à être. Par exemple, s’il est
relativement sage, il devient
absolument sage, pourvu qu’on écarte cette objection: il est
blanc quant aux
dents, donc il est blanc absolument S’il y a l’être en
général, il y a l’être
hors du genre. En effet, l’être en général a des
différences spécifiques qui le
limitent, et il n’appartient pas à un tel être de pouvoir,
d’être et d’agir
universellement [ toutes choses, mais seulement à l’être
hors du genre et
au-dessus du genre] C’est pourquoi Dieu est l’être hors du genre
et au-dessus
du genre 54.
18. Par conséquent ces spéculations sur l’ordre,
l’origine et l’achèvement,
mènent à cet être premier que représentent
toutes les créatures. En effet, ce
nom est écrit en toutes choses et sur ces conditions de
l’être [premier] se
fondent les inférences les plus certaines. Aussi celui-là
a dit: "La
première de toutes les choses créées est
l’être", mais moi je dis: la
première des réalités intellectuelles est
l’être premier.
46. Cf. Aristote,
Métaphysique IX, 6
(trad. J. Tricot, p.
498 ss).
47. La version F. Delorme est plus
développée: "De
même, s’il y a l’être muable, il y a l’être immuable.
Ils diffèrent, en effet,
selon la raison d’achèvement et d’inachèvement, car le
muable est changeant,
l’immuable est stable et fixe, mais tout ce qui est changeant
dépend d’un
fixe" (p. 131).
48. Version F. Delorme: "l’être absolu" (p. 132).
49. La thèse contraire fut censurée en 1277, cf. R.
Hissette, Enquête sur les
219 articles condamnés à Paris en 1277, art. 196-199, p.
287-291.
50. Cf. Bonaventure, IV Sent. 12. 1. q. 1 (IV, 289).
51. La phrase, rapportée par Aristote (Réfutations
Sophistiques, 5 (trad. J.
Tricot, 1939, p. 16), est citée par la version F. Delorme: "(La
phrase):
‘L’Éthiopien est blanc quant aux dents, donc il est blanc
absolument’, est sans
valeur, puisqu’il n’est pas capable d’avoir toute la forme" (p. 131).
Cf.
Augustin, Les 83 questions, Q. 23 (PL 40, 16; CCL 44 A, 27; BA 10, 73).
52. Litteralement: "resserrantes".
53. Version F. Delorme (p. 132).
54. Cf. Bonaventure, I Sent. 8. 2. q. 4 (I, 173). Pour l’ensemble de ce
paragraphe 17 se reporter à Hex. V, 29 ss.
55. La version F. Delorme propose un autre développement: "Cet
être, en
effet, est premier, suprême, pour soi, incausé, simple,
uniforme, actuel,
immuable, indépendant, hors de tout genre. Ce nom d’être
premier est inscrit en
toutes choses. Et les illuminations précédentes sont les
plus certaines, sur
elles se fondent toutes les autres illuminations, démonstratives
ou logiques,
c’est-à-dire sur ces conditions de l’être premier, dont le
nom est ‘œlui qui
est’, qui plus que les autres choses illumine l’âme. C’est
pourquoi ‘la
première des choses inférées est l’être’, la
première de toutes les choses est
intelligible. Telle est la première spéculation, la
première porte, la première
perle: contempler Dieu en tant qu’il est l’être premier" (p.
132).
56. Version F. Delorme (p. 132).
57. Livre des Causes, prop. IV (éd. Pattin, p. 54).
ONZIÈME
CONFÉRENCE: Quatrième explication de la deuxième
vision, la seconde à
traiter de la beauté de la foi, qui traite de la
spéculation du Dieu trine.
*
1.
"En
vérité, nous tous qui, la face découverte,
réfléchis Sons comme en un miroir la
gloire du Seigneur, nous sommes tous transformés en cette
même image, allant de
clarté en clarté, comme par l’Esprit du Seigneur 1". Il a
été parlé de la
deuxième vision, c’est-à-dire de l’intelligence
élevée par la foi, qui est
signifiée par le ciel ou le firmament, qui est haut, ferme [ et
beau. On a
parlé des deux premières [380] et commencé de
traiter de la troisième, la
beauté, qui est la spéculation multiforme de la foi 2
A son sujet, il a été dit à Abraham,
c’est-à-dire au croyant: "Regarde le
ciel et dénombre les étoiles, situ peux 3"; il a
été dit à Jean: "Il
m’éleva sur la montagne 4", etc. Et, par les douze signes, par
lesquels le
soleil intellectuel parcourt l’hémisphère de notre
intelligence, faisant le
jour et l’année de la foi, par "les douze portes formées
d’une seule perle
5" sont signifiées les douze spéculations principales,
auxquelles se
ramènent les autres et selon lesquelles elles sont
régulées et orientées 6. Ces
spéculations sont brillantes, vivifiantes et joyeuses.
La première spéculation contemplait le fait que Dieu est
premier. La deuxième
que Dieu est trine et un 7. Les Pères et les docteurs traitent
de ces choses,
mais les Pères par la voie de la spéculation et les
docteurs par la voie de
l’investigation. Il a donc été parlé du premier
miroir, c’est-à-dire de l’être
8. Celui-ci, en effet, est le nom de Dieu le plus manifeste et le plus
parfait,
puisque toute la réalité divine est comprise en ce nom:
1.
II Cor. 3, 18.
2. C’est-à-dire de la hauteur (Hex. VIII), de la fermeté
(Hex. IX) et de la
beauté de la foi (Hex. X).
3. Gen. 15, 5.
4. Apoc. 21, 10.
5. Apoc. 21, 21.
6. Cf. Hex. X, l-2.
7. Cf. Hex. X, 3.
"Je
suis
celui qui suis 9". Ce nom de Dieu est proprement son nom propre, dont
il a
été dit comment toutes choses le représentent
lui-même par la voie de l’ordre,
de l’origine et de l’achèvement ou de la connexion 10. Ce miroir
est composé de
toutes les créatures, comme on l’a vu 11. Ce nom inscrit dans
l’âme l’illumine
pour la spéculation.
2. Augustin expose ainsi l’autorité scripturaire citée:
"Mais nous qui, la
face découverte, réfléchissons comme en un miroir
la gloire du Seigneur
12", non ‘d’un point de vue’ 13, autant dire de loin, mais ‘de miroir’.
Cependant ce miroir est "en énigme 14" jusqu’à
maintenant, parce que
s’il était vu sans énigme, l’homme serait un bienheureux.
Augustin forme ce
miroir au chapitre quatre du livre quinze de La Trinité 15,
où il veut montrer
l’unité et la Trinité de Dieu. Voici ce qu’il dit: "Non
seulement
l’autorité des livres divins professe que Dieu existe vraiment,
mais aussi
toute la nature qui nous entoure et à laquelle nous appartenons,
proclame
qu’elle a un Créateur munificent qui nous a donné un
esprit et une raison
naturelle par laquelle nous jugeons préférables les
vivants aux non-vivants,
les êtres doués de sens à ceux qui n’en ont pas,
les êtres intelligents à ceux
qui ne le sont pas, les êtres immortels aux mortels, les
êtres doués de
puissance aux impuissants, les justes aux injustes, les êtres
beaux aux
difformes, les bons aux mauvais, les incorruptibles aux êtres
sujets à la
corruption, les êtres immuables aux êtres changeants,
les choses invisibles aux visibles, les êtres incorporels aux
corporels, les
bienheureux aux misérables. Et ainsi, puisqu’avant les
êtres créés nous plaçons
sans hésitation le Créateur, il faut que nous procla
mions qu’il vit en
plénitude, qu’il pense et comprend toutes choses, qu’il ne peut
ni mourir ni se
corrompre, ni changer, qu’il n’a pas de corps mais un esprit
tout-puissant,
très juste, très beau et très heureux".
8.
Cf. Hex. X, 10 ss.
9. Ex. 3, 14.
10. Cf. Hex. X, 12 ss. L’Esprit saint
achève la Trinité
(Hex. I, 12) comme noeud (I Sent. 11. 1. q. 1, ad 3 (I, 213), aussi la
connexion parachève l’unité.
11. Cf. Hex. X, 18.
12. II Cor. 3,18.
13. Ce point de vue est celui de la tour de guet (specula), mais nous
pouvons
aussi comprendre le point de vue personnel et donc relatif. Le miroir
(speculum), dans sa réflexion (speculatio) contrairement au
point de vue qui
voit, atteint ici à l’objectivité de la
révélation, c’est-à-dire de celui qui
est vu (cf. Anselme, Oraisons, 12 (éd. Schmitt,
III, 48, lig. 106-107).
14. I Cor. 13, 12 Augustin, La Trinité, XV, 8, 14 (PL 42,
1067-1068; CCL
50 A, 479; BA 16, 457).
15. Cf. Augustin, La Trinité, XV, 4, 6; 9, 16 (PL 42, 1061; CCL
50 A,
467-468; BA 16, 432-433; PL 42, 1069; CCL 50 A, 482; BA 16,461-463);
Bonaventure, Brevil. I, 2 (V, 211).
3.
Il pose
douze conditions: éternel, immortel, incorruptible, immuable, ce
qui fait
quatre; plus: vivant, sage, puissant, beau, ce qui fait quatre; plus:
juste,
bon, bienheureux, esprit saint, ce qui fait quatre.
Du premier quaternaire, il conserve un nom, à savoir
‘éternel’, qui comprend
les trois autres: parce que s’il est éternel il est par
là-même immortel, et
que s’il est immortel, il est par là-même incorruptible et
que s’il est
incorruptible, il est par là-même immuable.
Du deuxième quaternaire, il conserve ‘sage’ qui comprend les
trois autres:
parce que, s’il est sage, il est vivant; s’il est vivant, il est
puissant; s’il
est puissant, il est beau, parce que la sagesse est la forme la plus
belle.
Aussi le sage peut-il s’écrier: "Je suis devenu l’amant de sa
beauté
16".
Du troisième quaternaire, il conserve un autre nom, à
savoir ‘bienheureux’, qui
comprend en soi les trois autres: parce que s’il est bienheureux, il
est bon,
donc juste, donc un esprit saint. En ces trois choses donc,
l’éternité, la
sagesse et la béatitude, brille déjà la
Trinité, puisque l’éternité est
appropriée au Père, la sagesse au Fils et la
béatitude à l’Esprit saint 17.
4. [Augustin] ramène encore ces trois dernières choses
à une seule, il conserve
‘la sagesse’ et y montre la Trinité: parce qu’il est
nécessaire, si Dieu est
sagesse, qu’il soit un esprit qui se connaisse et s’aime, et qu’il
connaisse et
qu’il aime les autres choses 18. Pourtant, il ne faut pas comprendre
que le
Père est esprit et non le Fils, ce qui est au contraire
insensé. En vérité, le
Père est esprit, le Fils est esprit et l’Esprit saint est
esprit. De même, le
Fils est connaissance, le Père est connaissance, l’Esprit saint
est
connaissance. Or dans l’âme il en est autre ment, parce que
l’esprit n’est pas
la connaissance. La sagesse se trouve dans la connaissance, mais
où il y a
connaissance, il est nécessaire qu’il y ait émanation ou
génération d’un verbe,
génération d’où s’ensuit la production de l’amour
qui lie; et ainsi celui qui
produit est bien Père, le verbe est Fils et le noeud Esprit
saint, en qui se
trouve une trinité véritablement distincte, mais non pas
comme il en est dans
l’âme, distinguée en ‘sagesse’ et en ‘esprit’. Ceci se
tire de la vérité de la
sagesse, et c’est ce que dit Anselme dans le Monologion 19, à
savoir que
l’Esprit suprême se comprend, que le Fils [381] est engendre et
l’Esprit saint
spiré. Tel est le miroir 20 d’Augustin 21.
16. Sag. 8, 2.
17. Cf. Bonaventure, Brevil. I, 6 (V, 214).
18. Version F. Delorme "Or, partout où il y a sagesse, il y a un
esprit
qui se connaît et qui s’aime, et c’est ainsi que la connaissance
émane de
l’esprit et l’amour des deux autres, afin qu’il y ait la raison
d’émanation, et
par conséquent la pluralité. Mais en Dieu il n’y a pas de
pluralité autre
qu’hypostatique" (p. 134).
Mais
nous,
comme Ruth, nous ramassons les gerbes après les moissonneurs 22,
en suivant nos
docteurs.
5. Le miroir de la Trinité est double [selon nos docteurs] 23:
un miroir
intellectuel qui fait comprendre les noms intellectuels
rapportés à Dieu, un
second plus matériel qui est compose de noms
métaphoriques
Dans la première spéculation, l’intelligence
élevée par la foi dit: Dieu est
trine et un pour quatre raisons, lesquelles se trouvent dans l’Etre
divin, à
savoir: à cause de la condition de perfection, à cause de
la condition de
parfaite production, de diffusion productive et de dilection diffusive.
Et
l’une dépend de l’autre.
6. En effet, [en Dieu] se trouve la suprême perfection, dont le
premier
principe tire une perfection d’origine, d’ordre et d’indivision.
Or, l’origine originante est plus parfaite que l’origine non
originante, et
l’origine originant une autre origine est plus parfaite que celle qui
n’origine
pas une origine. Par conséquent, si en Dieu se trouve une
origine parfaite, il
est nécessaire que le Père soit producteur, que le Fils
soit origine et que
l’Esprit soit originé 26.
19.
Anselme, Monologion, chap. 29 ss (PL 158, 182 ss; éd. Schmitt,
I, 47 ss; trad. M. Corbin, p. 125 ss).
20. La version F. Delorme ajoute: "ce miroir est
énigmatique, parce que non seulement le Père est esprit,
mais le Fils et
l’Esprit" (p. 134).
21. Version F. Delorme: "Ce miroir est l’esprit (animus)" (p. 134).
Cf. Augustin, La Trinité, XV, 5-6; 7, 11 (PL 42, 1061 ss; CCL 50
A, 468 ss; BA
16, 435 ss; PL 42, 1065; CCL 50 A, 474-475; BA 16, 447-448). Bona
venture,
Brevil, I, 2 (V, 210).
22. Cf. Ruth 2, 7.
23. Version F. Delorme (p. 134).
24. Ce double mode de connaissance de la divinité remonte
à la Théologie
Mystique (chap. III) de Denys le Ps-aréopagite (PG 3, 1033 a;
Dion., 584ss;
trad. M. de Gandillac, p. 181).
25. Version F. Delorme (p. 134).
7.
De même,
selon la perfection de l’ordre il en est ainsi: où se trouve
l’ordre parfait,
là se trouve la raison de principe, de milieu et de fin, sans
quoi, comme il a
été dit plus haut 27, le désordre arriverait en
Dieu. Il faut donc selon la
raison d’ordre, qu’il y ait trois personnes 28.
8. De même, selon la raison d’indivision, il en est ainsi: il est
nécessaire
qu’il y ait en Dieu indivision, sans quoi on s’éloigne rait de
la perfection et
de l’unité. En effet, l’indivision est unité 29, mais
l’unité est dans les
principes et ceux qui en dépendent, dans les êtres
généraux et dans les êtres
particuliers, dans la volonté et dans la nature 30.
L’unité dans les principes
est une unité de simplicité et l’unité dans les
composés, c’est-à-dire dans
ceux qui dépendent des principes, est une unit& de
totalité ou de
plénitude. Dans les êtres généraux,
l’unité est une unité de conformité, dans
les êtres particuliers d’indénombrabilité, dans la
volonté d’unanimité et dans
la nature d’inséparabilité.
L’unité de simplicité dans les principes est
déficiente parce que, bien que
tout principe soit simple, il n’est pourtant pas de soi suffisant pour
produire
une autre [chose] sans un autre principe. De même, l’unité
de totalité ou de
plénitude dans les composés, est déficiente, parce
qu’elle n’existe pas par
elle-même ni n’est simple. De même, l’unité dans les
êtres généraux,
c’est-à-dire l’unité de conformité, parce qu’elle
fait
26. Version F. Delorme:
"Or,
originant, il est plus parfait qu’une origine non originante, et
origine
originant un originant, il est plus parfait qu’une origine originant
une
origine non originante, de telle sorte que l’origine éternelle
est le Père
éternellement originant, le Fils originé et originant et
l’Esprit saint originé
et non originant. Il y a donc là la raison d’un principe non
produit
produisant, la raison de produit et de produisant, et donc à
cause de la
condition de perfection, la Trinité" (p. 135).
27. Hex. VIII, 12; cf.
Hex. I, 12. 14.
28. Version F. Delorme: "Mais l’origine entraîne
nécessairement la
distinction et l’ordre; pour cette raison, il y a là une
distinction et un
ordre parfait, ayant raison de principe, de milieu et de fin, autrement
le
désordre adviendrait en Dieu. Par conséquent, en raison
de l’ordre, il y a
trois personnes. C’est ainsi qu’apparaissent l’émanation, la
Trinité, la
distintion et l’ordre, et parce qu’ils y sont nécessairement, il
y a aura là
une indivision, autrement il y aurait perte de la perfection et de
l’unité" (p. 135).
29. Cf. Anstote, Physique, III, 7 (207 b; trad. H. Carteron, p. 107).
Bonaventure, Q.D. sur le mystère de la Trinité, q. 2 art.
2, fund. 3 (V, 63).
30. Cf. Bonaventure, I. Sent. 31. 2. 2. q. 2 (I, 546).
nombre
avec
les autres, puisque bien qu’elle soit en plusieurs [êtres] elle
fait pourtant
nombre en eux 31. De même, l’unité chez les individus est
déficiente, parce que
la forme est dénombrée avec la matière 32. De
même, l’unité de volonté est
déficiente, parce que les âmes ne sont pas unies au point
de ne pouvoir être
séparées par la discorde. De même, l’unité
d’inséparabilité est déficiente dans
les êtres naturels, parce que l’union de la forme n’est pas si
forte qu’elle ne
puisse être séparée artificiellement 33.
Mais c’est en Dieu qu’il faut poser l’indivision. [En effet,
l’unité qui est en
Dieu possède en même temps les six conditions
citées, c’est ainsi qu’il a une
unité de simplicité, de totalité ou de
plénitude, de conformité,
d’immutabilité, d’unanimité et
d’inséparabilité. Ceux, par conséquent, qui
disent que l’unité divine serait une unité
d’universalité ou d’individualité ou
d’une seule de ces choses, ont parlé insuffisamment.
L’unité divine, en effet,
possède en même temps toutes les conditions
précitées. Voilà donc comment s’y
trouve la condition de perfection].
9. De plus, dans l’être premier se trouve la raison de production
parfaite.
Mais il y a production du semblable et du dissemblable, de
l’égal et de
l’inégal, du consubstantiel et de l’essentiellement
différent.
S’il y a production du dissemblable, cela présuppose
nécessairement la
production du semblable. Ce qui se démontre ainsi: le semblable
se rapporte au
dissemblable comme le même au divers, comme l’un au multiple,
mais par
nécessité le même précède le divers
et l’un le multiple Donc la production du
semblable précède la production du dissemblable. Or, la
créature, qui est
produite par l’être premier, est dissemblable: par
conséquent il doit
nécessairement exister un semblable, qui est Dieu.
De même, selon Boèce 36, les inégalités
proviennent de l’égalité. Par
conséquent, si ce qui est inégal, à savoir la
créature, est produit par Dieu,
nécessairement la précède la production de
l’égal, qui est Dieu.
31. Version F. Delorme:
"l’unité
de l’universel [ n’est pas saisie en elle-même" (p. 135).
32. Cf. Hex. IX, 24.
33. Cf. Alexandre de Halès, Summa, I, n.
74 (éd.
Quaracehi, p. 116 ss).
34. Version F. Delorme (p. 136).
35. Cf. Aristote, Du ciel, 11,4: "Puisque dans chaque genre, l’un est [
nature] antérieur au multiple, et le simple au
composé..." (286 b; trad. P.
Moraux, p. 63). Bonaventure, Q.D. sur le savoir chez le Christ, q. 3,
contra 5
(V, 12).
36. Boéce, De l’arithmétique, I, 32 (PL 63, 1110).
De
même, si
par Dieu s’est produit l’essentiellement différent,
nécessairement avant est
produit le substantiellement identique parce qu’avant
l’extrinsèque, il y a
l’intrinsèque, comme il est manifeste. Le concept de l’esprit
précède, comme
quelque chose d’intrinsèque, le verbe extrinsèque de
celui qui parle: donc,
pareillement, de la substance éternelle n’émane pas ce
qui est différent sans
que soit produit le substantielle ment identique. En Dieu, donc, la
production
du semblable, de l’égal et du consubstantiel,
précède celle du dissemblable, de
l’inégal et de l’essentiellement différent 38.
10. Mais quoi ? diras-tu, en pensant que l’être premier est un
être unique
qu’il faut supposer, tel que les païens pensent également
sa substance, sa
vertu et son opération: par conséquent, abstraction faite
de la Trinité ou de
l’émanation intrinsèque, c’est une production
extrinsèque qui est ainsi
comprise.
Je réponds: l’intellect est double. L’un est parfait,
plénier, pleinement
capable d’analyse, et un tel intellect ne pense pas ainsi. Mais
l’intellect
déficient ne peut comprendre qu’à moitié, parce
qu’il analyse en plusieurs
termes ce qui est un en Dieu, autrement non 38.
37. Version F. Delorme:
"La
raison saisit qu’avant l’être dissemblable l’être semblable
est nécessairement,
qu’avant l’inégal est l’égal, qu’avant l’être
essentiellement différent est
l’être essentiellement identique" (p. 136).
38. La version F. Delorme s’exprime ainsi: "Mais, abstraction faite de
la
Trinité, ne comprend-on pas que l’être premier a une
substance, une vertu et
une opération? Par conséquent, Dieu peut produire une
opération, abstraction faite
d’une émanation intrinsèque. A cela, il faut
répondre que c’est un intellect
déficient qui raisonne ainsi, mais que l’intellect pleinement
capable de
résoudre les questions qui concernent Dieu, n’entend pas ici
l’opération
extrinsèque sans [comprendre l’émanation]
intrinsèque" (p. 136).
L’explication
de la distinction entre l’intellect parfait et plein et l’intellect
déficient
et semi-plein se lit en I Sent. 28. dub. I: "Que l’on puisse comprendre
quelque chose indépendamment d’une autre, comporte
différents cas: soit
relativement à l’intellect qui appréhende, soit
relativement à l’intellect qui
explicite. De la première manière, on ne peut comprendre
une chose sans une
autre par laquelle nous pouvons la comprendre, par exemple: Dieu
indépendamment
de la déité et l’homme indépendamment de
l’humanité, Pourtant, on peut
comprendre l’effet, abstraction faite de la cause, et
l’inférieur abstraction
faite du supérieur, parce que quelqu’un peut appréhender
ce qu’est un homme
sans appréhender ce qui lui est supérieur. Et c’est ce
que dit le Philosophe, à
savoir qu’une chose en dit d’une certaine manière plusieurs, non
pas
absolument, mais d’une certaine manière (seule ment),
c’est-à-dire
implicitement. De la seconde manière, quelqu’un arrive a
comprendre (une chose)
indépendamment des autres, par l’intellect explicite, car cet
intellect
considère ce qui est essentiel à la chose, par exemple:
un sujet sans sa propre
passion. Mais cela peut se réaliser d’une double manière:
soit par un intellect
pleinement et parfaitement explicite, soit par un intellect
déficient, à moitié
explicite. Par un intellect mi-explicite, on peut comprendre
l’être,
abstraction faite de l’être premier. Mais, par l’intellect
parfaitement
explicite, on ne peut le comprendre, sans comprendre l’être
premier" (1,
504).
11. De plus, la troisième raison du miroir est qu’en Dieu, il y
a une raison de
diffusion productive, de la manière suivante. Cet être est
suprêmement bon, il
se diffuse donc suprêmement en une triple diffusion: la plus
actuelle, la plus
intégrale, l’extrême ou la plus extrême.
Puisque la diffusion est la plus actuelle, Dieu est toujours, a
toujours été et
sera toujours; il engendre toujours, il a toujours engendré et
il engendrera
toujours. Mais être toujours, avoir toujours été et
devoir être toujours, voilà
qui ne peut appartenir à la créature: il est donc
nécessaire qu’émane le [Dieu]
éternel 40
De plus, la diffusion la plus intégrale n’est pas la diffusion
qui se trouve
dans la créature, parce que Dieu ne donne pas toute la
beauté de l’exemplarité
à la créature, mais uniquement dans la
génération du Fils, qui peut dire:
"Tout ce qu’a le Père est à moi". [382] Et cela, aucune
créature ne
peut le dire.
De plus, cette diffusion est extrême, pour que le producteur
donne tout ce
qu’il peut. Or la créature ne peut recevoir tout ce que Dieu
peut donner. C’est
pourquoi, de même que le point n’ajoute rien à la ligne et
pas davantage mille
milliers de points de même la bonté de la créature
n’ajoute rien à la bonté du
Créateur, puisque le fini n’ajoute rien à l’infini. Il
est donc nécessaire que
cette diffusion selon tout son pouvoir soit en quelqu’un, qui ne peut
être
pensé plus grand Or, il est possible de penser plus grand que
toute créature,
et la créature elle-même peut penser plus grand que soi.
Mais dans le Fils, la
production est comme dans le Père. Par conséquent, si
rien de plus grand ne
peut être pensé que le Père, il en est de
même pour le Fils. Et de plus, si le
Père ne se diffusait pas dans une diffusion extrême, il ne
serait pas parfait.
39. Cf.
Bonaventure, Itin., VI, 2 (V, 310 b; trad. H.
Duméry, p.
93); Denys, Hiérarchie céleste, IV, 1 (PG 3, 177 C;
Dion., 800 s.; M. de Gandil
lac, p. 199).
40. Cf. Bonaventure, I Sent. 9. 1. q. l-5 (I, 185 ss).
41. Jn 16, 15.
42. Cf. Aristote, De la génération et de la corruption,
I, 2 (316 a; trad. C.
Mugler, 1966, p. 7-8); Métaphysique II, 3 (trad. J. Tricot, p.
158-159);
Bonnaventure, III Sent. 9, dub. 3 (III, 221).
43. Anselme, Proslogion 1V (éd. Schmitt,
p. 104; trad. M. Corbin, p. 251); cf. XV:
"Seigneur,
Tu n’es pas seulement tel que plus grand ne peut être
pensé, mais Tu es quelque
chose de plus grand qu’il ne se puisse penser. Puisqu’il est possible
en effet
de penser qu’il est quelque chose de ce genre, il est possible, si Tu
n’es pas
cela même, de penser quelque chose de plus grand que Toi; ce qui
ne peut se
faire" (éd. Schmitt, p. 112;
trad. M. Corbin, p. 267).
12.
La
quatrième diffusion, [montrant en Dieu l’unité et la
distinction] 44 est par la
raison de dilection. En effet, il faut nécessairement que,
là où se trouve la
béatitude, là se trouve la plus haute dilection 45, et
par conséquent la
dilection la plus parfaite. Or, il y a une dilection réflexe,
mutuelle ou
caritative. La dilection mutuelle, où l’autre est aimé,
est plus parfaite que
la dilection réflexe où c’est moi que j’aime. Mais la
dilection caritative qui
connaît un Bien-Aimé et un co-Bien-Aimé, est plus
parfaite que les deux autres:
elle se trouve donc en Dieu. En cette dilection, le Père aime le
Fils d’un
embrasement infini 46. De plus 47, la dilection y est gratuite [dans le
Père
qui donne sans recevoir] 48, due [dans l’Esprit saint qui reçoit
sans donner]
49, mixte [dans le Fils qui donne et reçoit] 50. De plus, la
dilection y est
pure, pleine, parfaite 51, comme [flux] s’écoulant, flué
dans le Fils et reflué
dans l’Esprit 52.
[Ainsi donc par la raison de perfection, de production, de diffusion et
de
dilection, sont montrés la Trinité, la distinction,
l’origine, l’ordre et
l’indivision en Dieu] 53. Ce noble miroir se constitue à partir
de toutes ces
raisons.
44. Version F. Delorme (p.
137).
45. La version F. Delorme propose: "Où se trouve la
béatitude, là est la
délectation et par conséquent la dilection en son sommet"
(p. 137). Cette
variante est plus proche du traité sur Trinité de Richard
de Saint-Victor,
qu’exploite ici Bonaventure.
46. Cf. Richard de Saint-Victor, Trinité, III, 19 (PL 196, 927
b; SC 63,
211). Bonaventure, I Sent. 2. 1. q. 4(1, 56).
47. Cf. Richard de Saint-Victor, Trinité, V, 16 ss (PL 196, 960
ss; SC 63,
342 ss).
48. Version F. Delorme (p. 137),
49. Version F. Delorme (p. 137).
50. Version F. Delorme (p. 137).
51. La version F. Delorme continue ainsi: "[Flux s’écoulant en
tant qu’il
est dans le Père, s’écoulant et épanché
dans le Fils, épanché en tant qu’il est
dans l’Esprit saint" (p. 137).
52. L’ensemble de ce paragraphe dépend de Richard de
Saint-Victor, Trinité,
III, 17 ss; V, l6ss (PL 196, 927 b, 960ss; SC 63, 211, 207 ss, 342 ss);
Bonaventure, I Sent. 2 q. 4, resp. (I,
57); Itin. VI, 2 (V, 311 a; trad. H.
Duméry, p.
95-97).
53. Version F. Delorrne (p. 137).
13.
Mais il y
a un autre miroir rassemblé à partir de choses humbles
54. Aussi, remarque
encore que même si toute la Trinité est lumière [et
raison] 55 de l’intellection,
le Verbe a cependant naturellement la raison d’expression 56. Or toute
la
création proclame la génération éternelle
et les douze générations que nous
trouvons dans les créatures l’expriment et la
représentent. Le premier mode de
génération est par diffusion, le deuxième par
expression, le troisième par
propagation.
14. Par diffusion, telle la splendeur issue de la lumière, la
chaleur du feu,
le flot de la source et la pluie des nuages emplis de rosée.
A la première diffusion manque l’égalité, parce
que la splendeur n’est pas
égale à la lumière. A la deuxième manque
l’intériorité, parce que la chaleur
n’est pas intérieure au feu, ni comme forme ni comme origine,
puisqu’elle est
un accident 57. A la troisième manque la
simultanéité, parce que la, se diffuse
successivement et non pas toute à la fois. A la quatrième
manque l’intégralité,
parce que toute la pluie n’est pas évacuée du nuage, mais
qu’elle s’évacue par
des gouttes.
Joins ces quatre conditions à une diffusion de la splendeur avec
égalité, de la
chaleur avec intériorité et substantialité, du
ruisseau ou de la source avec
simultanéité, de la pluie avec intégralité,
et tu as ainsi un vestige de la
génération éternelle.
15. C’est pourquoi le Fils est parfois comparé à la
splendeur, comme au chapitre
premier de la Lettre aux Hébreux: "Lui qui est la splendeur de
la gloire
58", etc.; parfois à la flamme, comme dans l’épisode du
buisson de Moïse,
où fut exprimée la personne du Fils 59. Parfois au fleuve
ou à une source comme
dans la Genèse: "La source montait sur la terre et le fleuve
sortait du
lieu de volupté 60"; parfois à la pluie, comme dans le
Livre d’Isaïe
61." De même que la pluie et la neige descendent du ciel et n’y
retournent
pas, sans avoir arrosé la terre", etc., et ensuite "ainsi sera
mon
Verbe, lui qui sort de ma bouche", c’est-à-dire du Coeur du
Père
54. Ce miroir se construit
à partir
des réalités matérielles (cf. Hex. XI, 5). La
version F. Delorme rapporte cette
parole: "II existe un autre miroir plus petit, que je me suis
spécialement
fabriqué au sujet de la génération du Verbe" (p.
138).
55. Version F. Delorme (p. 138).
56. Cf. Bonaventure I Sent. 6. 1. q.3 (I, 129); 27. 2. 1. q. 1 ss (I,
484 ss).
57. Aristote, Catégories, De quali (trad. J. Tricot, p. 42-43).
58. Hébr. 1, 3.
59. Cf. Ex. 3, 2; Bonaventure, Hex. III, 13.
60. Gen. 2, 6. 10.
61. Is. 55, 10 et 11.
16.
Le
deuxième mode de génération est par mode
d’expression: telle l’espèce par
l’objet, l’empreinte par le sceau, la parole par l’orateur, le concept
ou la
pensée par l’esprit. [Mais dans les générations
par expression], il y a un
manque.
A la première expression manque la vérité de la
chose, parce que c’est l’espèce
qui est dans l’oeil ou dans l’âme, non la vérité de
la chose 63. A la deuxième
manque la simplicité parce que l’empreinte ou la figure n’est
pas simple ou
sans dimension, mais comprend des parties ‘. A la troisième m la
stabilité
parce que la parole passe et ne reste pas. A la quatrième manque
la
substantialité parce que le concept de l’esprit n’est pas
substance ou
hypostase.
Ote ces manques et suppose l’expression d’une espèce de l’objet
avec vérité,
d’une empreinte du sceau avec simplicité, de la parole de
l’orateur avec
stabilité, du concept de l’esprit avec substantialité, tu
auras alors une autre
partie du miroir.
17. En ce qui concerne la première expression, le Psaume dit 65:
"Mon
coeur a lancé ton Verbe", et ensuite "le plus beau des enfants
des
hommes". En ce qui concerne la deuxième, il est écrit
dans le Livre de la
Sagesse: [Il est] un reflet de la lumière éternelle, un
miroir sans tache et
une image de sa bonté 66", et l’Apôtre dit: "Lui qui est
l’image du
Dieu invisible 67". En ce qui concerne la troisième, Job dit:
"Dieu
parle une seule fois sans se reprendre 68"; c’est pourquoi attribue-la
au
Fils, qui demeure toujours sans défaillance ni changement. En ce
qui concerne
la quatrième, attribue la substantialité. En effet, le
concept de l’esprit
éternel est une hypostase et ce concept mental est le plus noble
et le plus
parfait. Aussi est-il écrit dans le Livre des Proverbes: "Avant
l’abîme,
j’étais déjà conçu 69".
62. Cf. Matth. 15, 18: "ce
qui
sort de la bouche procède du coeur".
63. Cf. Aristote, De l’âme, III, 8 (431 b; trad. E. Barbotin, p.
87).
64. Version F. Delorme comprend: "l’une est dans le sceau, l’autre dans
l’empreinte" (p. 138).
65. Ps. 44, 2 et 3. Sur le rapport entre la vérité et la
beauté, cf. H. U. von
Balthasar: "On ne peut pas dire que le Fils soit beau parce qu’il
reproduit la beauté du Père — bien que toute chose
terrestre soit belle parce
qu’elle reproduit la beauté de Dieu exprimée dans le
Fils; bien plutôt, le Père
(source de la divinité) s’explicite lui-même dans le Fils,
et en dehors de cet
acte il n’est pas le Père; c’est pourquoi dans le
résultat de l’expression est
intégré l’acte d’exprimer, dans la ‘Parole’ ou la ‘Forme’
pénètre aussi le
caractère de source, d’origine, d’invention, l’unicité de
l’acte d’engendrer.
Si la trace et son image ne se trouvaient pas dans toute
véritable beauté
terrestre, celle-ci ne pourrait jamais renvoyer à la
beauté absolue" (La
Gloire et la Croix, II. 1, p. 311).
66. Sag. 7, 26.
67. Col. 1, 15.
68. Job. 33, 14.
Le
Fils est
donc parfois appelé espèce, image, "verbe demeurant dans
l’éternité
70", et concept, un concept non pas inhérent, mais substantiel
et
hypostatique. [C'est pourquoi l’Ecriture a coutume de l’appeler par ces
noms]
71. Nous avons donc ainsi une autre partie du miroir.
18. La troisième génération est par mode de
propagation et ceci de quatre
manières: tel le germe issu de la semence, l’arbre de la racine,
l’enfant conçu
du ventre ou sein maternel, le fils engendré du principe
paternel.
A la première génération manque la beauté
formelle 72, parce que dans la
semence la forme est confuse et cachée, mais non dans le Fils. A
la deuxième
manque la conformité: bien qu’il y ait, de fait, une racine,
elle diffère
pourtant des branches par la forme, bien qu’ils constituent un seul
arbre. A la
troisième manque l’actualité parce que la mère,
bien qu’elle soit d’une certaine
façon active, est un principe essentiellement passif de
l’enfant. A la
quatrième manque la contemporanéité.
19. Ote donc ces défauts et attribue premièrement la
beauté formelle, comme dit
Isaïe: "Le germe du Seigneur deviendra magnifique et plein de
gloire, et
le fruit de la terre sera sublime". Deuxièmement attribue la
conformité,
de telle manière que le Fils, qui est "l’arbre de vie au milieu
du
paradis" soit conforme au Père. C’est pourquoi il est
écrit dans le Livre
des Proverbes: "C’est un arbre de vie pour ceux qui tendront les mains
vers elle 75". Troisièmement attribue l’actualité.
D’où dans le Psaume:
"A toi le principat au jour de ta naissance, dans les splendeurs des
Saints. Du sein, je t’ai engendré avant la lumière du
matin 76". "Du
sein", dit-il, où se tient la raison de toute présence
dans le coeur du
Père, dont il ne s’est jamais éloigné.
Quatrièmement attribue la
contemporanéité, ainsi qu’il est écrit dans le
Psaume: "Moi, aujour d’hui,
je t’ai engendré 77", c’est-à-dire dans
l’éternité ou dans mon éternel
aujourd’hui.
69. Prov. 8, 24.
70. Is. 40, 8.
71. Version F. Delorme (p. 139).
72. Cf. Raban Maur, Comm. sur la Gen. 1, 1 (PL 107, 446 c).
73. Is. 4, 2.
74. Gen. 2, 9.
75. Frov. 3, 18.
76. Ps. 109, 3.
20.
Rassemble
ces douze conditions et tu auras un miroir pour contempler le divin
exemplaire
ou le Verbe qui représente toutes choses: comme splendeur qui
procède de la
lumière dans une parfaite égalité, et de
même pour les onze autres. Ces douze
conditions répondent à tous les arguments avancés
par Arius, gui se fondait sur
des générations imparfaites 78.
21. A propos de ces douze générations, il est dit dans la
Genèse: "Je vis
en songe le soleil, la lune et onze étoiles m’honorer 79". Voici
le très
beau Joseph que toutes les choses honorent, les temporelles l’acclament
par
"la lune", les spirituelles par "le soleil" et [les onze
générations imparfaites] 80 par "les onze
étoiles". Les générations
dans les créatures ont lieu selon onze conditions, omettant la
douzième
présente dans la génération du Fils de Dieu. C’est
pourquoi il y a "onze
étoiles", onze étant un nombre déficient par
rapport au duodénaire qui est
excroissant 81, puisque toutes les générations sont
déficientes par rapport à
cette génération, et que toutes s’inclinent devant la
génération du Verbe.
Toutes, en effet, indiquent la génération du Verbe.
C’est pourquoi quand on voit la splendeur issue de la lumière,
l’âme doit se
porter à la considération de la génération
éternelle 82, et il en est de même
pour les autres générations. [Mais dans ces douze
considérations, ce qu’il faut
transférer c’est la ressemblance, mais non ce qui est
déficient] 83. Il y a là
une grande délectation, dont il est dit dans le Psaume: "Tu m’as
délecté,
Seigneur, par tes oeuvres, devant l’ouvrage de tes mains j’exulterai
84".
Il dit donc: "Mais nous, la face découverte, nous
réfléchissons la gloire
du Seigneur comme en un miroir 85".
77. Ps. 2, 7. Cf.
Augustin, Comm. sur
les Psaumes, Ps. 2, 7 (PL 36, 71; CCL 38, 5).
78. Cf. Bonaventure, Ï Sent.
13, dub. 8 (I, 329). La version F. Delorme
ajoute:
<(Nous posons, cependant, la dernière propagation
principalement dans la
génération du Fils a cause de la plus grande
ressemblance" (p. 139).
79. Gen. 37, 9.
80. Version F. Delorme (p. 140).
81. Cf. Augustin, La Genèse au sens
littéral, IV, 2, 4 (PL
34, 297-298; CSEL 28, 96; BA 48, 283-284).
82. Le Credo emploie la formule "lumière née de la
lumière, vrai Dieu né
du vrai Dieu".
83. Version F. Delorme (p. 140).
84. Ps. 91, 5.
22.
On peut
constituer un miroir d’une façon plus appropriée.
Il y a génération par diffusion, comme celle de la
splendeur ou de la lumière
issue de la lumière, et là se trouve la
contemporanéité; il y manque cependant
l’égalité, parce que la splendeur n’est pas égale
à la lumière. De plus, il y a
la diffusion, comme le feu issu du feu, et là se trouve
l’égalité, comme on le
voit quand un cierge est allumé à un autre, parce qu’il y
a autant de lumière
dans l’un que dans l’autre, en quelque nombre qu’on les allume; il y
manque
cependant la consubstantialité. De plus, il y a la diffusion du
ruisseau à
partir d’une source, et là se trouve la consubstantialité
ou intériorité
puisque la même eau qui est à la source se retrouve dans
le ruisseau; mais il
manque la noblesse de l’origine parce que l’eau salée issue des
profondeurs,
filtrée le long de son cours s’affadit 86. De plus, il y a la
diffusion de la
pluie issue du nuage, et là se trouve la noblesse de l’origine
parce que la
pluie a les vertus du ciel par lesquelles le nuage la déverse;
et pourtant il y
manque la beauté de la forme parce qu’on voit les nuages
obscurcir et défigurer
le ciel.
Joins ce qu’il y a de noblesse, comme la contemporanéité,
l’égalité, la
consubstantialité et la beauté de la forme, et tu as une
partie du miroir.
23. De même, il y a génération par expression comme
celle de l’espèce par
l’objet; et là se trouve la beauté de la forme qui
manquait dans la génération
de la pluie. Il faut admirer comme une telle espèce est
engendrée: elle n’est
pas issue de la matière de l’air, car, puisqu’elle ne
désigne pas une essence
mais un mode d’être, il lui suffit d’avoir un principe
originaire, qui soit un
milieu entre le principe matériel et le principe effectif. Aussi
Dieu a donné
cette vertu à chaque chose, afin qu’elle engendre sa
ressemblance par une
fécondité naturelle. C’est pourquoi dans la mesure
où l’objet engendre sa
ressemblance, il représente la génération
éternelle; et dans la mesure où
l’intentionnalité de l’âme l’unit à l’oeil, elle
représente alors l’incarnation
du Verbe 87. Cette génération de l’espèce est
déficiente parce que [384] la
stabilité de la forme ne s’y trouve pas, mais qu’elle est
engendrée de diverses
façons, comme on le voit dans les miroirs ordonnés de
diverses façons, et
qu’elle a diverses manières de représenter: de
près ou de loin.
85. II Cor. 3, 18.
86. Aristote, Topiques, I. 7 (103 a; trad. J.B., 1967, p. 11). Pour les
fleuves
et les sources, cf. Météorologiques, I, 13(349 ss; trad.
P. Louis, 1982, p. 35
ss) et pour les sources salées, cf.
Météorologiques, ii, 3 (359 b; trad., p.
69).
24.
De plus,
il y a génération par expression comme celle de la figure
par le sceau, et là
se trouve la permanence de la forme qui manquait dans la
précédente; il y
manque cependant la vigueur de la vie. De plus, il y a
génération de la parole
par l’orateur, où se trouve la vigueur de la vie, parce que la
parole possède
une certaine force de vie: il est manifeste qu’entre deux orateurs qui
disent
la même vérité, l’un l’exprime et l’imprime mieux
que l’autre. Aussi Jérôme
peut-il dire: "L’acte de la voix vive a je ne sais quelle
énergie latente
88", etc. C’est pourquoi il n’y a pas de doute que les paroles du
Christ,
prononcées et entendues de sa bouche, avaient une vertu et une
puissance plus
grandes qu’écrites. Il y manque cependant la permanence de la
vie, parce que la
parole passe. De plus, il y a génération du concept par
l’esprit, et là se
trouve la permanence de la vie parce que toute pensée reste dans
la mémoire.
Cependant il y manque la vertu substantielle de
fécondité, parce que cette
pensée n’est pas une vertu substantielle.
Que ces quatre choses soient jointes, à savoir la beauté
de la forme, la
permanence de la forme, la vigueur de la vie, la permanence de la vie,
et tu as
la deuxième partie du miroir.
25. De même, il y a génération par propagation
comme celle du germe de la
semence; et là se trouve la vertu substantielle, où
manque cependant le dernier
degré, c’est-à-dire la robustesse de la vie. De plus, il
y a génération comme
celle du rejeton issu de la racine, et là se trouve la
robustesse de la vie,
mais il manque le sens vital, car celui qui produit n’a pas conscience
de ce
qu’il produit et ce qui est produit n’a pas conscience de son origine.
De plus,
il y a génération comme celle du foetus issu du ventre ou
du sein, et là se
trouve le sens vital, mais il y manque la vertu active, parce que le
ventre est
davantage un réceptacle qu’un principe actif. De plus, il y a
génération comme
celle du fils par le père, et là se trouvent toutes les
conditions énumérées,
sauf une, celle de la lumière, c’est-à-dire la
contemporanéité, qu’il faut
attribuer à la génération du Fils de Dieu. Et
c’est à partir de cette dernière
génération, à savoir celle du fils par le
père qu’est dénommée la génération
éternelle.
Ce que le Christ a ratifié lorqu’il a dit: "Allez, enseignez
toutes les
nations, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint
Esprit 89".
Il n’a pas dit, en effet, ‘au nom de la lumière et de la
splendeur’.
Telles sont les onze étoiles qui honorent Joseph, le Fils
très beau,
c’est-à-dire les onze nobles conditions déjà
dites, mais la douzième,
c’est-à-dire la contemporanéité, se trouve dans le
Fils de Dieu.
87.
Cf. Bonaventure, Itin., II, 4. 7 (V,
300 b; 301; trad. H.
Duméry, p. 47. 51-53); De red. art., 8 (V, 322; trad. P.
Michaud-Quantin, p. 65-67). H.U. von Balthasar: "Le jugement spirituel
porté sur l’expérience sensible renvoie à la
participation de l’homme à la
lumière absolue et idéale du Logos, sans le rayonnement
de laquelle aucune
pensée absolument certaine au sujet du sensible ne serait
possible" (La
Gloire et la Croix, II. 1, p. 306-307).
88. Jérôme, Lettre 53 (PL 22, 541); cf. Com,n. de la
Lettre aux Galates, Gal.
4, 20 (PL 26, 386).
89. Matth. 28, 19.
DOUZIÈME
CONFÉRENCE: Cinquième explication de la deuxième
vision, qui est la
troisième sur la beauté de la foi et qui traite de Dieu en tant
qu'exemplaire
de toutes choses. *
1.
"En
vérité, nous tous qui, la face découverte,
réfléchis Sons la gloire du Seigneur
1", etc. Il a été parlé de la hauteur de la foi,
qui excède
l’investigation de la raison, comme on le voit dans les douze articles
désignés
par "les douze étoiles 2" et par les douze ailes des deux
Séraphins
3. Il a été parlé de sa fermeté
désignée par "les douze fondements de la
cité. Il a été parlé de la beauté
désignée par les "douze portes 5"
de la cité et par "les douze perles 6", [385] qui sont les
spéculations de la foi, brillantes, vivifiantes et joyeuses,
concernant deux
portes orientales, à savoir que Dieu est l’être premier et
très pur, et
deuxièmement que Dieu est trine et un.
2. On poursuit par la spéculation sur la troisième porte,
à savoir que Dieu est
l’exemplaire de toutes choses. Il faut, en effet, supposer par la foi
que Dieu
est le créateur des choses, le gouverneur des actes, le docteur
des
intelligences, le juge des mérites. Et par là on entend
qu’il est la cause des
causes, et l’art qui crée très excellemment, le chef qui
gouverne de manière
très prévoyante, la lumière qui éclaire ou
représente très manifestement, le
juge qui récompense et qui juge très justement.
3. La première propriété se démontre ainsi.
La créature sort du Créateur, mais
non par nature car elle est de nature distincte: donc par art,
puisqu’il n’y a
pas d’autre mode noble d’émanation que par la nature, ou par
l’art et par ce
qui provient de la volonté 7. Mais cet art ne lui est pas
extérieur: c’est donc
par l’art qu’il agit et qu’il crée. Il lui est donc
nécessaire d’avoir les
raisons exactes et expressives [des choses] 8. En effet, s’il donne
à cette
chose la forme qui la distingue d’une autre chose, ou la
propriété qui la
distingue d’une autre, il est nécessaire qu’il possède la
forme idéale, ou
mieux les formes idéales [suprêmement expressives et
suprêmement exactes] 9. De
fait, c’est ainsi qu’elles sont appelées en plusieurs endroits
par les Pères
10.
1.
II Cor. 3, 18.
2. Apoc. 12, 1.
3. Cf. Is. 6, 2.
4. Apoc. 21, 14.
5. Apoc. 21, 21.
6. Apoc. 21, 21.
4.
De plus,
parce qu’il est la cause qui conserve, il est le chef qui gouverne. Il
préside,
en effet, à la direction de tous les actes selon qu’ils sont
gouvernables, non
pas comme l’artisan qui, [le travail accompli], laisse la maison, mais
il
conserve et dirige les choses 11. Pour cette raison, les normes
très droites
sont auprès de lui. Mais le mode 12 par lequel la
créature émane du Créateur
selon des formes ou des raisons expressives, n’est pas le même
que celui par
lequel émanent de l’esprit divin’ les règles qui servent
à sa conservation
selon la direction des règles éternelles.
5. De plus, parce qu’il est lui-même docteur, il enseigne
infailliblement et
rend ainsi certain ce qui ne peut être autre ment. Selon la
sentence de tous
les docteurs, le Christ est le maître’ intérieur, et
aucune vérité n’est connue
sans lui, non pas par la parole comme nous, mais par une illumination
intérieure. Et pour cette raison, il est nécessaire que
des espèces très
claires soient auprès de lui et qu’il ne les reçoive pas
d’un autre. Lui-même
intérieur à toute âme, ce [docteur] resplendit par
ses espèces très claires sur
les espèces ténébreuses de notre intellect. Ces
espèces enténébrées et mêlées
d’obscurs phantasmes sont alors illuminées, afin que l’intellect
comprenne 15.
En effet, si savoir est connaître qu’il est impossible qu’une
chose soit
autrement, il est nécessaire que celui-là seul qui
connaît la vérité et la
possède en soi communique le savoir.
7. Cf. Aristote, Physique,
II, 5:
"Les faits qui sont en vue de quelque chose sont tous ceux qui
pourraient
être accomplis par la pensée ou la nature" (196 b; trad. H. Carteron, p. 70). Cf. Bonaventure, I
Sent. 2. 1. q. 4, contra b (I, 56).
8. Cf. H. U. von Balthasar, La Gloire et la
Croix, II. 1:
"Le premier de ces mots correspondrait à peu près
à ‘exprès’, exact dans
sa manière de transmettre, et au contraire le second
correspondrait à
‘expressif, dans lequel tout l’accent est mis sur le rapport
d’expression
lui-même" (p. 260). Cf. Hex. XII, 9: "(Dieu) représente de
nombreuses
choses avec certitude et distinctement".
9. Version F. Delorme (p. 141).
10. Ces Pères sont essentiellement Augustin et Denys,
cités par Bonaventure
dans les Q.D. sur le savoir chez le Christ, q. 2-3: Augustin
(Trinité, VI, 10,
11. IX, 11, 16 (BA 15, 496 s.; BA 16, 104); Cité de Dieu, XI,
10, 3 (BA 35,
68); Confessions, I, 6,9 (BA 13, 287 s.); Denys, Noms Divins, V, 8;
VII, 2 (PG
3, 824c, 864 a; Dion., 360 s.; 397 s.).
11. Cf. Augustin, La Genèse au sens littéral, IV, 12, 22
(PL 34, 304; CSEL 28,
109; BA 48, 309), et VIII, 12,25 (PL 34, 382-383; CSEL 28, 250; BA49,
49).
12. Version F. Delorme: "la norme et la forme ne sont pas identiques"
(p. 141).
13. Esprit (mens). Version F. Delorme: de l’esprit éternel" (p.
141).
14. Littéralement: "docteur". Cf. Augustin, Traité sur la
Première
lettre de Jean, III, 3 (PL 35, 2004); Bonaventure, Hex. II, 31.
6.
De plus, il
est le juge qui rémunère très justement par les
lois les plus justes. Par
conséquent s’il récompense justement, il est
nécessaire qu’il ait [auprès de soi]
les lois les plus justes.
7. Or, l’Écriture parle de lui comme l’exemplaire, en lequel vit
toute créature
dans les,formes éternelles. Ainsi qu’il est écrit au
chapitre premier de
l’Evangile selon saint Jean: "Ce qui fut en lui était la vie
16".
Mais il vit par connaissance et par amour 17, et celui qui nie cela,
nie la
prédestination éternelle 18. En effet, Dieu connaît
éternellement la créature
et l’aime parce qu’il l’a préparée à la gloire et
à la grâce.
De même, parce qu’il a les normes très droites,
l’Apôtre et Jérémie disent:
"Je mettrai mes lois dans vos entrailles et les graverai dans votre
cœur
19". En effet, il les a inscrites premièrement dans la nature,
deuxièmement dans l’activité humaine ou dans le
progrès, troisièmement dans la
grâce, quatrième ment dans la gloire, [selon la plus
grande impression de cet
exemplaire] 20. A chacun de ces états, il donne ses normes.
Aussi est-il
nécessaire qu’il les ait en soi.
8. De même, parce qu’il est la lumière qui illumine, il
est écrit dans le Livre
de la Sagesse: "Elle est, en effet, plus belle que le soleil, elle
surpasse toute la disposition des étoiles, comparée
à la lumière elle
l’emporte", parce que, bien que le soleil ait la raison de rayonnement,
il
n’a pourtant pas en soi toutes les espèces inscrites 22, et pour
cette raison
cet exemplaire est très beau, parce qu’il a non seulement la
lumière, mais
aussi les espèces claires.
15. Version F. Delorme:
"Par ces
espèces, il illumine en notre âme les
ténébreuses images, parce qu’il est
l’intime lumière de l’âme, possédant les
espèces éternelles des choses, par
lesquelles il rayonne sur nos ténébreux phantasmes et les
illumine" (p.
141 s.).
16. In 1,4. Ce commentaire dépend d’une ponctuation
déficiente du texte
biblique, suivie par de nombreux Pères (Ambroise, Augustin,
etc.) et
Bonaventure à travers Alexandre de Halès (Somme II, 13).
À ce sujet, cf. J.
Knabenbauer, Evangelium secundu,n Joannem, 1898, p. 70 ss.
17. Cf. Bonaventure, I Sent. 36. 2. q. 1(1, 623); Sur Jean, I, 15 (VI,
249).
Version F. Delorme: "‘Ce qui fut en lui était la vie’ (In I, 4),
c’est-à-dire dans l’Esprit de Dieu par la connaissance et
l’amour" (p.
142).
18. Cf. Bonaventure, Brevil.
I, 8 (V, 216 s.; trad. L. Mathieu, p. 103 ss).
19. Hébr. 8, 10 et Jér. 31, 33.
20. Version F. Delorme (p. 142).
De
même, il
est le juge qui juge par soi, comme il est écrit dans
l’Apocalypse: "Les
livres sont ouverts et un autre livre est ouvert 23",
c’est-à-dire le
livre de vie et le livre de la conscience. Par le livre de vie,
l’âme reçoit la
vie et le jugement, et si le livre de la conscience s’accorde au livre
de vie,
l’âme est approuvée, mais s’il est discordant, elle est
réprouvée. C’est
pourquoi il est écrit dans le Psaume: "Tes yeux voyaient mon
embryon, et
sur ton livre tous [mes jours] seront inscrits", c’est-à-dire se
révèleront déjà écrits et non
à réécrire. Toutes les lois éternelles sont
écrites dans ce livre.
Par conséquent, Dieu est l’exemplaire éternel, ce qui est
une vérité de la foi,
qui croit que Dieu est le créateur des choses, etc.
9. La spéculation se tourne [alors vers Dieu] comme vers l’art
qui représente
très excellemment [toutes choses] 25. Or cet art est un et
multiple. Mais
comment est-ce possible? On ne peut le voir sans qu’une illumination
vienne
"des montagnes [386] éternelles" et alors "les insensés",
c’est-à-dire les sots, "seront tourmentés en leur coeur".
Il faut, en
effet, avoir un sens très haut de Dieu. Or cet art est
multiforme parce qu’il
représente de nombreuses choses distinctement et avec certitude.
C’est pourquoi
je me verrai mieux en Dieu qu’en moi-même. Et pourtant, il est
suprêmement un.
21.
Sag. 7, 29; cf. Hex. VI, 7.
22. Version F. Delorme: "la raison de spéculation" (p. 142).
23. Apoc. 20, 12; cf.
Bonaventure, Brevil. VII, 1 (V, 281; trad. L.
Prumè res,
p. 57 ss).
24. Ps. 138, 16.
25. Cf. Augustin, Trinité, VI, 10, 12 (PL 42,932; CCL 50,242s.;
BA 15, 499). La version F. Delorme renvoie
explicitement à Augustin: "‘l’art
éternel plein des raisons de tous les vivants’, comme dit
Augustin [ livrej VI
de Trinité" et poursuit: "Mais Dieu n’est pas multiforme pour
cela,
mais ‘illuminant admirablement des montagnes éternelles’,
c’est-à-dire par les
exemplaires des choses qui, inaltérablement, furent en lui
éternellement, non
pas comme dans l’intellect humain ou angélique" (p. 142).
26. Ps. 75, 5-6. Versets cités dans un contexte semblable par
Bonaventure en
Itin. 3, 7 (V, 306 a).
10.
En
fonction de cela 27, il faut noter que la cause première est
première et
immédiate: première, elle ne reçoit rien d’un
autre, mais toutes choses
viennent d’elle; et immédiate, puisque la cause immédiate
est plus noble que la
cause intermédiaire.
Donc, parce qu’elle est première, elle est très
puissante: elle peut donc de
nombreuses choses. De plus, parce qu’elle est immédiate, elle
est très actuelle
parce que la cause immédiate est en acte; elle est aussi
très actuelle en tant
qu’immédiate parce que l’acte est plus immédiat que la
puissance. Mais elle
n’est pas très actuelle selon l’efficience ou selon l’acte
extrinsèque, parce
qu’elle ne fait pas sur-le-champ tout ce qu’elle peut. Elle est donc
très
actuelle selon l’acte intrinsèque qui consiste dans un dire.
C’est pourquoi,
éternellement, il a dit: cela surviendra, et surviendra dans le
temps. Mais
parce qu’elle est une, cette cause est suprêmement simple, et
parce qu’elle est
suprêmement simple, elle est infinie, car "plus la vertu ou la
cause est
unie et simple, plus elle est infinie 28", non certes par distension de
la
masse, mais par distension de la vertu 29.
27. Bonaventure utilise
ici la méthode
des raisons nécessaires que l’on retrouve expressément
dans l’ensemble du
Breviloquium comme méthode de spéculation
théologique, que J.G. Bougerol
présente ainsi: "Dieu est la Vérité par essence,
tant au point de vue ontologique
qu’au point de vue logique. La vérité de la
créature n’est que vérité imitée de
la vérité première, car le degré de
vérité que possède une chose dépend de son
degré d’être. Or l’être de la créature est
relatif et participé et selon sa
mesure de participation à l’être, il est plus ou moins
expressif, c’est-à-dire
vrai. L’homme a, pour connaître les choses, une intelligence, il
ne peut
cependant atteindre à la certitude de la connaissance que par
l’influence de la
vérité première. Dieu est ainsi la ‘raison de
comprendre’, il entre dans l’âme
comme soleil de l’intelligence. Il y est actif par cette
lumière, il informe
l’âme par cette action qui donne à l’exercice de la raison
son plein rendement
et son achèvement en la conduisant à la
vérité certaine (cf. III Sent. 36. 1.
q. 6, ad 3 (III, 807 a); Q.D. sur le savoir chez le Christ, q. 5, ad 2
(V, 30
a)... L’influence des raisons éternelles, c’est-à-dire de
la lumière de Vérité
qui est au-dessus de l’âme créée, cette influence
imprime dans l’âme une similitude
de cette vérité qui devient plus intime à
l’âme qu’elle ne l’est à elle-même
(Q.D. sur le savoir chez le Christ, q. 4, fund. 31 (V, 20). L’esprit
discerne
alors et juge ce qui ne peut être autrement... En ce qui concerne
la
spéculation de la foi... l’analogie de l’être trouve sa
valeur probante dans
l’analogie de la foi. Avec les articles de foi, nous possédons
non seulement
des points de départ pour une investigation théologique,
mais ces articles de
foi deviennent à leur tour objet de science et non seulement de
foi, dès le
moment où ils deviennent objet d’intelligibilité par le
travail de la raison
croyante. La seule condition exigée par ce travail proprement
scientifique est
de partir du donné révélé et de
posséder une logique interne. Une telle démarche
est celle d’une logique surnaturelle, fondée qu’elle est sur la
capacité de la
nature â l’ordre surnaturel. Elle suppose que nos concepts sont
ambivalents et
affectent l’ordre naturel ou surnaturel selon l’intensité avec
laquelle se
manifeste en notre esprit l’influence et la présence des raisons
éternelles,
Dieu vérité et lumière de l’intelligence"
(Prologue du Brevioquium, p. 42
ss).
11.
Cette
lumière est inaccessible et cependant très proche de
l’âme, plus encore que
l’âme à elle-même. Elle est aussi inaliénable
30 et cependant suprêmement
intime. Mais voir cela n’appartient qu’à l’homme suspendu
au-delà de soi en une
haute vision. Car lorsque nous essayons de voir dans une simple
intuition
comment cet art est un et cependant multiple dans une simple intuition,
l’imagination s’immisce, nous sommes incapable de penser que cette
lumière soit
infinie sans distension; et pour cette raison nous ne pouvons pas voir
par une
simple intuition sans raisonner.
12. Comme cet art est cause, il s’ensuit qu’en lui se trouve la
représentation
des causables sur un mode incausable. Les raisons [des choses] sont ces
causes
elles-mêmes 32 et sont par là-même incausées.
De là vient qu’elles sont les
causes des choses contingentes d’une manière infaillible,
puisque ce qui est
contingent y est infailliblement représenté 33. En effet
[la raison de la
chose] exprime le mode 34 qui, infailliblement, advient à la
chose, parce
qu’elle l’exprime selon qu’il est en soi et auprès de soi. En
effet, la
contingence est vraie du côté de la chose et
l’infaillibilité du côté de Dieu.
13. De plus, en lui se trouve la représentation des muables
immuablement, des
matériels immatériellement, parce que ces raisons ne sont
pas matérielles; des
possibles actuellement, des partiels indivisiblement 35, parce que la
raison de
la montagne
28. Livre des Causes,
prop. XVI (XVII)
(éd. Pattin, p. 83-84); cf. Bonaventure, Hex. 111,4; Q.D. sur le
mystère de la
Trinité, q. 4, art. 1, concl. (V, 80 ss).
29. Version F. Delorme: "l’acte est plus immédiat que la
puissance selon
l’acte intrinsèque de donner une origine dans le Verbe
éternel, mais non pas
comme l’acte qui est lié à la puissance. Il crée,
en effet, en s’exprimant par
le Verbe selon un acte intrinsèque; et parce qu’il est une cause
très actuelle,
elle fonde toute la substance de la chose, à savoir la
matière et la forme.
Cela parce que la vertu est suprêmement simple et infinie, et
peut tout faire
pour cette raison. En effet, plus la vertu est simple, plus elle est
puissante... En effet, tout ce que Dieu peut faire, la vertu peut
l’exprimer" (p. 143).
30. Littéralement: "non-hable".
31. Version F. Delorme: "en une autre vision" (p. 143).
32. Cf. Denys, Noms Divins, V, 8 (PG 3, 821ss; Dion., 347 ss; cf. M. de
Gandillac, p. 134 ss).
33. Cf. Bonaventure, Hex. III, 29.
34. Cf. Hex. II, 23.
35. Cf. Denys, Noms Divins, VII, 2 (P0 3, 869 b; Dion., 399; M. de
Gandillac,
p. 144).
n’est
pas plus
grande que celle du grain de mil, pas même dans notre âme;
des accidentels
substantiellement, parce que ces raisons sont la substance divine; des
corporels spirituellement, des temporels éternellement et des
distants sans
éloignement, comme on le voit dans l’âme 36, parce que les
situations des
espèces ne sont pas dans l’âme des dissonants sans
dissonance, comme la raison
du noir et du blanc; des déficients indéfectiblement
parce que tout ce qui s’y
trouve vit de la vie [divine] 37.
14. À ces splendeurs exemplaires conduisent la raison et la foi.
Mais, au-delà,
se présente une aide triple pour s’élever aux raisons
exemplaires, à savoir
l’aide de la créature sensible, l’aide de la créature
spirituelle et l’aide de
l’Ecriture sacramentelle qui contient les mystères.
En ce qui concerne la première aide, le monde entier est ombre,
voie, vestige,
il est "le livre écrit 38". En chaque créature, en effet,
se trouve
un reflet de l’exemplaire divin, mais mêlé de
ténèbre. Aussi est-elle comme une
certaine opacité mêlée à la lumière.
De plus, elle est la voie qui conduit à
l’exemplaire. Comme tu peux le constater, le rayon qui entre par la
fenêtre, se
colore de diverses manières selon les diverses couleurs des
diverses parties;
de même le rayon divin en chacune des créatures resplendit
de diverses manières
en diverses propriétés. C’est pourquoi il est
écrit dans le Livre de la
Sagesse: "Il se montre en ses voies 39". De plus, elle est le vestige
de la sagesse de Dieu. Aussi la créature n’est-elle qu’un
certain simulacre et
qu’une certaine représentation de la sagesse de Dieu 40. Toutes
ces choses
composent ce "livre écrit au-dehors".
15. Par conséquent, quand l’âme voit cela, elle
s’aperçoit [sans cesse] qu’elle
devrait passer de l’ombre à la lumière, de la voie au
terme, du vestige à la
vérité, du livre [d'étude] à la vraie
science qui se trouve en Dieu. La lecture
de ce "livre [écrit au-dehors] 42 appartient aux très
hauts
contemplatifs"43, et non aux Philosophes naturels qui ne connaissent
que
la nature des choses, non le vestige de Dieu en elles.
36. L’ordre et le lieu
situent les
choses, mais les espèces s’uniformisent en
pénétrant dans l’âme. Cf. Bonaventure, I Sent. 37. 2. 2.,
q. 2 resp. (I, 660 b).
37. Cf. Jn 1, 4.
38. Éz. 2, 10; Apoc. 5, 1. En ce qui
concerne la
symbolique théologique du livre cf. Bonaventure, Brevil. II, 11 (V, 229 a), et l’étude de W. Rauch, Das
Buch Gottes. Eine systematische Untersuchung des Buchbegrjffes bei
Bonaventura
(Munich, 1961).
39. Sag. 6, 17. Cf. Denys, Noms Divins, V, 8
(P03, 824 c;
Dion., 357 ss; M. de Gandillac, p. 135).
40. Cf Augustin, Confessions, VII, 9, 15 (PL 32, 741; CCL 27, 102;
41. ‘Version F. Delorme (p. 144).
16.
L’autre
aide est celle de la créature spirituelle, laquelle est comme
une lumière,
comme un miroir, comme une image, comme "le livre écrit
au-dedans
44". Toute substance spirituelle est lumière. Aussi est-il dit
dans le
Psaume: "La lumière de ta face, Seigneur, est gravée sur
nous 45".
[C'est pourquoi l’homme intérieur est une vraie lumière
pour l’homme extérieur]
46. Joint à cela qu’elle est aussi un miroir parce qu’elle
reçoit et représente
toutes choses. Elle possède la nature de la lumière pour
juger des réalités,
car le monde entier s’inscrit dans l’âme Elle est aussi une
image, puisqu’elle
est une lumière et un miroir ayant les images des choses, et par
là-même est
image. De cela, [387] elle devient aussi "le livre écrit
au-dedans".
C’est pourquoi, nul ne peut entrer à l’intime de l’âme 48
sans être simple 49.
Or, ceci est pénétrer jusqu’aux puissances, parce que
l’intime de l’âme est son
sommet, selon Augustin 50, car plus la puissance est intime, plus elle
est
sublime. Deux choses que possèdent les mages de Pharaon 51.
42. Éz.2, 10; Apoc.
5,1.
43. Cf. Ê. Gilson: "L’extase implique une sorte de suspension de
l’âme qui
la détache en quelque sorte du corps et lui confère par
là même les vertus
actives et cognitives, inséparables d’une spiritualité
plus pure que la nôtre.
C’est parce qu’il vient de libérer presque complètement
son âme de son corps et
de toucher le modèle premier des choses, que celui qui redescend
de l’Alverne
pénètre l’essence des créatures et
déchiffre sans peine leur secret. Même s’il
perdait pour un temps le contact immédiat de la présence
divine, il n’en
demeurerait pas moins un illuminé, devinant Dieu sous les choses
alors même
qu’il ne le possède plus. De là cette invention sans
cesse jaillissante de
symboles, ou plutôt cette transfiguration permanente de l’univers
qui
substituait à des fragments de matière morte ou à
des êtres privés de
connaissance de précieuses effigies de Dieu. Ayant touché
Dieu, saint François
pouvait en déceler la présen là même
où de simples mortels ne la soupçonnaient
pas. Dans ce Moyen Age tout pénétré d’esprit
symbolique, mais dont le
symbolisme n’est souvent qu’une répétition
stéréotypée de comparaisons devenues
traditionnelles, saint François apparaît comme un
inventeur; or, c’est parce
qu’il a retrouvé la source féconde d’où
jaillissent les symboles qu’il se
montre capable d’en créer et surtout de situer dans la
signification symbolique
des êtres leur sens le plus profond" (La philosophie de saint
Bonaventure,
p. 62).
44. Apoc. 5, 1.
45. Ps. 4, 7. Cf. Bonaventure, Itin. III, 1 (V, 303 b; trad. H.
Duméry, p. 61).
46. Version F. Delorme (p. 144); cf. Augustin,
Trinité,
XII, 1, 1 (PL 42, 927-929; CCL 50, 356; BA 16, 213-214).
47. Cf. Aristote, De l’âme, III, 8 (431 b; trad. E. Barbotin, p.
86).
17.
La
troisième aide est celle de l’Ecriture sacramentelle. Or toute
l’Ecriture est
coeur de Dieu, bouche de Dieu, langue de Dieu, stylet de Dieu, "livre
écrit au-dedans et au-dehors 52". C’est pourquoi, il est
écrit dans le
Psaume: "Mon coeur a lancé une bonne parole, je dis mes oeuvres
pour le
roi. Ma langue est le stylet d’un scribe agile 53": coeur de Dieu,
bouche
du Père, langue du Fils, stylet de l’Esprit saint. Le
Père, en effet, parle par
le Fils ou "la langue". Mais celui qui achève 54 et commande
à la
mémoire est "le stylet du scribe".
L’Ecriture, donc, est la bouche de Dieu. C’est pourquoi Isaïe
[s'écrie] 55:
"Malheur à vous qui descendez en Egypte", c’est-à-dire
aux sciences
séculières, et "la bouche de Dieu vous ne l’avez pas
interrogée",
c’est-à-dire [vous n’avez pas consulté] 56 la sainte
Ecriture. On ne doit pas,
en effet, descendre vers les autres sciences, afin d’atteindre à
la certitude,
sans avoir le témoignage sur la montagne 57, celui du Christ,
d’Elie et de
Moïse, c’est-à-dire celui du Nouveau Testament, des
Prophètes et de la Loi. De
même, elle est la langue, c’est pourquoi [il est écrit
dans le Cantique des
cantiques]: "le miel et le lait sont à ma bouche", [et dans le
Psaume]: "Qu’elle est douce à mon palais, ta parole, plus que le
miel à ma
bouche". Cette langue rend les nourritures savoureuses. C’est pourquoi
cette Ecriture se compare aux i60 qui ont de la saveur et qui refont
[les
forces]. De même, elle est le stylet de Dieu et tel est l’Esprit
saint, parce
que, de même que le scribe peut en écrivant rendre
contemporaines les choses
passées, présentes et futures, de même les choses
passées, présentes et futures
sont contenues dans l’Ecriture.
48. Ni les anges ni les
démons, cf.
Bonaventure, Hex. II,
10; III, 32; II Sent. 8. 2. 1; 10. 2. q. 2 (II, 224ss; 264).
49. Cf. Hex. IV 12; XX, 30. Version F. Delorme:
"C’est pourquoi nul ne peut pénétrer à l’intime de
l’âme, bien qu’il soit
simple" (j); 144).
50. Cf. Bonaventure, Hex. I, 13; II, 10. 31; III, 32.
51. Çf. Bonaventure, Hex. II, 30; IX, 18.
52. Ez. 2, 9; Apoc. 5,1.
53. Ps. 44, 2.
54. Cf. Jn 16, 13; Bonaventure, De red. art. 26, (V, 324 b).
55. Is. 30, 1 et 2. La version F. Delorme y ajoute Jos. 9, 14.
56. Version F. Delorme: "Par cons que celui qui veut
pénétrer les sciences
séculières, consulte la sainte Ecriture" (p. 145).
57. Cf. Matth. 17, 1
ss.
58. Cant. 4, 11. Version F. Delorme (p. 145).
59. Ps. 118, 103.
60. Cf. Grégoire, Morales sur Job, XV, 13, 16 (PL 75, 1088; CCL
143 A, 757);
XXIII, 25,49 (PL76 281-283; CCL 143 B, 1181 ss).
Aussi
est-elle
"le livre écrit au-dehors", parce qu’elle a les belles histoires
et
enseigne les propriétés des choses, et écrit aussi
"au-dedans", parce
qu’elle a les mystères et les diverses intelligences
[Fin de la deuxième vision, qui est la vision de l’intelligence
élevée par la
foi. On poursuit par la tr9isième vision de l’intelligence, qui
vient par
l’érudition de l’Ecriture] 62.
61. Version F. Delorme:
"semblablement ‘le livre est écrit au-dedans et au-dehors’
(Apoc. 5, 1)
par les ministres des Ecritures..." (p. 145).
62. Version F. Delorme (p. 145).
TREIZIÈME
CONFÉRENCE: Première explication de la troisième
vision, qui est
celle de l’intelligence instruite par l’Ecriture, où l’on traite
des
intelligences spirituelles de l’Ecriture. *
1.
"Que
les eaux qui sont sous le ciel se rassemblent en une seule masse, et
qu’apparaisse le continent. Et il en fut ainsi. Dieu appela le
continent
‘terre’ et la masse des eaux ‘mer’. Dieu vit que cela était bon
et il dit: Que
la terre produise l’herbe verte portant semence et l’arbre fruitier
[388]
donnant un fruit selon son espèce et contenant sa semence sur la
terre 1"
etc. Te est la troisième vision de l’intelligence instruite par
l’Ecriture, qui
est comprise dans l’oeuvre du troisième jour.
De même que, dans les oeuvres des six jours de la
création, il y a addition du
deuxième jour au premier et du troisième jour aux deux
autres, ainsi cette
troisième vision, qui est plus noble et plus grande que les
précédentes,
procède des deux premières. Et bien que l’adaptation et
la correspondance avec
l’oeuvre du troisième jour ne paraissent guère convenir,
pour la raison que la
terre est le plus bas des éléments et que l’Ecriture est
très élevée, l’attribution
est pourtant parfaite, parce que tout ce que le ciel contient en une
certaine
excellence, la terre le détient, le reçoit ou le
possède en une certaine
vivacité 2. Ainsi reçoit-elle l’influence du ciel et
produit ses très belles
croissances 3.
2. Cette vision se fixe sur trois choses: les intelligences
spirituelles des
sens, c’est-à-dire les sens de l’Ecriture, les figures
sacramentelles, les
diverses théories que l’on peut en tirer. Toute
l’Écriture se ramène à ces
trois choses. Les premières, c’est-à-dire les
intelligences spirituelles, sont
comprises par "la masse des eaux 4", les deuxièmes,
c’est-à-dire les
figures sacramentelles, par les croissances de la terre, dans ce
passage:
"Que la terre produise l’herbe verte 5", les troisièmes,
c’est-à-dire
les diverses théories, sont comprises par les semences, dans ce
passage:
"contenant sa semence 6" etc.
1.
Gen. 1,9ss.
2. Cf. Bonaventure, Brevil. IV, 9 (V, 250 b). La
"vivacitas" est chez le Christ sa parfaite capacité de
réception des
perceptions sensibles, qw s’oppose à la "tarditas" de l’homme
pécheur
et déchu.
3. Cf. Bonaventure, Brevil. II, 4 (V, 221).
Qui
peut
connaître la totalité infinie des semences quand, dans une
seule, sont déjà
contenues des forêts de forêts et par suite une
infinité de semences 7? De
même, à partir des Ecritures peut être
développée une infinité de théories, que
nul ne peut comprendre si ce n’est Dieu seul 8. En effet, les nouvelles
semences proviennent des plantes, comme les nouvelles théories
et les nouveaux
sens des Ecritures, et pour cette raison on analyse la sainte Ecriture.
C’est
pourquoi toutes les théories que l’on développe,
comparées à celles qui
pourraient l’être, sont comme une goutte d’eau tirée de la
mer 9.
3. Il faut donc parler d’abord des intelligences spirituelles, ensuite
des
signes 10, puis des théories, car les signes ne valent rien si
les choses ne
sont pas conçues 11.
De même, aussi, il a d’abord rassemblé les eaux, ensuite
il a produit les
arbres, puis les semences. Sur la masse des eaux 12, il est
écrit dans le
Psaume: "Rassemblant les eaux de la mer comme dans une outre 13". Il
rassemble "les eaux de la mer jans une outre", quand il a
rassemblé
dans le cuir des Ecritures l’ensemble des intelligences spirituelles.
Mais les
intelligences sont assimilées aux eaux rassemblées "dans
une outre"
pour trois raisons: à cause de l’origine primitive
elle-même des intelligences
spirituelles, à cause de la très profonde
élévation des intelligences
spirituelles, à cause de la très abondante
variété des intelligences
spirituelles.
4. Au sujet de la première raison, il est écrit dans
l’Ecclésiaste: "Tous
les fleuves se jettent dans la mer et la mer ne déborde pas; les
fleuves
retournent au lieu de leur origine afin de couler à nouveau". De
même,
toutes les intelligences spirituelles sont dites fleuves — et
également les
hommes à l’intelligence spirituelle — parce qu’elles naissent de
l’Ecriture, se
confirment par l’Ecriture, et que, par elles, ont lieu d’autres
intelligences.
C’est pourquoi il est écrit dans le Psaume 15: "Les fleuves
enflèrent,
Seigneur, les fleuves enflèrent leur voix. Les fleuves
enflèrent leurs flots
par les voix des eaux multiples". Pourquoi? Parce que "admirable est
le gonflement de la mer". Pourquoi? Parce que, "admirable le Seigneur
dans les hauteurs 16", la voix de Dieu a dû être puissante.
5. La deuxième raison, à cause de la très profonde
élévation des intelligences
spirituelles, est décrite ainsi dans le Psaume 17: "Ceux qui
descendent
sur la mer avec des navires, oeuvrent sur les eaux multiples". Il
descend
"avec des navires sur la mer", celui qui accède avec un esprit
de la
plus haute révérence à l’exposition des Ecritures
18 "descend avec des
navires", celui qui a en main [le gouvernail de] l’arbre de la croix,
parce
que celui qui veut pénétrer dans la mer des Ecritures,
sans cet arbre,
s’enfonce, car il tombe en de grandes erreurs. A moins d’être
Pierre, en effet,
il est englouti.
4. Gen. 1, 10.
5. Gen. 1, 11.
6. Gen. 1, 11.
7. Cf. Augustin, Vraie religion, 42, 79 (PL 34,
158; BA 8,
143).
8. Cf. Augustin, Trinité, III, 8, 14: le développement de
la création est
"le secret de Dieu" (PL 42, 876; CCL 50, 141; BA 15, 301). Cf. La
Genèse au sens littéral, V, 23, 45: "De même que la
graine était
invisiblement et simultanément tout ce qui au cours du temps
s’est développé en
arbre, de même on doit penser que le monde, quand Dieu
créa simultanément
toutes choses, renfermait simultanément, quand fut
créé le jour, tout ce qui a
été fait en lui et avec lui" (PL 35, 338; CSEL 28, 168;
liA 48, 439).
9. Version F. Delorme: "En efi,’et, comme des plantes naissent toujours
de
nouvelles semences, ainsi des Ecritures s’obtient toujours une nouvelle
intelligence, comme si une étoile parmi toutes les
étoiles était choisie"
(p. 147).
10. La version F. Delorme poursuit ainsi: "En effet, d’abord il
rassembla
les eaux, ensuite il distingua les plantes et les semences, et tel sera
notre
passage et notre transformation ‘de clarté en clarté’ (II
Cor. 3, 18)" (p.
147).
11. Augustin, Maître, 13 ss (PL, 1195 ss; CCL 39, 159 ss).
12. Version F. Delorme: "Premièrement, donc, par le
rassemblement nous
comprenons les rassemblements des intelligences spirituelles, qui sont
appelées
‘mer*" (p. 147). "Maria" (la mer) est aussi le nom de la Vierge
(Marie), mère du Verbe (incarné).
13. Ps. 32, 7.
14. Eccl.1, 7.
15. Ps. 93, 3 et 4.
16. Ce que la version F. Delorme commente ainsi: ((De ce fleuve,
s’écou lent
toutes les intelligences des fleuves" (p. 147).
17. Ps. 105, 23.
18. La version F. Delorme poursuit ainsi: "... ayant pour guide la
sainte
croix. En effet, de même. qu’on ne peut traverser la mer sans
navire, on ne
peut traverser ou comprendre la sainte Écriture sans la croix,
Eccl. [7, 25]:
‘Qui sondera la grande profondeur ?‘. Certainement celui qui,
illuminé par la
vertu du Crucifié, la sonde par la croix" (p. 145).
C’est
pourquoi
il est écrit 19: "la grande profondeur qui la sondera?" La
Sagesse
est glorifiée, parce qu’elle a pénétré le
fond de l’abîme et y a vu les
merveilles de Dieu. Il est écrit au chapitre vingt-quatre de
l’Ecclésiastique:
"Moi, j’ai habité dans les hauteurs et mon trône
était dans la colonne de
nuée. Seule, j’ai fait le tour du cercle du ciel et j’ai
pénétré le fond de
l’abîme, j’ai marché sur les flots de la 20". C’est la
Sagesse incarnée [du
Crucifié] qui parle: "Moi, j’ai habité dans les hauteurs"
dans la
création, "mon trône était dans la colonne de
nuée" dans
l’incarnation, "j’ai marché sur les flots de la mer" dans la
passion;
"j’ai pénétré le fond de l’abîme" dans la
pénétration des Ecritures,
parce qu'"il leur ouvrit l’e après la résurrection, "pour
qu’ils
comprennent les Ecritures". Par la foi de la croix, Pierre a
marché sur la
mer 23.
6. La troisième raison est à cause de la très
abondante variété des
intelligences spirituelles. En effet, l’abondance multiple des eaux
provient
des nuages, des fleuves et des sources, mais toutes viennent de la mer.
Si tu
demandes: Comment? Par des déplacements variés et des
mouvements variés;
auxquels correspondent le nuage, le fleuve et la source.
Isaïe a écrit 24: "La terre est remplie [389] de la science
du Seigneur,
comme les eaux recouvrant les mers", et ce qui précède:
"Ils ne
nuiront pas et ne tueront pas sur toute ma montagne sainte, [car la
terre sera
remplie de la science du Seigneur comme les eaux recouvrent le fond de
la
mer", et encore: "un lieu de fleuves et de canaux très larges",
et le Deutéronome: "Le Seigneur ton Dieu te conduit vers un
heureux pays,
un pays de froment" etc., et puis: "un pays de cours d’eaux et de
sources". Partout, par la diversité des eaux est
signifiée la multitude
des intelligences de l’Ecriture dans le sens historique,
allégorique ou moral,
soit dans le texte soit dans les commentaires des Pères] 25.
7. Et ceci se réfère principalement au temps du Nouveau
Testament, lorsque
l’Ecriture a été manifestée, et par-dessus tout
à la fin, quand seront
comprises les Ecritures qui ne le sont pas pour le moment. Il y aura
alors
"une montagne", c’est-à-dire l’Église contemplative, et
"ils ne
nuiront plus 26", quand s’évanouiront les monstres des
hérésies devant
l’usage de la sagesse. Mais aujourd’hui le mont Sion a
dépéri à cause des
renards, c’est-à-dire à cause des commentateurs
rusés et fétides 27.
19.
Eccl. 7, 24.
20. Sir. 24, 7-8.
21. Version F. Delor,ne (p. 148).
22. Lc 24, 45.
23. Cf. Matth. 14, 29.
24. Is. 11,9.
25. Version F. Delorme qui cite Is. 33, 21 et
Deut. 8, 7
(p. 148).
8.
Au sujet de
cette troisième raison, il est écrit dans le Livre
d’Esther: "Une petite
source est devenue un très grand fleuve, elle s’est
changée en lumière et en
soleil et a rejailli en eaux abondantes 28". L’Ecriture fut "une
petite source" dans le don de la Loi, parce que le livre des
préceptes de
la Loi est petit; mais après, elle "est devenue un très
grand fleuve"
dans le Livre de Josué, des Juges 29, des Rois, d’Esdras, de
Judith, de Tobie,
d’Esther et des Maccabées. Ensuite, "elle fut changée en
lumière",
c’est-à-dire dans les livres des Prophètes, car la
prophétie est lumière, et
après "en soleil", c’est-à-dire dans l’Evangile. Et,
comme de
nombreuses intelligences spirituelles en sont tirées, "elle a
rejailli en
eaux 30"
9. Ezéchiel 31 vit plus distinctement cette [très
abondante] variété, lui qui
vit "au milieu la similitude de quatre animaux". Le premier animal
avait une face d’homme, le deuxième une face de lion, le
troisième une face de
boeuf et le quatrième une face d’aigle, et chacun d’entre eux
avait quatre
faces. Après apparut "une roue au milieu d’une roue" et il dit
que
"l’aspect et la structure des roues est comme une vision de la mer"
et que "la roue était dans la roue". Puis il dit avoir entendu,
de
ses propres oreilles, "le bruit des ailes comme le bruit des eaux
nombreuses et comme le bruit du Dieu sublime".
26.
Is. 11, 9.
27. Cf. Lam. 5, 18. La version F. Delorme
désigne d’autres
adversaires:
"Comme dit Isaïe: ‘Comme les eaux recouvrent (Is. 11, 9), se
réfère au
temps du Nouveau Testament quand l’Ecriture est manifestée et
que s’enfuient
les monstres homicides par cupidité. Comme il dit: To [
manifesté] ‘sur la
montagne sainte’, c’est-à-dire dans l’Église. Isaïe:
‘A cause de Sion, je ne me
tairai pas (Is. 62, 1)" (p. 148).
28. Esther 10, 2. En ce qui concerne le développement qui va
suivre, cf.
Bonaventure*, Brevil. Prol.
1 (V, 202 ss).
29. La Version F. Delorme ajoute ici les Livres
des
Chroniques (p. 149).
30. La dernière phrase est commentée ainsi par la version
F. Delorme:
"ensuite par les multiples intelligences de l’accomplissement de
l’Ancien
Testament par le Nouveau, ‘elle a rejailli en eaux abondantes*" (p.
149).
31. Ez. 1, Sss.
Selon
tous
[les commentateurs], par ces quatre animaux on comprend les auteurs de
la
sainte Ecriture, et principalement les [quatre grands] prophètes
et les
Évangélistes. Selon Grégoire 32, par ces deux
roues ayant quatre faces, est
comprise l’Ecriture, qui comporte l’Ancien et le Nouveau Testament, et
les
quatre faces sont les quatre intelligences fondamentales,
c’est-à-dire
littérale, allégorique, morale et anagogique. Mais
"l’aspect comme une
vision de la mer" vient de la profondeur des mystères
spirituels; les
mouvements "des ailes" sont entendus quand les âmes sont
excitées, et
alors se produit "le bruit du Dieu sublime", parce que toutes ces
intelligences proviennent de Dieu. C’est pourquoi il est écrit
dans l’Apocalypse
33. "Et la voix que j’entendis était comme la voix des eaux
nombreuses", à cause de la multitude des intelligences, [et
comme] la voix
des citharistes" à cause de la concordance de ces intelligences,
parce
qu’elles concordent admirablement et que merveilleuse est leur
harmonie.
10. Or l’Écriture a de nombreuses intelligences, parce que telle
doit être la
voix de Dieu afin d’être "sublime 34". Les autres sciences sont
contenues sous un seul sens, mais en elle le sens est multiple, et les
mots et
les choses signifient 35. Or dans les autres sciences les mots seuls
signifient
parce que chaque doctrine est déterminée par des signes
qui lui conviennent 36.
Aussi les lettres et les mots, dont les lettres sont les principes,
sont les
signes des intellects, et parce que nos intellects sont limités
et finis, pour
cette même raison les mots le sont également, afin que, le
nom étant posé, il
n’y ait pas d’usage équivoque 37.
Or Dieu est la cause des âmes, des mots formés par
l’âme et des choses que les
mots expriment.
11. Pour cette raison, le premier sens est le sens littéral.
Ensuite, puisque
les choses signifient, il y a trois autres sens car, en chaque
créature, Dieu
se manifeste 38 triplement: selon la substance, la vertu et
l’opération. Et
toute créature représente Dieu, qui est Trinité,
et comment parvenir à lui Et,
parce qu’on parvient à Dieu par la foi, l’espérance et la
charité, toute
créature [nous] introduit donc à ce qu’il faut croire,
à ce qu’il faut espérer
et à ce qu’il faut faire. C’est ainsi que s’établit une
triple intelligence
spirituelle 40; l’allégorie nous apprend ce qu’il faut croire,
l’anagogie ce
qu’il faut espérer et la tropologie ce qu’il faut faire parce
que la charité
s’accomplit dans la pratique.
32. Cf. Grégoire,
Homélies sur Ezéchiel,
I, 6, 12 ss (PL 76, 834 ss; CCL 142, 72 ss; SC 327, 213 ss).
33. 4poc. 14, 2.
34. Ez. 1, 24.
35. Cf. Hugues de Saint-Victor, Didascalicon, V, 3 (PL 176, 790 s.).
36. Cf. Bonaventure, De red. art., 16 (V, 323; trad. P.
Michaud-Quantin, p.
75); Aristote, De l’interprétation, I, 1 (J. Tricot, p. 77-78);
Augustin,
Trinité, IX, 7, 12; XV, 10 ss (PL 42, 967; 1071); Jean
Damascène, La foi
orthodoxe, II 21 (PG 94, 940; éd. E. Buytaert, 35, 91). Hugues
de Saint Victor,
Les sacrements, I, 3, 20 (PL 176, 225).
37. Cf. Bonaventure, IV Sent. 11. 2, dub. 2 (1V, 265).
38. La version F. Delorme ajoute: "pour le moins" (p. 150).
L’intelligence
littérale est comme la face naturelle, c’est-à-dire celle
de l’homme. Les
autres sont les faces mystiques: par le lion, qui est magnifique,
l’allégorie
ou ce qu’il faut croire; par la face du boeuf, qui tire la charrue et
laboure
la terre pour qu’elle fructifie, la tropologie ou le sens moral; par
l’aigle,
qui vole dans les hauteurs, l’anagogie. La première face,
c’est-à-dire la face
littérale, est découverte; la deuxième face, la
magnificence [de l’allégorie]
est hautement élevée; la troisième face, la
tropologie est fructueuse; la
quatrième face, [c'est-à-dire l’anagogie], comme par des
yeux non-éblouis, voit
le soleil.
Ces quatre intelligences sont "comme la vision de la mer à cause
de
l’origine primitive, de la très profonde élévation
et de la très abondante
variété des intelligences spirituelles. C’est pourquoi,
comme il y a trois
personnes en une seule essence, il y a ainsi trois intelligences dans
l’unique
surface de la lettre 42. [C'est ainsi, par conséquent, que Dieu
donne la
science de l’Ecriture] 43.
12. Il faut noter que le monde, bien qu’il serve l’homme quant au
corps, le
sert cependant principalement quant [390] à l’âme; et,
s’il le sert quant à la
vie, il le sert principalement quant à la sagesse. Il est
certain qu’en l’état
d’innocence l’homme avait la connaissance des choses
créées et qu’il était
porté par leurs représentations à louer Dieu,
à l’honorer et à l’aimer. Les
créatures sont ordonnées à cela et sont
reconduites à Dieu de cette façon.
39.
Cf. Bonaventure, Hex. II, 13 ss, 22 ss; Brevil. Prol. 4 (V, 205 ss).
40. Cf. Augustin de Dacie, Rotulus pugillaris
(cf. P.A.
Walz, Angelicum, VI; H. de Lubac, Exégèse
médiévale, II, p. 310, 354, 371).
41. Ez. 1., 16. La version F. Delorme ajoute: "et ‘comme le bruit du
Dieu
sublime’ (Ez. 1, 24)" (p. 150).
42. Cf. Bonaventure, De red. art., 5 (V, 321).
43. Version F. Delorme (p. 150).
Mais,
lorsque
l’homme fut tombé et eut perdu la connaissance, il n’y avait
personne pour les
reconduire à Dieu Ce livre, c’est-à-dire le monde,
était alors comme mort et
effacé, c’est pourquoi un autre livre fut nécessaire, par
lequel l’homme fut
éclairé po interpréter les métaphores des
choses. Ce livre est celui de
l'Ecriture qui expose les ressemblances, les propriétés
et les métaphores des
choses écrites dans le livre du monde, et réordonne le
monde entier à la
connaissance, à la louange et à l’amour de Dieu. C’est
pourquoi si tu demandes
ce que te vaut le serpent ou à quoi il te sert, il te vaut plus
que le monde
entier, parce qu’il t’enseigne la prudence, comme la fourmi t’enseigne
la
sagesse. Salomon écrit: "Va à la fourmi, ô
paresseux, et apprends la
sagesse 45". De même, il est écrit dans l’Evangile selon
saint Matthieu:
"Soyez prudents comme des serpents 46".
13. Ce quatre intelligences sont les quatre fleuves 47 de la mer de
l’Ecriture
dont elles proviennent ou tirent leur origine, et où elles
retournent 48. C’est
pourquoi la sainte Ecriture illumine toutes choses et reconduit
à Dieu, comme
le fut d’abord la créature 49.
14. Mais comment se fait-il que chacune de ces intelligences ait quatre
faces,
puisqu’on dit que chaque animal avait quatre faces? Interrogeons l’ami
de l’époux
50, c’est-à-dire Jean — et [Bonaventure] dit celui-ci est
spécialement de cet
ordre 52
[Jean] dit dans l’Apocalypse que les quatre animaux étaient
autour du trône de
Dieu et que le premier avait une face de lion, le deuxième une
face de boeuf,
le troisième une face d’homme et le quatrième une face
d’aigle, mais il ne dit
pas que chacun avait quatre faces, et tandis qu’Ezéchiel dit que
les animaux se
déplaçaient, Jean dit qu’ils restaient debout.
Ezéchiel dit que le premier
animal avait une face d’homme, mais lui une face de lion, de plus il
dit qu’ils
clamaient ‘saint’, tandis qu’Ezéchiel n’en dit rien, si ce n’est
qu’ils
donnaient de la voix. La vision de Jean, comme on le voit, comprend
celle
d’Isaïe et celle d’Ezéchiel.
15. Il faut noter qu’Ezéchiel entend décrire ces
intelligences d’après l’ordre
fondamental, et que pour cette raison il commence par la face naturelle
de
l’homme qui signifie l’intelligence littérale, tandis que Jean
entend décrire
les intelligences qui en dépendent, selon les quatre faces de
chacune des ces
quatre intelligences, à savoir littérale,
allégorique, tropologique, ou
anagogique 53.
16. Toute la doctrine de l’Ancien Testament est, ou légale comme
dans les
livres de Moïse, ou historique comme dans les livres historiques,
ou
sapientiale comme dans les livres sapientiaux, ou prophétique
comme dans les
Psaumes et dans les douze petits prophètes et les quatre grands.
Pareillement,
la doctrine du Nouveau Testament est, ou légale comme dans
l’Evangile où sont
exposés les préceptes, ou historique comme dans les Actes
des Apôtres, ou
sapientiale comme dans les Lettres de Paul, jointes aux Lettres
canoniques, ou
prophétique comme dans l’Apocalypse. Les lettres sont
placées après l’Evangile,
mais les Actes des Apôtres suivent immédiatement
l’Evangile: "J’ai
consacré un premier livre, ô Théophile, à
tout ce que Jésus a fait et enseigné
depuis le commence ment". [ que ces quatre sens reconduisent à
Dieu, leur
ordre naturel, cependant, s’établit selon leur origine qui vient
de Dieu] 55.
La doctrine légale correspond au lion, à cause de la
magnificence et de
l’autorité, l’historique au boeuf, qui tire la charrue, à
cause de la
simplicité, et parce qu’il laboure la terre [et
qu’avançant pas à pas, il
adopte le mouvement de l’histoire] 56, la sapientiale à l’homme
et la
prophétique à la face de l’aigle.
44. Version F. Delorme:
"à la
louange de Dieu" (p. 150).
45. Prov. 6, 6.
46. Matth. 10, 16.
47. Gen. 2, 10 ss.
48. Cf. Eec!. 1, 7.
49. Cf. J. Scot Érigène, Exposition sur la
Hiérarchie Céleste, II, 1: "En
effet, l’esprit humain n’a pas eté fait pour la sainte
Écriture, dont il
n’aurait aucunement besoin s’il n’avait pas péché; mais
c’est la sainte
Écriture, composée de symboles divers et d’enseignements,
qui a été faite pour
l’esprit humain, afin que par son introduction notre nature
rationnelle, qui
par la transgression est tombée de la pure contemplation de la
vérité, soit
ramenée à nouveau dans la primitive altitude de la pure
contemplation" (PL
122, 146c; CCCM31, 24.).
50. Jn 3, 29. Pour le Moyen Age, Jean est l’ami de l’époux des
noces de Cana
(Jn 2, 1-1 1), et identité entre l’auteur de l’Évangile
selon saint Jean et
celui de l’Apocalypse.
51. Cf. Hex. V, 13.
52. Jean appartient à "l’Église
contemplative"
(Hex. XIII, 7) et "pose les termes de la sagesse" (Hex. I, 10). Aussi
appartient-il, d’après la théologie bonaventurienne de
l’histoire, à l’ordre
des derniers temps, cf. J. Ratzinger, La théologie de l’histoire
de saint
Bonaventure, p. 50-51).
53. La vision de Jean correspond aux genres littéraires et celle
d’Ézéchiel aux
intelligences spirituelles.
54. Act. 1, 1. Pour ce paragraphe, cf. Bonaventure, Brevil. Prol. 1 (V, 202 ss).
55. Version F. Delorme (p. 151).
17.
L’Écriture
entend reconduire au principe originel par réformation. Don soit
elle décrit
les réalités éternelles que sont les lois et les
Evangiles, comme il est écrit
dans le Psaume: "Le Seigneur a posé un précepte qui ne
passera pas
57", et dans l’Ecclésiastique: "Fondements éternels sur
la pierre
solide, les commandements de Dieu dans le coeur de la femme sainte 58".
Cette femme est l’Eglise. Il ne faut pas comprendre, en effet, que la
loi ou
les préceptes passent; au contraire, ils seront mieux servis
dans la patrie. En
effet, ils ne sont pas servis de la même façon dans
l’ancienne loi et la
nouvelle, mais mieux dans la nouvelle, et plus complètement dans
la patrie, car
Dieu vit selon les lois qu’il a données.
Mais si l’Ecriture traite des réalités temporelles, elle
traite ou bien des
réalités passées et ainsi des [faits] historiques,
ou bien des réalités
présentes et ainsi des [enseignements] sapientiaux, ou bien des
réalités
futures et ainsi des [visions] prophétiques. Il y a donc des
commandements, des
exemples, des enseignements et des révélations. Par
conséquent cette première
intelligence a quatre faces. Si nous les ordonnons selon l’ordre
d’Ezéchiel,
cet ordre est correct, mais nous nous devons, selon la nature, de
porter les
yeux vers les réalités éternelles qui sont les
réalités principales 59.
18. L’anagogie porte sur les réalités supérieures,
l’allégorie sur celles qui
se sont accomplies, la tropologie sur celles qui doivent être
réalisées. Selon
Hugues 60, l’anagogie est aussi une partie de l’allégorie qui
porte sur les
réalités qu’il faut croire.
19. Quatre faces appartiennent au sens anagogique: la Trinité
éternelle de
Dieu, la sagesse exemplaire, la sublimité angélique et
l’Église triomphante.
Quand [391] donc l’Écriture parle de ces réalités,
ceci se rapporte à
l’anagogie.
20. Pareillement quatre faces appartiennent au sens allégorique:
l’humanité
assumée relativement à la nativité et à la
passion qui sont les allégories
principales. La deuxième face du sens allégorique est
Marie mère de Dieu, car
des choses merveilleuses sont dies de celle-ci dans les Ecritures,
parce que,
dans toutes les Ecritures, elle se trouve en relation avec son Fils.
Certains
disent: Pourquoi aussi peu de choses ont été dites de la
bienheureuse Vierge?
Il n’en est rien, car beaucoup de choses ont été dites,
puisqu’on en parle
partout, et qu’on en parle partout davantage que si un traité av
été composé.
La troisième face du sens allégorique est l’Eglise
militante ou l’Eglise mère
qui reçoit d’admirables louanges dan l’Ecriture. La
quatrième face du sens
allégorique est la sainte Ecriture qui dit beaucoup de choses de
soi, comme on
le voit par les roues, par la table 61, par les chérubins qui se
regardaient
mutuelle ment et par le candélabre 62.
21. Pareillement quatre faces appartiennent au sens tropologique: la
première
est la grâce spirituelle, les vertus et toute influence de cette
nature 63, la
deuxième est la vie spirituelle comme la vie active, la vie
contemplative et
tout mode de vie, la troisième est la chaire spirituelle comme
la chaire
magistrale, supériorale 64, pontificale, la quatrième est
le combat spirituel,
comment il faut lutter contre les démons, le monde et la chair.
22. Voici les quatre faces quadruplées en chaque sens.
Nous prenons comme exemple le soleil, vestige de toutes ces
réalités, par
lequel est signifiée parfois la Trinité, parfois la s
exemplaire, parfois la
disposition angélique et parfois l’Eglise triomphante.
56. Version F. Delorme (p.
151).
57. Ps. 148, 6.
58. Sir. 26, 24.
59. Version F. Delorme: "C’est ainsi que la première
intelligence, [comme]
légale contient les commandements, historique, elle rapporte les
exemples,
sapientiale, elle rassemble les enseignements, et prophétique,
elle révèle ce
qui est caché. Cette première intelligence a quatre faces
selon la vision de
Jean. De la même façon, selon la vision d’Ezéchiel,
chacune de ses trois
intelligences a quatre faces. Il faut alors lever les yeux vers les
réalités
supérieures" (p. 152).
60. Hugues de Saint-Victor, De Script, et scriptor. sacris, praenot. 3
(PL 175,
12 b.).
61. Cf. Grégoire, Morales sur Job, XVII, 29, 43 (PL 76, 31; CCL
143 A, 876);
XXXIII, 16, 32 (PL 76, 693; CCL 143 B, 1702); Bède, Du
tabernacle, 1,8 (PL91,
407; CCL 119 A, 21).
62. Cf. Augustin, Questions sur l’Exode, q. 105 (PL 34, 63; CCL 33,
121); Bède, Du tabernacle, I, 5 (PL 91,406; CCL 119 A, 20);
Bonaventure, Hex.
III, 11.
63. Version F. Delorme: "beaucoup des choses sont exposées sur
les habitus
des vertus" (p. 152).
64. C’est-à-dire "la chaire de prélat", en tant que
supérieur de la
communauté chrétienne, principalement comme
évêque ou comme supé rieur
religieux.
Sur
la
Trinité, il est écrit dans l’Ecclésiastique: "Le
soleil qui illumine, a
regardé toutes choses et l’oeuvre du Seigneur est pleine de sa
gloire 65".
Le soleil a substance, splendeur et chaleur; ainsi Dieu a un principe
originant, le Père, une splendeur, le Fils et une chaleur,
l’Esprit saint 66.
Et cependant le soleil est le même dans le ciel quant à la
substance, dans
l’oeil quant à la lumière et dans le corps quant à
la chaleur. C’est ainsi
qu’on a persuadé un aveugle, qui avait vu autrefois le soleil et
qui restait au
soleil, mais ne pouvait comprendre la Trinité de Dieu.
23. Sur la deuxième anagogie, c’est-à-dire sur la sagesse
exemplaire, il est
écrit au chapitre sept du Livre de la Sa gesse "Elle est en
effet plus
belle que le soleil, elle surpasse les constellations, et
comparée à la
lumière, elle l’emporte". En effet, la sagesse est belle parce
qu’elle est
lumière, mais "elle est plus belle que le soleil" parce que le
soleil
ne peut engendrer en dedans de soi son rayon, mais que le soleil
éternel
engendre en lui-même le plus beau rayon 68.
Un insensé a dit que le soleil était le rayon du soleil,
tandis que certains
astrologues 69 disent que toutes les étoiles, telle la lune,
reçoivent leur
rayonnement du soleil. Nul ne sait la vérité de ces
questions 70, mais il reste
vrai cependant que les étoiles comme la lune possèdent un
certain rayonnement.
Les étoiles, certes, ne sont pas obombrées comme la lune,
du fait de sa
proximité avec nous et de son propre mouvement 71.
65. Sir. 42, 16.
66. Version F. Delorme: "Le soleil a substance, splendeur et chaleur,
par
lesquelles il voit toutes choses; ainsi la Trinité a un principe
originant, le
Père, un exemplaire formant, le Fils, et une récompense
rémunérant, l’Esprit
saint" (p. 153).
67. Sag. 7, 29.
68. Version F. Delorme: "Le soleil matériel diffère du
soleil spirituel,
parce que le soleil matériel ne peut engendrer un rayon
intérieur, mais
seulement rayonner extérieurement, alors que le Soleil spirituel
éternel, non
seulement engendre un rayon intérieur coéternel, en
s’exprimant et en exprimant
les deux autres personnes, mais, en utilisant au sens large le terme de
génération, il engendre aussi un rayon extérieur,
en s’exprimant en chaque créature"
(p. 153).
69. Cf. Albert le Grand, Commentaire sur ‘Le ciel et le monde’ II, 3,
6;
Commentaire sur ‘la génération et la corruption’, 11, 3,
5 (éd. A. Borgnet, IV, 181
a; 450 b).
70. Cf. II Sent. 14. 2, dub. 3, resp.,
où Bonaventure,
après avoir, traité de oes questions, conclut ainsi:
"Toutes ces choses
sont dites plus par conjecture que par affirmation, afin de tirer une
saine
intelligence de l’Écriture" (II, 365). Mais cf. Hex. XIII, 29.
La
sagesse
éternelle influe ainsi sur toutes choses, comme il est
écrit au chapitre onze
de l’Ecclésiastique: "La lumière est douce et il est
délectable aux yeux
de voir le soleil 72", [c'est-à-dire le soleil de la Sagesse]
73.
24. La troisième anagogie, [de même] 74, parce que par le
soleil est signifiée
la sublimité angélique. Il est écrit dans
l’Ecclésiastique: "Le soleil
brûle trois fois les montagnes, exhalant des rayons
brûlants; et dardant ses
rayons, il aveugle les yeux", parce que l’unique et [toujours]
identique
rayon divin, reçu sous trois formes, établit trois
hiérarchies 76.
25. La quatrième anagogie porte sur l’Église triomphante,
qui est aussi
signifiée par le soleil. Il est écrit dans le Livre
d’Habaquq "Le soleil
et la lune restèrent en leur habitacle", quand l’âme et le
corps sont
glorifiés, et qu’ils se meuvent alors "dans la lumière de
multiple
traits" à cause de ses opérations soudaines dans le
rayonnement fulgurant
et soudain de Dieu
26. Dans l’allégorie, pareillement, le Christ est
signifié par le soleil. [Il
est écrit au chapitre premier de l'Ecclésiaste] "Le
soleil se lève et le
soleil se couche". "Il se lève" dans la naissance, et "il
se couche" dans la mort. "Il tourne au midi" dans l’ascension et
"Il tourne au nord" dans le jugement [dernier].
Au sujet du premier phénomène, Malachie écrit:
"Pour vous qui craignez mon
nom, se lève le soleil de justice, la guérison dans ses
rayons". Du
deuxième, il est dit: "Le soleil se couchera en plein midi". En
plein
midi, [lors de la passion], le soleil s’est couché chez les
Juifs 83. [Le
troisième survient] quand le Christ fut au sommet de sa force,
c’est-à-dire
après la résurrection et l’ascension, et quand les Juifs
furent jetés dans
l’aveuglement. Du jugement, Jacques dit: "Le soleil brûlant s’est
levé, la
fleur est tombée et l’herbe s’est desséchée"
71. Version F. Delorme:
"Certains
dirent stupidement que le soleil est le rayon de la Sagesse, comme ce
fou qui a
dit que le syllogisme est le rayon du soleil. Or, il faut noter comme
le veut
le Philosophe, dans le livre des Météorologiques (I, 8),
que la lumière du
soleil non seulement atteint la lune, mais aussi la lumière des
étoiles, du
fait que les étoiles reçoivent la lumière du
soleil" (p. 153).
72. Sir. 11, 7.
73. Version F. Delorme (p. 153).
74. Version F. Delori-ne (p. 153).
75. Sir. 43, 4.
76. Cf. Bonaventure, II Sent. 9, praenot. (II, 237 ss).
77. Ha!,. 3, 11.
78. L’âme glorifiée par Dieu
rayonne glorieusement sur le
corps.
79. Eec!. 1, 5-6.
80. Version F. Delorme: "Il tourne au midi par les récompenses:
‘Le soleil
qui illumine, a regardé toutes choses*" (p. 154).
81. Mal. 4, 2.
27.
[392] La
deuxième allégorie porte sur la bienheureuse Vierge
Marie. Il est dit dans le
Psaume: "Sur le soleil, il a placé sa tente". C’est pourquoi,
elle
est "belle comme la lune, élevée comme le soleil,
terrible comme les
années des campements". Vase capable de recevoir la
lumière, elle est
comme le soleil "un vase admirable, l’oeuvre du Très-haut",
"resplendissant au firmament du ciel 87".
28. La troisième allégorie porte sur l’Eglise [militante]
88. Il est écrit dans
l’Ecclésiastique; "Comme le soleil se levant sur le monde dans
les
hauteurs de Dieu, ainsi la beauté de la femme vertueuse dans
l’ornement de sa
maison 89". Cette femme ou maison est l’Eglise, qui est "femme"
parce qu’active et "maison" de Dieu parce que contemplative. En
effet, cette femme est Marthe, qui reçut le Christ et fut
occupée par beaucoup
de choses 90.
29. La quatrième allégorie porte sur la sainte Ecriture,
dont il est dit dans
la Genèse: "Dieu fit deux grands luminaires: le plus petit
luminaire pour
présider à la nuit", c’est-à-dire l’Ancien
Testament et "le plus
grand luminaire pour présider au jour", c’est-à-dire le
Nouveau Testament.
Comme la lune reçoit sa lumière du soleil quand celui-ci
est à l’orient et que
la lune lui est opposée à l’occident 92, ainsi l’Ancien
Testament reçoit sa
lumière du Nouveau — et Josué dit: "Soleil, dit-il,
arrête-toi sur Gabaôn,
et toi, lune, sur la vallée d’Ayyalôn 93"; alors l’Ancien
Testament est
illuminé, car il ne peut luire autrement que par le Nouveau.
30. Dans l’intelligence tropologique du soleil, il y a pareille ment
quatre
faces.
Premièrement, la grâce de l’Esprit saint, comme le dit
Esther: "La lumière
et le soleil se sont levés et les humbles sont exaltés",
c’est-à-dire
quand Dieu habite en nous par la grâce. C’est pourquoi, de
même que le soleil
illumine continûment, de même l’âme doit recevoir 95
continûment les
illuminations qui viennent de la grâce de l’Esprit saint.
31. Deuxièmement, par le soleil est signifiée la vie
spirituelle. C’est
pourquoi il est écrit dans l’Ecclésiastique: "L’homme
saint demeure dans
la sagesse comme le soleil; mais le sot est changeant comme la lune
96",
car comme le soleil progresse directement par l’écliptique, il
n’est ni
rétrograde ni stationnaire 97.
32. Troisièmement, par le soleil est signifiée la chaire
spirituelle, soit de
la doctrine, soit du supériorat, soit du jugement. C’est
pourquoi il est écrit
dans le Psaume: "Son trône est comme le soleil devant moi et
comme la lune
éternellement parfaite 98". Le prélat est soleil quant
aux enseignements
de la vérité, et lune quant aux exemples 99 des vertus,
ou soleil de la sagesse
et lune de la science, ou soleil quand il juge et lune quand il a
pitié, [ayant
un rayon incendiaire et une lumière obombrante] 100.
33. Quatrièmement, par le soleil est signifié le combat
spirituel dont il est
écrit: "Le soleil sera obscurci, et la lune ne donnera plus sa
lumière
101"; quand le combat sera entre le Christ et l’Antéchrist,
[entre les
Chrétiens et les anti-chrétiens] 102 entre la doctrine de
la vérité et la
doctrine de la fausseté. Alors
82. Amos 8, 9.
83. Cf. Le 23, 44.
84. Jac. 1, 11.
85. Ps. 18, 6.
86. Cant. 6, 9.
87. Sir. 43, 2 et 9. Version F. Delorme: "C’est pourquoi, de même
que le
soleil, qui est ‘un vase admirable’, illumine le monde
matériellement, la
Vierge illumine le monde allégoriquement" (p. 154).
88. Version F. Delorme (p. 154).
89. Sir. 26, 21.
90. Cf. Le 10, 38 ss.
91. Gen. 1, 16.
92. Cf. Version F. Delorme (p. 154): "Par le soleil, on entend le
Nouveau
Testament, et, par la lune, l’Ancien Testament. Quand donc ils se
tiennent faœ
à face, alors le Nouveau et l’Ancien Testament se
correspondent".
93. Jos. 10, 12.
94. Esther 11, 11.
95. Version F. Delorme ajoute: "et être disposée" (p.
154).
96. Sir. 27, 12.
97. Version F. Delorme: "ainsi l’homme saint avançant pas
à pas ne doit
pas se détourner de la voie spirituelle" (p. 155).
98. Ps. 88, 38.
99. D’après la version F. Delorme (p. 155). L’édition
critique comporte la
leçon exemplar (exemplaire; modèle).
100. Version F. Delorme (p. 155).
101. Matth. 24, 29. La version F. Delorme renvoie aussi à
Joêl 2, 31.
102. Version F. Delorme (p. 155).
"le
soleil deviendra comme un sac de crin 103"; et il est vrai qu’un
docteur
de la vérité ou un prélat pourra être
enténébré par des erreurs; mais les
autres resteront très fermes, bien que leur réputation en
paraisse obscurcie.
[Telles sont les quatre faces des roues, comme il est écrit dans
le Cantique
des cantiques: "Mon âme est bouleversée par les quadriges
d’Aminadab"
et comme "une vision de la mer". Par conséquent, "les eaux se
rassemblent", les profondeurs de ces lumières sont
considérées "en un
seul lieu", en un seul exemple, à savoir dans le soleil] 104.
Telles sont
les quatre faces des animaux et les douze lumières auxquelles se
ramènent
toutes les réalités contenues dans l’Ecriture.
103. Apoc. 6, 12.
104. Version F. Delorme, qui cite Cant. 6, 11, puis Apoc. 6, 12, Gen.
1, 9 et
11 (p. 155).
QUATORZIÈME
CONFÉRENCE: Deuxième explication de la troisième
vision, qui
commence à traiter îles
figures sacramentelles de l’Ecriture, d’abord d’une
manière générale et ensuite des douze principaux
mystères qui signifient le
Christ. *
1. "Que la terre produise l’herbe verte portant semence 1" etc.
Il a été expliqué 2 comment, par "la masse des
eaux 3" sont entendues
les intelligences spirituelles de l’Ecriture. Il nous faut montrer
maintenant
comment, par "la germination de la terre sont entendues les figures
sacramentelles. En effet, ce n’est pas sans raison que l’on comprend la
sainte
Ecriture par "la germination de la terre", selon qu’elle contient des
figures qui se développent de multiples manières et
produisent des croissances
dans l’âme.
2. La germination de la terre est vive, très féconde et
belle. Vive,
c’est-à-dire pleine d’une énergie vitale, et pour cette
raison "la terre a
produit l'herbe verte". Cela nous montre que les sacrements de
l’Ecriture,
qui apparaissent arides extérieurement, sont vivifiants
intérieurement 6. Le
Sauveur l’a dit aux Juifs dans l’Evangile selon saint Jean: "Vous
scrutez
les Ecritures parce que vous pensez avoir en elles la vie
éternelle 7". À
part elle, aucune autre écriture ne donne la vie. C’est pourquoi
il est écrit
dans le Psaume: "Vivifie-moi selon ta parole 8", et Pierre dit:
"Seigneur, à qui irions-nous? Tu as les paroles de la vie
éternelle
9". Aussi, ce ne sont pas des figures arides, parce que par elles se
produisent en nous de vives germinations, et que, comme il est
écrit dans
l’Ecclésiastique: "Au-dessus de la grâce et de la
beauté, ton oeil
désirera la verdure des champs 10".
1.
Gen. 1, 11.
2. Cf. Hex. XIII.
3. Gen. 1, 10.
4. Cf. Gen. 1, 11.
5. Gen. 1, 11.
6. Cf. Bonaventure, La vie parfaite, prol.: "La connaissance et
l’enseignement de cette Loi ne doivent pas être cherchés
par le dehors, dans la
lettre, mais plutôt par les affections d’une âme pieuse. Il
faut les désirer
avec force et conviction, afin que Celui-là nous les enseigne
intérieurement
qui seul sait changer la dureté extérieure de la Loi en
intime douceur"
(VIII, 107 a; trad. V.M. Breton, p. 169).
3.
De plus, la
germination est très féconde, c’est pourquoi il est
ajouté dans la Genèse
"l’arbre fruitier 11", et qu’il est écrit dans le Psaume: "Vous
visitez et enivrez la terre, vous multipliez les richesses. Le fleuve
de Dieu
est rempli d’eau; vous préparez leur nourriture... Les
vallées abondent de
froment 12". Cette terre vit, fleurit et abonde.
La sainte Ecriture est très féconde, parce que Dieu la
visite de son influence,
qui produit de très fécondes croissances. Il est
écrit dans le Deutéronome 13:
"La terre, dont vous entrerez en possession, n’est pas comme la terre
d’Egypte" etc., qui est irriguée, "mais elle attend les pluies
du ciel".
Elle n’est pas, en effet, comme les autres sciences, mais Dieu la
visite. Il
est écrit dans le Psaume: "Le fleuve de Dieu est rempli d’eau,
vous
préparez leur nourriture 14" et dans le Deutéronome:
"Cieux,..
écoutez ce que je dis: terre, écoute les paroles de ma
bouche. Que ruisselle
comme la pluie ma doctrine, que tombe comme la rosée ma parole,
comme l’ondée
sur l’herbe et comme les averses sur l’herbe verte 15". Cette
rosée est
l’influence de la grâce de l’Esprit saint qui visite l’Ecriture,
et en laquelle
on la trouve suavement 16. Il est écrit dans la Genèse:
"Voici l’odeur de
mon Fils comme l’odeur d’un champ fertile que Dieu a béni. Que
Dieu te donne la
rosée du ciel et la graisse de la terre, l’abondance du froment
et du vin
17". Jacob, l’homme spirituel, est docte en sainte Ecriture, et l’odeur
qui en émane abonde dans l’Écriture en trois
intelligences: l’odeur du froment
pour l’allégorie, du vin pour la tropologie et de l’huile pour
l’anagogie 18.
7. Jn 5, 39.
8. Ps. 118, 154.
9. Jn 6, 69.
10. Sir. 40, 22.
11. Gen. 1, 11.
12. Ps. 64, 10 ss.
13. Deut. 11, 10 et 11. La version F. Delorme
renvoie à
Deut. 8, 7-10 et ajoute: "Cette autorité scripturaire peut en
son entier
être exposée relati vement à la germination de la
sainte Ecriture" (p.
156).
14. Ps. 64, 10.
15. Deut. 32, 1-2.
16. Version F. Delorme: "spirituellement et familièrement" (p.
156).
17. Gen. 27, 27-28.
4.
De plus,
cette germination est belle, c’est pourquoi il est ajouté:
"Chacun selon
son espèce 19". Cette complexité extérieure fait
qu’elle est réputée
difforme, et cependant c’est cela qui la rend très belle 20.
Pour cette raison,
l’épouse dit: "Je suis noire, mais belle", c’est-à-dire
noire parce
que belle 21. C’est pourquoi il est écrit dans la Genèse:
"Dieu avait
planté un paradis de volupté au commencement, dans lequel
il plaça l’homme
qu’il avait formé. Et le Seigneur Dieu a fait pousser du sol
tout arbre très
beau à voir et suave à manger, et l’arbre de vie au
milieu du paradis, et
l’arbre de la science du bien et du mal 22". Par les "arbres suaves
et beaux" sont compris les sacrements des Ecritures qui ont grande
beauté.
Cependant, ils n’apparaissent beaux que par la conformité du
représentant au
représenté. En effet, ces arbres sont beaux parce qu’ils
sont ordonnés.
5. Quelques-uns pensent que ces sacrements et cette Écriture
sont composés à la
manière d’un écrit que l’homme rédige et qui pose
sentence après sentence. Il
n’en est pas ainsi, parce qu’elle est très ordonnée. Son
ordre est semblable à
l’ordre de la nature dans la germination de la terre, où se
trouvent en effet,
premièrement la fixation des racines, deuxièmement la
production des feuilles
verdoyantes, troisièmement la croissance des fleurs
printanières et
quatrièmement la plénitude des fruits nourrissants.
Dans l’Ecriture, de même, se trouve premièrement la
fixation des vertus
radicales, comme chez les Patriarches qui sont comme les racines de
toutes les
choses rapportées dans l’Ecriture. C’est pourquoi dans leur
élection se trouve
la première plantation. Mais, ensuite, dans l’institution des
préceptes et des
sacrifices, se trouve la production des feuilles verdoyantes, car comme
dit
Osée: "Israël est une vigne luxuriante 23". Dans la
manifestation
[394] des visions prophétiques se trouve la croissance des
fleurs. Et dans la
diffusion des charismes spirituels se trouve la plénitude des
fruits
nourrissants.
18. Cf. Ps. 4, 9.
19. Gen. 1, 11 et 12.
20. La question est d’actualité pour Bonaventure, cf.. Prol. 6:
"les
jeunes théologiens fréquemment prennent en
dégoût l'Ecriture sainte elle-même,
comme incertaine et désordonnée, comme une forêt
obscure" (V, 208 b; trad.
J.G. Bougerol, p. 121).
21. Cant. 1, 4. Verset que la version F. Delorme
commente
ainsi: "Il dit cela parce que le sens extérieur n’est parfois
pas d’une grande
beauté, et même parfois assez ignoble, comme on le voit
dans le mariage de
Jacob, par lequel on comprend la fécondité du Christ
envers l’Eglise, son
épouse, quant aux fils de l’épouse légitime, pour
ceux qui naissent dans
J’Eglise, et quant aux fils de la servante, pour ceux qui se
convertissent à
l’Eglise" (p. 157).
22. Gen. 2, 8-9.
C’est
pourquoi
il y eut premièrement un unique Patriarche comme racine,
Abraham, puis un autre
dans la personne d’Isaac, ensuite Jacob qui engendra douze patriarches,
des
quels naquirent douze tribus 24. Après cette plantation a suivi
la Loi comme
production des feuilles verdoyantes qui faisaient de l’ombrage. Et
parce que le
feuillage ne dure pas toujours, et que doit venir la fleur, la
prophétie a
suivi, avec l’odeur et la beauté. Et parce qu’il fallait que
"les cieux
répandissent la rosée" 25, en quatrième lieu le
fruit a suivi dans le
Christ, car le Christ est le fruit de la Loi et sa consommation 26.
6. En ce qui concerne le premier point, le Père dit à la
Sagesse incarnée dans
l’Ecclésiastique 27: "En mes élus plonge tes racines: Et
je me suis
enraciné dans un peuple plein de gloire". Tel est le produit de
l’arbre
qui est "suave à manger 28".
Sur le deuxième point, c’est-à-dire la production des
feuilles,. il est dit
dans les Nombres: "Que tes tentes sont belles, Jacob! et tes demeures,
Israël! Comme, des vallées qui s’étendent", et ce
sont les mystères de
l’Ecriture sainte [sous lesquels l’homme réside] 30 Qui peut
penser l’agrément
des mystères de la sainte Ecriture, desquels il est dit: "Chacun
siégeait
sous son figuier et sa vigne". C’est pourquoi beau est l’arbre, le pal
du
serpent, l’élévation et l’ombre du serpent, mais l’arbre
de la croix est un
arbre chargé de fruit.
La troisième production, qui est celle des prophètes, est
semblable à la
croissance des fleurs, dont il est dit dans le Cantique des cantiques:
"Les fleurs apparurent sur notre terre et la voix de la tourterelle se
fit
entendre". "Les fleurs apparurent" quand [Isaïe] a dit: "Un
rameau sortira de la racine de Jessé et les fleurs monteront de
ses
racines". Mais "la voix de la tourterelle se fit entendre" quand
il fut dit:
23. Os. 10, 1.
24. Cf. Gen. 35, 22 ss.
25. Is. 45, 8.
26. Cf. Rom. 10, 4 et Bonaventure, Hex. III, 10.
27. Sir. 24, 8 et 12.
28. Gen. 2, 9.
29. Nombr. 24, 5 et 6.
30. Version F. Delorme (p. 158).
31. III Rois4,25.
32. Cant. 2, 12.
"Quoi!
Elle est assise à l’écart la cité populeuse? Elle
est devenue comme une veuve,
la reine des nations 34". Le chant de la tourterelle est un
gémissement
35.
Quatrièmement, la plénitude des fruits nourrissants,
comme le dit Isaïe:
"Le germe du Seigneur sera magnifique et glorieux et le fruit de,, la
terre sera sublime 36". Et quand cela eut-il lieu? Quand [Elisabeth] a
dit: "Tu es bénie entre les femmes et béni est le fruit
de ton sein
37", [le fruit, dis-je, par lequel est toute grâce] 38. Il est
dit dans
l’Evangile selon saint Marc: "D’elle-même, la terre produit
d’abord
l’herbe, puis l’épi, puis plein de blé dans l’épi
38". C’est-à-dire le
temps avant la Loi, le temps,, sous la Loi et le temps après la
Loi. Tel est
l’ordre que suit l’Ecriture.
7. Il faut encore savoir que l’Écriture est transmise pour
quatre choses:
premièrement pour faire valoir la grâce;
deuxièmement pour introduire la foi [—
les autres écrits, en effet, n’introduisent pas à la foi
mais à la science. Or
celle-ci introduit à la foi, parce qu’elle montre ce qu’il faut
croire] 40;
troisièmement pour dévoiler la sagesse qui ne se trouve
qu’en elle, — c’est
pourquoi il est écrit: "Puisque le monde, au moyen de la sagesse
de Dieu,
n’a pas connu la sagesse de Dieu, c’est par la folie de la
prédication qu’il a
plu à Dieu de sauver les croyants 41"; quatrièmement pour
restaurer le
salut qui ne se trouve qu’en elle, car en aucune autre science ne se
trouve le
salut.
Pour cette raison, ce quatrième point est le principal, car il
n’y a pas de
salut hors de cette sagesse. "De fait, ce n’est ni herbe ni
émollient qui
les a guéris, mais ta parole, Seigneur, qui guérit tout".
Or la sagesse
n’est révélée et possédée que par la
foi. [Goûtée sans la foi, en effet, elle
erre]". C’est pour quoi: "Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez
pas", car "il ne faut pas goûter plus qu’il ne faut, [mais
goûter
avec sobriété", c’est-à-dire afin que la foi se
maintienne par la grâce de
l’Esprit saint] 45", mais selon la mesure de foi que Dieu a impartie
à
chacun 46". De même, la foi ne peut être
possédée que par la grâce de
l’Esprit saint.
33. Is. 11, 1.
34. Lam. 1, 1.
35. Cf. Bède 11-12(PL91, 1111; CCL 119 B, 222). Version F.
Delorme:
"c’est-à-dire la plainte des prophètes,
allégoriquement parlant, quant à
la ruine de la synagogue, et moralement parlant, quant à
l’ampleur et la ruine
de l’âme évangélique" (p. 158).
36. Is. 4,2.
37. Le 1, 42.
38. Version F. Delorme (p. 158).
39. Mc 4, 28.
40. Version F. Delorme (p. 159) qui a cependant la leçon: Sapere
sine
fide...".
41. I Cor. 1,21.
42. Sag. 16, 12.
8.
Par
conséquent, l’Écriture est transmise tout d’abord pour
faire valoir la grâce de
l’Esprit saint. La grâce de l’Esprit saint ne demeure que dans un
homme agréé
de Dieu, mais il ne peut le devenir qu’après avoir reconnu son
indigence. Or
cette indigence est triple, [car il s’agit de l’indigence de nos]
capacités de
connaissance, de puissance et d’amour, car nous sommes aveugles,
infirmes et
méchants ‘
Il a donc fallu d’abord que l’homme reconnût sa
cécité, son infirmité et sa
méchanceté avant qu’advienne le salut ou que la
grâce lui fût donnée. Il y eut
donc un temps où domina la cécité, comme dans le
temps avant la Loi, où Dieu
étant connu avec peine, l’homme adorait les pierres et l’oeuvre
de ses mains à
la place Dieu et pour cette raison il fut nécessaire que l’homme
fût convaincu
de son ignorance 50. Puis fut donnée la Loi illuminante 51.
Pourtant,
"leurs infirmités se sont multipliées 52", et la Loi fut
l’occasion
d’une plus grande transgression, car "saisissant l’occasion, le
péché
produisit en moi par le commandement toute espèce de convoitise
53", et
pour cette raison ils devaient être convaincus d’infirmité
ou d’impuissance.
Ensuite vint le temps des prophètes qui leur montraient
manifestement qu’ils ne
pouvaient être sauvés par la Loi. C’est pourquoi
Isaïe écrit: "Mon âme a
haï vos solennités". "Holocaustes de béliers et
graisse de veaux,
sang des taureaux, des agneaux et des boucs, je n’en ai pas voulu 54".
Ils
tuaient les prophètes 55, non seulement eux, mais aussi leurs
adeptes, et ils
accueillaient les faux prophètes. Et c’est là qu’apparut
le malice 56.
43. Version F. Delorme (p.
159) qui a
cependant la leçon; "Dapese sine fide...".
44. Is. 7, 9 d’après la Septante.
45. Version F. Delorme (p. 159). La foi "possède un lieu" —
traduit
ici par "la foi se maintient" —, comme le montre d’une manière
saisissante,
Brevil. vi, 9, à propos de l’eucharistie: "Ainsi, le Christ
n’est pas là
en tant que circonscrit, comme occupant un lieu (locus), ayant une
position,
étant perceptible par quelque sens corporel et humain, mais se
dérobant à toute
perception pour permettre à la foi d’avoir son lieu (locus) et
son mérite"
(V, 275 a).
46. Rom. 12, 3 d’après la Vulgate.
47. Cf. Hex. VII, 8 ss.
48. Ce qui fut vrai dans l’histoire biblique du
peuple de
Dieu, demeure vrai pour chaque individu qui connaît un temps
d’ignorance. Ce
"temps" dont parle Bonaventure n’est donc pas seulement historique,
mais il s’agit aussi d’un âge de la vie spirituelle. Cf. Hex.
XIV, 10: "Il
en est ainsi en chaque âme", et la version F. Delor,ne: "Il en
est
ainsi en chaque homme [ selon le temps de la nature, de la Loi, de la
prophétie
et de la grâce" (p. 161).
49. Cf. Sag. 13, 10.
50. Cf. Hugues de Saint-Victor, Les sacrements, II, 8, 1 (PL 176, 467).
Version
F. Delorme: "Ces déficiences sont inhérentes à
cause 51es péchés. Pour
cette raison, il faut qu’il y ait, durant la transmission de
l’Ecriture, un
temps où l’homme est convaincu d’infirmité, un temps
où il est convaincu
d’ignorance, un temps où il est convaincu de malice: l’homme ne
peut alors rien
faire d’autre que crier vers le Seigneur" (p. 159).
Voilà
comment
"l’Ecriture a enfermé [395] tous les hommes sous le
péché les premiers par
l’ignorance, les deuxièmes par l’infirmité et les
troisièmes par la malice,
afin que le Christ, qui allait venir, fit miséricorde à
tous [ceux qui sont
disposés à cette grâce, et que l’homme n’ajoute pas
le don de Dieu à sa vertu,
à sa sagesse ou à sa bonté, puisqu'"elle a
enfermé tous les hommes sous le
péché" ou l’incrédulité] 58. L’Apôtre
en est resté aussi stupéfait, et
recourt à l’autorité du Psaume: "Tous se sont
dévoyés et ensemble Sont
devenus nuisibles; il n’en est pas qui fasse le bien, pas un seul 59".
9. Deuxièmement, l’Écriture est transmise pour introduire
la foi, qui est la
capacité de croire des choses très ardues et très
difficiles. Pour cette
raison, il a fallu que l’Ecriture annonçât des promesses,
[des merveilles] 60,
des oracles et des signes variés.
51. Version F. Delorme
poursuit ainsi:
"et instruisant l’homme; mais parce que l’homme ne pouvait pas porter
le
joug et la dureté de la Loi, comme dit Pierre: ‘Ce joug, qui ni
vous ni vos
pères n’ont pu porté’ (Act. 15, 10), l’homme est devenu
transgresseur de la
Loi" (p. 159).
52. Ps. 15, 4.
53. Rom. 7, 8.
54. Is. 1, l4et 11.
55. Cf. Hex. IX, 17.
56. Version F. Delorme: "La
révélation prophétique
montre ouverte ment que l’homme ne peut être sauvé par la
Loi. C’est pourquoi
les prophètes, messagers de Dieu, furent tués par ceux
vers lesquels ils
étaient envoyés, et l’homme convaincu de malice" (p.
160).
57. Gal. 3, 22.
58. Version F. Delorme (p. 160). Cf. Bonaventure, III Sent. 1. 2. q.
4(111,
59. Rom. 3, 12 qui allègue Ps. 13, 3. Cf Bonaventure, Brevil.
IV, 4 (V, 244
s.).
De
même qu’il
y a d’abord adaptation de la matière et ensuite introduction de
la forme, de
même elle a d’abord présenté aux Patriarches des
choses faciles [à croire] 61,
des promesses: par exemple qu’un fils naîtrait à Abraham
et que, s’il obéissait
et croyait, son fils, s’il était mis à mort, pourrait se
relever, et que Dieu
pourrait le ressusciter 62. Ici, l’homme est conduit à la foi
par les
promesses; puis il l’est par les mystères, par les miracles dans
le désert et
par les signes les plus grands, comme on le voit dans le passage de la
mer et
le châtiment des Egyptiens 63; puis par les oracles des
prophètes qui leur
prédisaient des choses à venir comme la Passion et la
Résurrection du Christ;
et ceux-ci les croyaient. Car, voyant qu’il leur arrivait ce qu’ils
leur
annonçaient, ils croyaient ce qu’ils leur annonçaient du
Christ qui viendrait.
Ainsi l’homme a été disposé à recevoir la
foi. C’est pourquoi le Christ ne
devait pas venir au commencement [avec son Evangile] 64 et dire [aux
hommes
infirmes et sots] 65: Venez et croyez en moi, je suis le Christ’, parce
qu’ils
lui auraient répondu: ‘Nous ne pouvons croire’. C’est pourquoi
ils devaient
être ainsi conduits par des signes 66.
10. Troisièmement, l’Écriture est donnée pour
révéler la sagesse qui a deux
racines, la crainte et l’amour 67. La première racine est la
crainte, parce que
l’homme, avant d’être spirituel, est d’abord animal, mais que,
quand il est
affecté par la crainte, il devient spirituel. Pour cette raison,
selon ces deux
racines, il y a deux testaments: l’un, l’Ancien, "engendrant dans la
servitude", l’autre, le Nouveau, engendrant dans l’amour.
L’Ancien Testament, "engendrant dans la servitude", promet des choses
temporelles, inspirant la crainte par le châtiment. Mais il fut
aussi
nécessaire qu’il y eût une promesse dans l’Ancien
Testament, parce que l’homme
fuirait, s’il devait subir un châtiment continuel sans que rien
lui soit
promis. Pour cette raison a été jointe la promesse de la
terre promise 70. Le
Nouveau Testament promet des choses spirituelles, c’est-à-dire
la vie
éternelle. C’est pourquoi la crainte n’a pu être
inspirée ni aucune chose
temporelle promise, si ce n’est à un peuple nombreux 71. C’est
pourquoi, avant
la Loi [mosaïque] il a fallu le temps de la loi de nature.
Pareillement, la
Loi, promettant les choses temporelles, engendrait l’infirmité.
Et, comme le
passage n’est pas facile du temporel aux réalités
éternelles, de l’animal au
spirituel 72, il y eut le temps central des prophètes, afin de
rendre les
hommes aptes au testament spirituel.
Par conséquent, pour que l’homme ait [de son état, une
réelle et] 73 vraie
sagesse, il était nécessaire que l’Ancien Testament
précédât le Nouveau et le
temps des Patriarches celui de la Loi. Et il en est ainsi en chaque
homme:
d’abord il est sensuel et tout adonné aux sens comme le petit
enfant, ensuite
il devient animal, lorsqu’il commence à parler et que les
phantasmes commencent
à l’occuper, puis rationnel lorsqu’il commence à
comprendre et à réfléchir,
enfin intellectuel quand il devient sage, [selon le temps de la nature,
le
temps de la Loi, le temps de la prophétie et le temps de la
grâce] 74.
60. Version F. Delorme (p.
160).
61. Version F. Delorme (p. 160).
62. Gen. 17, 19; 22, 1 ss; Hébr. 11, 1.17-19.
63. Ex. 14, 21 ss; Ex. 7-12.
64. Version F. Delorme (p. 160).
65. Version F. Delorme (p. 160).
66. Littéralement "par la main". Ce concept de manuductio,
concept
qui vient de Jean Scot Érigène (Exposition sur la
Hiérarchie Céleste, 1,2 (PL
122, 136 C: CCCM 31, 11-12), est au fondement de la théologie
biblique bona
venturienne t s’applique principalement aux croyants. Ceux qui ont la
foi
savent lire l’Ecriture et sont "guidés par des signes" (Brevil.
V, 9,
V, 262 b). Cette manuductio est celle de l’homme aveugle qui, tenu par
la main
et guidé par une personne prévenante, atteint son but. Et
telle est la
connaissance révélée par l’Êcriture. La
sagesse est donc pour l’aveugle de se
laisser guider par celui qui voit, au moyen de cette manuductio, vers
le but,
vers ce que lui-même pourtant connaît déjà
puisqu’il a entrepris son chemin,
c’est-à-dire vers ce qu’il connaît dans la foi. L’homme
qui n’a pas la foi rend
impossible toute manuductio, car "tous ceux qui n’ont pas cette foi ont
la
main amputée" (Hex. III, 9), et il demeure sans la formation
théologique
nécessaire, "comme un laïc illettré qui tient un
livre dont il ne sait que
faire" (Hex. II, 20).
67. Cf. Bonaventure, III Sent. 40. 1. q. 1 (IV, 884).
68. La version F. Delorme ajoute une citation de Sir. 1,25: "La
première
racine, ‘la racine de la sagesse’, est..." (p. 160).
69. Gal. 4, 24.
70. Gen. 13, l5ss; Ex. 13, li.
71. Version F. Delorme: "L’Ancien Testament, qui
est
signifié par Agar, a promis les biens temporels, inspirant la
crainte par les
peines. Il fallut un autre Testament qui engendrerait dans l’amour,
promettant
les biens spirituels et la vie éternelle. Si, en effet, Dieu
punissait toujours
sans jamais promettre, l’homme s’enfuirait. Mais ce [ Testament ne put
être
donné qu’à un homme déjà multiplié.
Pour cette raison, il fallait le temps de
la nature avant la Loi. De même, la Loi ‘engendrait dans la
servitude’ (Gal. 4,
24) promettant des biens temporels. Mais la Loi devait être
évacuée et la
liberté introduite" (p. 160-161).
72. Cf. I Cor. 15, 46.
73. Version F. Delorme (p. 161).
11.
Quatrièmement, l’Écriture est transmise pour restaurer le
salut, qui n’est rétabli
que par le Christ. En effet, il n’est pas rétabli sans
être désiré, aimé et
gardé. Pour cette raison, il est retardé afin
d’être désiré, aimé et gardé 75,
car selon Augustin 76, l’épouse s’attarde afin d’être
désirée davantage.
Pareillement, le salut promis aux Patriarches, figuré dans la
Loi et annoncé
par les Prophètes, est acquis par le Christ [pour les
Apôtres]
C’est pourquoi il a fallu qu’il y eût premièrement la
racine des patriarches,
ensuite la production des lois, troisièmement 1a croissance des
prophètes et en
dernier lieu le fruit de l’Evangile ou la plénitude du salut par
le Christ.
12. D’après ces considérations, note donc qu’il y avait
quatre rangées de
pierres dans l’ornement du Grand prêtre, comme il est
écrit dans le Livre de la
Sagesse: "Sur la robe talaire était le monde entier et les noms
glorieux
des pères étaient gravés sur quatre rangées
de pierres 78", et qu’en eux
est le quadruple ordre des mystères, ordre par lequel se
développent les
Écritures 79.
Dans le premier ordre ou le premier temps 80, il y a trois
mystères,
c’est-à-dire la création des choses, le jugement des
scélérats, la vocation des
Patriarches. La création des choses correspond à la
puissance du Père,
l’expiation des scélérats à la sagesse du Fils par
laquelle il juge, et la
vocation des Patriarches à la bonté de l’Esprit saint.
74. Version F. Delorme (p.
161).
75. La version F. Delorme ajoute: "et accueiffi" (p. 161).
76. Cf. Augustin,
Confessions, VIII, 3, 7 (PL 32, 752; CCL, 27, 117; BA 14, 23-24).
77. Version F. Delorme (p. 161).
78. Sag. 18, 24. Cf. Ex. 28, 6 ss.
79. La version F. Delorme est ici beaucoup plus claire: "C’est ainsi
que
s’obtient l’ordre principal de la sainte Écriture selon les
quatre temps. De
même, que dans l’ornement du Grand prêtre apparaissent
quatre ordres de
pierres, de même, il y a un quadruple ordre de mystères
dans les quatre temps
durant lesquels la sainte Écriture est plantée: au temps
de la nature, au temps
de la Loi, au temps de la prophétie et au temps de la
grâce révélée. C’est
ainsi que les temps de l’Écriture se fixent à douze,
parce qu’en chacun de ces
temps principaux, trois temps spéciaux sont contenus,
correspondant aux trois
personnes de la Trinité... Tels sont les douze temps essentiels,
chacun ayant
quatre mystères et chaque mystère étant triple,
selon le triple sens,
c’est-à-dire allégorique, tropologique et anagogique...
ce qui donne cent
quarante-quatre > (p. 16 1-162). 12 (temps) X 3 (sens) X 4
(mystères) = 144
(c’est-à-dire dans l’Apocalypse, le nombre des milliers
d’élus de la fin des
temps), cf. Hex. XIV, 16.
80. Le temps de la nature, comme l’écrit la version F. Delorme
(p. 162).
13.
Pareillement, sous la Loi il y a trois mystères, le
mystère de la promulgation
des lois dans les quatre livres de Moïse, c’est-à-dire le
deuxième, le
troisième, le quatrième et le cinquième où
se trouve la récapitulation de la
Loi. Mais le Livre de la Genèse, très riche aussi en
mystères [et surtout le
chapitre premier] 82, est consacré au temps de la nature, dans
lequel se trouvent
de grands mystères. Le deuxième mystère est la
ruine des ennemis dans le Livre
de Josué, le troisième est l’établisse ment des
Juges, comme dans le Livre des
Juges et dans Ruth.
Le premier mystère correspond au Père en raison de
l’autorité, le deuxième au
Fils 83, parce qu’il est le Verbe qui purifie et juge 84, et le
troisième à
l’Esprit saint en raison de la grâce. Ce temps est dit temps de
la Loi parce
que les Prophètes n’étaient pas encore apparus.
14. Pareillement, le temps de la prophétie, qui commence avec
Samuel, comprend
trois mystères [ aux trois personnes divines] 85: le premier fut
l’onction des
rois comme dans le Livre des Rois et le Livre des Chroniques; le
deuxième fut
la révélation des prophètes, comme dans les
Psaumes, les douze petits Prophètes
et les quatre grands; le troisième fut la restauration des
princes et des
prêtres, qui se trouve dans les livres d’Esdras, de
Néhémie et des Maccabées.
15. Dans le quatrième temps 86, il y a trois mystères: le
premier est la
rédemption des h9mmes, [correspondant au Père envoyant le
Fils] 87, dans les
Evangiles; le deuxième est la diffusion des charismes,
[correspondant au Fils]
88 dans les Actes des Apôtres, les lettres de Paul et les lettres
canoniques,
où sont mis en valeur les sept dons du Saint Esprit; le
troisième est la
révélation des Ecritures, [correspondant à
l’Esprit saint] 89 dans
l’Apocalypse.
81. Version F. Delorme:
"au Fils
en raison du zèle et parce qu’il est le futur rédempteur
des scélérats"
(p. 162).
82. Version F. Delorme (p. 162).
83. Version F. Delorme: "parce que le Verbe combat dans la chair" (p.
162).
84. Cf. Mal. 3,3; Mauh. 11, 10.
85. Version F. Delorme (p. 162).
86. Le temps de la grâce révélée, comme
l’écrit la version F. Delorme (p. 162).
87. Version F. Delorme (p. 162).
88. Version F. Delorme (p. 163).
89. Version F. Delorme (p. 163).
[L'ordre
est
évident: il faut d’abord que l’homme soit racheté,
deuxièmement que la grâce
soit diffusée, et troisièmement que la grâce soit
révélée] 90. Après quoi il ne
peut rien y avoir.
16. Toute l’Écriture est dans ces douze mystères. Les
livres de Job, d’Esther,
de Tobie et de Judith se rapportent aux autres, car le livre de Job se
rapporte
à la Loi et aux Prophètes et les trois autres aux livres
de la restauration.
— [Bonaventure] ajouta qu’il est arrivé que le Livre de Job eut
tant d’autorité
chez les Juifs qu’il était posé dans l’arche où
étaient la verge d’Aaron et les
tables de la Loi.
Tels sont les douze arbres qui croissent dans le paradis. En chacun
d’eux se
trouvent les douze lumières des intelligences des Ecritures, que
sont
l’allégorie, l’anagogie et la tropologie. Douze douzaines font
cent
quarante-quatre, nombre qui correspond à celui de ceux qui sont
marqués et au
nombre de la cité C’est pourquoi il est écrit dans le
Psaume: "Ouvre mes
yeux et je scruterai les merveilles de la loi 92".
17. De ces douze arbres, je veux édifier et ériger un
tabernacle dans le coeur.
Au paradis, il y eut "l’arbre de vie" et "l’arbre de la science
du bien et di mal 93", et de la même façon, dans tous les
mystères de
l’Ecriture, sont exposés le Christ avec son corps et
l’Antéchrist ou le diable
avec son corps 94. C’est de cette manière qu’Augustin
rédigea son livre La cité
de Dieu, où il commence par Caïn et Abel Dans les dix
premiers livres, il
traite de Dieu et réprouve l’idolâtrie, dans les quatre
suivants du
commencement de l’Eglise, dans quatre autres de son
développement, et dans les
quatre derniers de l’achèvement de L’Eglise. En effet, tous les
Saints ont
préfiguré le Christ, tant en oeuvre qu’en parole, ou
comme Job, plus encore en
oeuvre qu’en parole, ainsi que le dit Grégoire dans le
troisième livre des
Morales sur Job 96.
18. Nous disons donc que le Christ 97 est "l’arbre de vie au milieu du
paradis 98", signifié par les quatre éléments du
premier mystère, tiré de
l’Ecriture du passage qui va de: "Au commencement Dieu créa le
ciel et la
terre", jusqu’à: "la terre est corrompue 99". Il est
signifié
par le grand luminaire 100, par l’arbre de vie 101 et par le mariage
d’Adam
102, mais surtout par le meurtre d’Abel 103, parce que le Christ est
tué par
ses frères et qu’un signe est posé sur les Juifs, afin
qu’ils ne soient pas
tués, mais qu’ils errent sur la terre 104
19. Dans le deuxième mystère, c’est-à-dire
l’expiation des scélérats 105, il
est signifié par la descendance de Noé 106 qui eut trois
fils, et qui signifie
le Christ qui eut trois fils, c’est-à-dire les Grecs, les Juifs
et les Latins,
car l’écriteau [de la croix] était rédigé
en lettres grecques, hébraïques et latines
107. Il est signifié par la fabrication de l’arche qui
corresp9nd
principalement au corps du Christ, et secondairement à l’Eglise
108. Il est
signifié par l’arc dans les nuées qui est le signe de
l’alliance 109; Il est
signifié par Noé nu, gisant ivre sous la tente, car le
Christ fut ivre d’amour
pour son épouse, il resta nu sur la croix et le méchant
Cham se moqua de lui
110.
20. Dans le mystère de la vocation, il est signifié par
quatre choses: par le
sacrifice d’Isaac, parce que Dieu le Père est signifié
proprement par Abraham,
mais par Isaac, dis-je, qui portait lui-même le bois [de
l’holocauste] sur ses
épaules 111, c’est-à-dire le bois de la croix. Le Christ
est signifié par Jacob
fécondant ses épouses 112, [et présentant de
nombreux mystères qui concernent
le Christ et l’Église] 113. Par Juda qui eut deux fils, Zaram et
Pharès, qui
reçut de nombreuses bénédictions, comme ce que
l’on peut lire dans la Genèse:
"Juda est un jeune lion; de la proie, mon fils, tu es remonté;
prenant ton
repos, tu t’es couché comme un lion et comme une lionne, qui le
fera
lever"". C’est pourquoi le législateur a inséré
aussi cette figure
des deux fils de Juda et Thamar 115 est signifié encore par le
très droit
Joseph qui, vendu par les siens, fut exalté parmi les
étrangers 116.
90. Version F. Delorme (p.
163).
91. Cf. Apoc. 7, 4; 14, 1.
92. Ps. 118, 18.
93. Gen. 2, 9.
94. Version F. Delorme: (<Mais toute l’Ecriture se porte
principalement à la
description du Christ, et secondairement à celle de
l’Antéchrist et de ses
membres... Il faut donc énumérer premièrement les
mystères de l’Écriture qui
signifient le Christ et ses membres" (p. 163).
95. Augustin, Cité de Dieu, XV, 1, 2 (PL 41, 437. CCL 48, 452;
BA 36,
96. Grégoire, Morales sur Job, préface, 6, 14 (PL 75,
525; CCL 143, 19); III,
13, 25 (PL 75, 612 ss; CCL 143, 130 ss).
97. Version F. Delorme: "le Christ et ses membres" (p. 163).
98. Gen. 2, 9.
99. Gen. 1, 1-6, 11. La version F. Delorme plus claire, s’exprime
ainsi:
"Dans le premier temps, c’est-à-dire celui de la création
des choses, que
décrit le Livre de la Genèse jusqu'à ‘la terre est
corrompue’, le Christ est
signifié par les quatre mystères, a savoir..." (p. 163).
100. Gen. 1, 16.
101. Gen. 2, 9.
102. Cf. Gen. 2, 23-24.
103. Cf. Gen. 4.
104. Cf. Gen. 4, 14-15.
105. Gen. 6, 11 — Gen. 11.
106. Cf. Augustin, Contre Faust, XII, 25 (PL 42, 266).
107. Lc 23, 38.
108. Cf. Augustin, Contre Faust, XII, l4ss; 39 (PL 42, 262 s., 274 s.).
109. Gen. 9, 13.
110. Cf. Augustin, Contre Faust, XII, 23 (PL 42, 266).
111. Cf. Gen. 22, 6ss.
112. Cf. Gen. 29, 31 ss.
Tels
sont les
douze principaux mystères précédant le temps de la
Loi.
21. Sous la Loi, dans le mystère de la promulgation de la Loi,
[le Christ] est
signifié par le bâton de Moïse, avec lequel il frappa
l’Egyptien et fendit la
mer 117, qui est "le bâton de puissance que Dieu a envoyé
de Sion
118". Il est signifié par l’arche du testament, parce qu’elle
cache de
nombreuses choses en elle Il est signifié par l’ornement du
Grand prêtre, comme
la mitre, l’éphod, etc.; car dans la mort du Grand prêtre,
les êtres perdus
devaient revenir à la liberté 120 est signifié
encore par le rite du sacrifice,
par l’agneau, le bélier, le veau, etc. 121, qui tous se
rapportent au Christ.
22. Pareillement, dans le mystère de la ruine des ennemis, le
Christ est
signifié par l’entrée de Josué qui divisa [397] le
Jourdain, où fut donnée la
forme du baptême, et qui fit retourner à leur origine les
eaux 122,
c’est-à-dire les âmes qui descendaient vers la mer Morte.
Il est signifié par
les combats de Josué. Il est signifié par son triomphe,
lui qui détruisit
Jéricho, suspendit les rois et divisa ensuite la terre en lots
123, lui qui fit
entrer [son peuple] dans la terre de la promesse 124, comme le Christ
nous fait
entrer au ciel par son entrée 125.
23. Dans le mystère de l’établissement des juges, il est
signifié par Caleb, de
la tribu de Juda, dont la force dura [jusque dans la vieillesse] 126,
qui fut
explorateur de la terre [sainte] 127. Par Othoniel, qui à cause
de la victoire,
reçut Axa comme épouse 128. Par Gédéon dont
il est dit dans le Livre d’Isaïe:
"Comme au jour de Madian 129", [c'est-à-dire quand la victoire
sur
les Madianites fut obtenu vraiment miraculeusement] 130. Par Samson’
qui se
rapporte presque en toutes choses au Christ: par la mort du lion, par
les
portes arrachées, lui qui fit encore plus de victimes dans sa
mort que vivant.
La perte des cheveux ne peut pas signifier le Christ, mais elle
signifie le
chrétien qui perd la septuple grâce de l’Esprit saint. Par
conséquent, quand un
mystère ne peut s’appliquer à la tête, il doit
être transféré aux membres.
24. Dans le mystère de l’onction des rois, il est
signifié par David, par
Salomon, par Ezéchias et par Josias.
La figure de David se rapporte à beaucoup de choses 132. Salomon
signifie le
Christ 133, excepté en ce qui concerne les femmes, où nul
bien ne peut être
signifié 134. C’est pourquoi dans le Cantique des cantiques,
où il est dit:
"Il y a soixante reines, quatre-vingts concubines et des jeunes filles
sans nombre 135", on ne parle pas de ses épouses au sens
littéral, mais au
contraire, présentées ici selon le mystère, elles
signifient les âmes parfaites
et imparfaites. Il est signifié par Ezéchias 136: "Moi,
dit-il, j’ai dit:
à la fin de mes jours, je m’en irai vers les portes de l’enfer".
Josias
137, encore, signifie le Christ, dont la mort remplit les Lamentations:
"Quoi ! Elle est assise à l’écart la ville populeuse?
Elle est devenue
comme une veuve, la reine des nations. Princesse parmi les provinces,
elle est
réduite à la corvée 138".
113. Version F.
Delorme (p. 164).
114. Gen. 49,9.
115. Gen. 38.
116. Gen. 37, l2ss.
117. Ex. 4, 1 ss.
118. Ps. 109, 2.
119. Cf.Hébr.9,4.
120. Cf. Nombr. 35, 28. 32.
121. Cf. Lévitique.
122. Cf. Jos. 3, 16.
123. Version F. Delorme: "comme le Christ a distribué
lui-même le trésor
céleste acquis" (p. 165).
124. Cf. J 5, 13 ss.
125. D’après Augustin, Sermon 261, 1 (PL
38, 1202; BAC
447, 642).
126. Cf. Sir. 46, 11, cité par la version F. Delorme.
127. Version F. Delorme (p. 165).
128. Jug. 1, l2ss.
129. 15. 9,3. Cf. Jug. 7, 22; Ps. 82, 10.
130. Version F. Delorme (p. 165).
131. Cf. Jug. 13-16.
132. Cf. IRois l6ss.
133. Cf. III Rois 3 ss.
134. La version F. Delorme ajoute un commentaire d’Augustin (Contre
Faust,
XXII, 83 (PL 42, 543): (<Je ne vois pas comment oela a jamais pu
signifier
un bien" (p. 165).
135. Cant. 6, 7. Cf. Bède, Sur le Cantique, 6, 7 (PL 91, 1181;
CCL 119 B.
307).
136. Is. 38, 10. Version F. Delorme: "parœ qu’il eut toujours le coeur
droit devant Dieu" (p. 165).
137. Cf. Jérôme, Sur Zacharie, III, 12, 11 ss. Version F.
Delorme: "qui
dès l’âge de huit ans chercha Dieu de tout son coeur" (p.
165).
25.
Dans le
mystère de la révélation des prophètes, il
est signifié spécialement par la
vision, par le signe, par la parole et par l’acte
Premièrement, certes, par la vision, comme
[Jérémie 140 qui] vit "la
marmite inclinée", et pareillement, dans le même passage,
"la branche
de ‘veilleur'"; et ainsi des autres [prophètes] 141.
Deuxièmement, par le
signe, comme au sujet d’Elisée et de Géhazi. Celui-ci
étendit un bâton
au-dessus d’un enfant, lequel ne revécut pas, mais seulement
[quand Elisée] se
coucha sur lui 142, ce qui, selon Grégoire, signifie la Loi et
le Christ 143.
Troisièmement, par la parole qu’ils entendaient mais ne
comprenaient pas 144
comme ceux qui disaient: "La parole que le Seigneur a prononcée
contre lui
145". Quatrièmement, par l’acte comme chez Jonas 146 qui resta
trois jours
dans le ventre du poisson, de même que le Seigneur resta trois
jours au tombeau
147.
138. Lam. 1, 1.
139. La version F. Delorme se présente autrement: "le Christ est
signifié
par quatre choses, à savoir par le cantique harmonieux ou par le
psaltérion,
par la lumière de la sagesse comme dans les livres sapientiaux,
par le cantique
de joie de l’époux et de l’épouse, par la vision de la
prophétie, comme chez
les Prophètes. Or la prophétie est quadruple: parfois par
vision..." (p.
165-166). Cette présentation semble plus correcte que celle,
donnée par la version
Quaracchi qui présente un texte semblable en fin de paragraphe,
car il faut
replacer la prophétie avant ses divisions (la vision, le signe,
la parole,
l’acte).
140. Cf. Jér. 1, 11-13.
141. La version F. Delorme renvoie à Is. 6, 1 (p. 166).
142. Cf. IV Rois 4, 29 ss.
143. Cf. Grégoire, Morales sur Job, IX, 40, 63 (PL 75, 894 s.;
CCL 143,
502). Version F. Delorme: "Par le miracle, comme par le bâton de
Géhazi —
et Moïse a porté la loi — signifie le Christ qui se penche
sur nous, et fait
‘ouvrir la bouche’ sept fois (cf. Grégoire, Morales, IX, 40, 63
(PL 75, 894),
c’est-à-dire dans la componction amère, dont traite le
premier psaume
pénitentiel et dont l’exemple est l’âme amère de
Pierre; dans la confession
véridique, dont traite le deuxième psaume et dont les
exemples se trouvent chez
Marie-Madeleine, Matthieu et Augustin, qui confessaient publique ment
leur foi;
dans une digne satisfaction, dont traite le troisième psaume et
dont l’exemple
se trouve chez Paul qui a travaillé plus que tous; dans
l’interpellation
dévote, dont traite le quatrième psaume et dont l’exemple
se trouve
principalement chez David; dans une chasteté rigoureuse, dont
traite le
cinquième psaume et dont l’exemple se trouve chez Job; dans une
humiliation
profonde, dont traite le sixième psaume et dont l’exemple se
trouve chez les
trois rois recherchant l’Enfant; dans la lutte victorieuse, dont traite
le
septième psaume et dont l’exemple se trouve chez le larron: ‘Tu
seras avec moi,
lui dit le Christ, au paradis’ (Lc 23, 43). De même, il y a
prophétie par
l’acte, comme en Naamân lépreux et mort, et dans le vase
de sel" (p. 166).
Les sept psaumes pénitentiaux sont successivement les Ps. 6; 31;
37;50; 101;
129; 142.
144. Cf. Is. 6, 9.
Dans
le
mystère de la révélation des prophètes, il
est signifié par le chant
d’harmonie, comme il est écrit dans le Psaume:
"Sur la lyre à dix cordes", où David apprit à
prophétiser; par la
lumière de la sagesse dans les livres sapientiaux; par le
cantique d’épithalame
qui est celui de l’épouse du Christ dans le Cantique des
cantiques; par la
vision de la prophétie qui est diverse: l’un vit le Christ comme
"une
branche de ‘veilleur' 149", l’autre "sur un trône
élevé 150" et
un autre "avec un vêtement [de lin] 151"
26. Dans le mystère de la restauration [des princes, parce que
les princes
succédèrent aux rois, le Christ] 152 est signifié
par Esdras qui restaura
l’Ecriture et la littérature 153; par Néhémie qui
répara la cité 154; par
Zorobabel qui répara le temple et par Josué, fils de
Iosédek, qui rétablit le
culte en l’honneur de Dieu 155.
27. Dans le mystère de la rédemption des hommes, le
Christ est signifié comme
un homme de mansuétude dans l’Evangile selon saint Matthieu’
comme un lion
triomphant, dans l’Evangile selon saint Marc, c’est pourquoi il y est
aussi
écrit: "les regardant avec colère 157"; comme un veau
tué, dans
l’Evangile selon saint Luc, c’est pourquoi il est écrit: "Il y
eut, aux
jours d’Hérode, un prêtre 158", et qu’il regarde vers la
passion’ comme un
aigle volant quant à la divinité, dans l’Évangile
selon saint Jean: "Au
commencement était le Verbe 160", etc. 161
145. Is. 37, 22. La
version F. Delorme
renvoie à Jér. 1, 4; 2, 1, etc. (p. 166).
146. La version F. Delorme ajoute Osée, Isaïe,
Ézéchiel et Jérémie (p. 166).
147. Cf. Matth. 12, 24.
148. Ps. 143, 9.
149. Jér. 1, 11.
150. I 6, 1.
151. Ez.,9,2;Apoc. 1,13.
152. Version F. Delorme (p. 166).
153. Cf. Jérôme, Sur la virginité
perpétuelle de Marie, 7 (PL 23, 190); cf.
Tertullien, Sur la toilette des femmes, 3, 2 (PL 1, 1308; CCL 1, 346).
154. Néh. 2ss.
155. Esd. 3, 2 ss; Sir. 49, 13-14.
156. Matth. 21, 5.
157. Mc 3, 5. En ce qui concerne la mention d’un lion, cf. Mc 1, 13 qui
peut
renvoyer à Apoc. 5, 5.
158. Lc 1, 5.
159. Cf. Lc 9, 51.
28.
Dans le
mystère de la diffusion de la grâce, il est
signifié comme large diffuseur dans
les Actes des Apôtres, lorsqu’il donna l’Esprit saint; comme
pieux diffuseur,
comme chez Paul avec qui s’achèvent les Actes des Apôtres.
C’est pourquoi Luc
parle peu des autres Apôtres et passe aussitôt à
Paul — qui donna l’Esprit
saint, comme on peut le voir de ces douze qui avaient reçu le
baptême de Jean
162 — ce qui n’est pas étonnant car il fut lui-même le
dernier des Apôtres,
Benjamin, "le loup rapace" 163, par lequel est signifié l’ordre
futur.
Il est signifié comme prudent diffuseur dans les [sept lettres]
canoniques,
[distinguées avec science selon les sept dons du Saint Es prit]
et comme savant
diffuseur dans ses [quatorze] lettres, [exprimant avec beaucoup de
sagesse et
fréquemment le Christ dans ses actions: en effet, il n’y a pas
le quart d’une
feuille où n’est pas exprimé le très doux nom du
Christ Jésus] 166
29. [398] Dans le mystère de la révélation des
Ecritures, il est signifié comme
président, tel qu’il apparaît par "le fils de
160. Jn 1, 1.
161. La version F. Delorme ajoute: "C’est pourquoi le Poète (cf.
Grégoire,
Morales, XXXI, 47, 94 (PL 76, 625) l’a bien chanté: "Homme en
naissant,
Boeuf, en mourant sur la croix, Lion en ressuscitant, Aigle en
s’élevant"
(p. 167).
162. Act. 19, 1-7.
163. Gen. 49, 27. Cf. Augustin, Sermon 279, 1, 1 (PL 38, 1275). Benjamin est le dernier fils de Jacob, qui reçoit la
bénédiction,
c’est-à-dire la grâce, en ces termes: "Benjamin est un
loup rapace, le
matin il dévore une proie, jusqu’au soir il partage le butin".
Paul est le
dernier des Apôtres, et les Actes se concluent en disant: "Paul
rendait
témoignage du Royaume de Dieu... Cela dura depuis le matin
jusqu’au soir"
(Act. 28, 23). Paul (avec Benjamin) signifie donc l’ordre futur qui
durera
"jusqu’au soir", car il s’agit de l’ordre de la fin des temps. Cet
argument doit être ajouté à ceux donnés par
J. Ratzinger dans La théologie de
l’histoire de saint Bonaventure, p. 48-52. Il faut même
préciser que,
contrairement à ce qui est écrit p. 49, ce ne peut
être "en raison de sa
personnalité propre" que Paul peut figurer l’ordre futur, car ce
n’est pas
la typologie seule qui peut déterminer fondamentalement la
figure
eschatologique. Mais, comme l’écrit H.U. von Balthasar, "c’est
le phénomène
de ‘réflexion’ qui est le schème fondamental de la
pensée de l’histoire..,
chaque période de l’Ancienne Alliance se reflète dans une
de la Nouvelle, et
réciproquement; c’est dans cette ‘réflexion’ que l’Esprit
jaillit, comme une
troisième réalité" (H.U. von Balthasar, la Gloire
et la Croix, Tome 11.1,
p. 249-2 50). C’est ainsi que le temps de Paul ("du matin jusqu’au
soir") se reflète dans celui de Benjamin ("le matin.., jusqu’au
soir").
164. Version F. Delorme (p. 167).
165. Version F. Delorme (p. 167).
166. Version F. Delorme (p. 167).
l’homme
au
milieu des candélabres" qui "avait sept étoiles 167",
c’est-à-dire sept églises; comme combattant, tel l’agneau
avec la bête et avec
le dragon, par les coupes et les trompettes 166; comme triomphant parce
qu’il
avait "une épée acérée 169" et "une
faucille aiguisée 170"
comme béatifiant parce qu’il vit "un ciel nouveau et une terre
nouvelle
171".
30. Tels sont donc les mystères qui concernent "l’arbre de vie
172",
c’est-à-dire les mystères de l’Ecriture qui commence
à l’éternité et se termine
à l’éternité 173. C’est pourquoi il est
écrit: "Au commencement, Dieu créa
le ciel et la terre 174", et à la fin: "J’ai vu un ciel nouveau
et
une terre nouvelle 175".
Ce sont les quarante-huit’ cadres de la tente — vingt sur un
côté, vingt sur
l’autre et huit au fond — dans laquelle est placée l’arche 177,
c’est-à-dire le
Christ qui contient en soi "tous les trésors de la sagesse et de
la
science 178", vers qui regardent les Chérubins 179.
Ces mystères sont les douze arbres qui entourent l’arbre de vie
180
167. Apoc. 1, 13 et 16.
168. Apoc. 12-13; 15,7; l6et 18, 8-9.
169. Apoc. 1, 16.
170. Apoc. 14, 14.
171. Apoc. 21, 1.
172. Gen. 2, 9.
173. Cf. Brevil., Prol. 2 (V, 203 b, trad. J.G. Bougerol, p. 97).
174. Gen. 1, 1.
175. Apoc. 21, 1.
176. C’est-à-dire 12 (mystères) x 4 (exemples) = 48.
177. Cf. Ex. 26, l5 ss.
178. Col. 2, 3.
179. Ex. 25, 18 ss. Cf.
Bonaventure, Itin. VI, 4 (V,
311 b; trad. H. Duméry, p. 97).
180. Version F. Delorme: "Par conséquent ces quarante-huit
mystères sont
les arbres du paradis de l’Église ou de l’âme. En chacun
des quarante-huit
mystères, comme il a été dit, peut être
adaptée la triple intelligence,
c’est-à-dire allégorique, tropologique et anagogique, ce
qui donne ainsi cent
quarante-quatre, le nombre des marqués, comme il a
été dit plus haut et comme
il apparaît au chapitre sept de l’Apocalypse.
Telle
est la
loi divine de toute l’Ecnture, Psaume [118, 18]: ‘Ouvre mes yeux et je
regarderai’. (p. 168).
QUINZIÈME
CONFÉRENCE: Troisième explication de la troisième
vision, qui
continue la précédente [sur les figures sacramentelles de
l’Ecriture]. Elle
expose, premièrement, comment l’Antéchrist se
présente aussi en douze mystères
principaux, et commence, ensuite,
de traiter des théories
célestes infinies qui
germent des semences et des fruits de l’Ecriture. *
1.
"La
terre produisit l’herbe verte portant semence selon son espèce
1". Il a
été dit que le Christ se présente en douze
mystères principaux, et par
opposition l’Antéchrist qui se manifeste ainsi.
En premier heu, il y a le mystère de la création des
choses, où il est figure
par Lamech qui le premier introduisit la bigamie, transgressa la loi de
la
nature et fut très luxurieux. C’est a ce moment-la que "les fils
de Dieu
voyant les filles des hommes qui étaient belles, purent pour
femmes toutes
celles qu’il leur plut", a cause de quoi le déluge survint. [Le
premier
transgresseur de la loi naturelle fut extrêmement charge de
crimes... Aussi
l’Antéchrist sera très ignoble envers les femmes] On
conclut de là combien
l’Antéchrist sera très immonde, et sa signification
montre qu’il anéantira
celui sur qui "le signe est pose", c’est-à-dire les Juifs
signifies
par Caïn, ["vengé sept fois", en effet, alors que] "Lamech
sera
vengé soixante-dix-sept fois 7", parce que son
péché sera plus grand que
celui des Juifs.
1. Gen. 1, 12.
2 Cf Hex XIV 17 ss
3 Version F. Delorme "En effet de même que le premier homme eut
deux fils
a savoir Abc! et Caïn, de même il y a deux cites qui
divisent le genre humain l'une
de réprobation, l'autre de rédemption, ce dont traite
Augustin dans Cite de
Dieu" (p 168)
4 Cf Gen 4, 19
5 Gen 6, 2
6. Version F. Delorme (p. 170).
2.
Dans le
deuxième mystère, celui de la punition des
scélérats, il est signifié par
Nemrod 8, qui [voulut se soustraire à la main de Dieu et] 9 le
premier se fit
empereur et par l’autorité duquel fut édifiée
[399] une tour qui toucherait au
ciel 10, ce qui indique que l’Antéchrist sera très
orgueilleux, au point de
s’élever "au-dessus de tout ce qui porte le nom de Dieu 11."
3. Dans le troisième mystère, celui de la vocation ou de
l’élection des Pères,
il est signifié par Dan, [comme on le voit dans sa
bénédiction qui fut plus une
prophétie] 12. Certains veulent dire qu’il sera à la
lettre de la tribu de Dan
13? En sera-t-il ainsi, je n’oserai l’affirmer, bien que la tribu de
Dan ne
soit plus citée dans l’Apocalypse. A propos de Dan, il est dit
dans la Genèse
14: "Que Dan soit un serpent sur le chemin, un céraste sur le
sentier". [Le serpent] se cache dans le sable pour prendre les oiseaux
15
qui volent autour de lui, et il est montré en cela que
l’Antéchrist sera très
trompeur. Mais "il mord les sabots des chevaux afin que son cavalier
tombe
à la renverse". Il n’est pas douteux que par ‘cheval’ est
signifié le
prédicateur de la vérité et par ‘sabot’ la
perfection évangélique que combattra
l’Antéchrist. En effet, le cheval n’est bon à rien s’il
ne peut poser ses
sabots. Joseph, donc, était avec les fils des servantes 16, qui
vendirent leur
frère, mais Dan fut le premier-né des servantes 17.
7. Gen. 4, 24. La version
F. Delorme
cite la première partie du verset (p. 169).
8. Gen. 10, 8. La version F. Delorme poursuit ainsi: "qui fut sans
respect, parce que ‘chasseur’, c’est-à-dire pilleur, ‘robuste’,
c’est-à-dire
violent: le premier il a construit des cités en
commençant par Babylone,
qu’ensuite Sémiramis développa devant le Seigneur, parce
que ce géant fut
ouvertement intrépide" (p. 168).
9. Version F. Delorme (p. 170).
10. Cf. Jérôme, Questions sur la Genèse, 10, 8 (PL
23, 1002; CCL 72, 13).
lsidore, Questions sur la Genèse, IX (PL 83, 237); W. Strabon,
Glose
ordinaire(PL 113, 113).
11. JlThess.2,4.
12. Version F. Delorme (p. 168).
13. Cf. Bède, Sur l’Apocalypse, 1, 7 (PL 93, 150 bc); Augustin,
Questions sur
Josué, q. 22 (PL 34, 780; CCL 33, 329); Isidore, Questions sur
la Genèse, XXXI,
35 (PL 83, 282).
14. Gen. 49, 17.
15. Version F. Delorme: "L’Antéchrist se cache dans le sable
pour prendre
les hommes" (p. 170). Cette substitution des oiseaux aux hommes, est
fréquente dans la tradition franciscaine, où les oiseaux
symbolisent les frères
mineurs, comme nous pouvons le lire dans Les Fioretti où
François d’Assise
prêche aux o (Fior. 16, trad. Saint-François d’Assise,
Documents, p.
1223-1225). A l’image des oiseaux, ce texte y joint celles du cheval
(prédication) et du sabot (vie évangélique).
4.
Dans le
quatrième mystère, c’est-à-dire celui de la
transmission de la Loi, il est
signifié par Balaam 18 qui donna un très mauvais conseil
et fut idolâtre. Il
peut avoir dit de nombreuses bonnes choses, [il connut quelque chose de
la
doctrine de la vérité] 19, mais [il faut
considérer surtout] qu’il bâtissait
des autels et recherchait les augures. Il est signifié par
là que l’Antéchrist
sera le pire idolâtre et invoquera les démons, comme il
est écrit dans le Livre
de Daniel: "Il vénérera le Dieu Maozim en son 20"
5. Dans le cinquième mystère, c’est-à-dire celui
de l’anéantissement des
ennemis, il est signifié par Akan qui dérogea à
l’anathème et est mort excommunié.
Il est signifié par là qu’il sera très avare et
très rapace.
Dans le sixième mystère, c’est-à-dire celui de la
constitution ou de
l’établissement des juges, il est signifié par
Abimélek qui tua ses
soixante-dix meilleurs frères 23 Il est signifié par
là que l’Antéchrist sera
très cruel [et sans miséricorde aucune] 24
6. Dans le septième mystère, celui de l’onction des rois,
il est signifié par
le guerrier Goliath qui insultait les armées des fils
d’Israël. En effet,
l’Antéchrist sera imposant dans les choses extérieures et
blasphèmera aussi
contre le peuple de Dieu 26
Dans le huitième mystère, celui de la
révélation des prophètes, il est signifié
par "le roi [au visage] fier", parce que l’Antéchrist saura
d’une
façon plus qu’humaine les arguments et les raisons, "sachant
pénétrer les
propositions 27", et sera très astucieux.
16. Gen. 37, 2.
17. Gen. 35, 25.
18. Cf. Nombr. 22-23. Origène, Homélies sur les Nombres,
XIII ss. (PG 12, 668
ss); Augustin, Questions sur les Nombres, q. 47 ss (PL 34, 739 ss; CCL
93, 264
ss).
19. Version F. Delorme (p. 170).
20. Dan. 11, 38. Cf. Jérôme, Sur Daniel, 11, 37-39 (PL 25,
571 CCL 75 A, 928).
21. Cf. J 7, 1 ss.
22. Cf. Jug. 9, 1 ss.
23. Cf. Isidore, Questions sur les Juges, 6, 3
s. (PL 83,
386 ss).
24. Version F. Delorme (p. 170).
25. Cf. I Rois 17, 4 ss.
26. Cf. Apoc. 13, 1 ss.
27. Dan. 8, 23.
7.
Dans le
neuvième mystère, celui de la restauration des princes,
il est signifié par
Antiochus 28, dont l’interprétation est "silence de
pauvreté 29", il
abolit complètement toutes les lois, voulant n’en faire qu’une,
il tua ces sept
frères 30. Il fit aussi ce que personne n’avait osé
faire, il détruisit la Loi
des Juifs — il est vrai qu’Aman essaya de détruire les Juifs 31,
mais il n’a
pas prévalu — en quoi il est signifié que
l’Antéchrist détruira la loi
évangélique et tuera les Chrétiens.
Dans le dixième mystère, celui de la rédemption
des hommes, il est signifié par
le traître Judas, [auquel le Christ donna "le pain
trempé"] 32.
L’Antéchrist, en effet, sera très perfide.
8. Dans le onzième mystère, celui de la diffusion des
charismes, il est
signifié par Simon le mage qui voulut acheter l’Esprit saint,
monta dans les
hauteurs et puis tomba, lui qui invoqua les démons.
L’Antéchrist, en effet,
sera très menteur, si bien qu’il viendra avec des signes et des
prodiges
mensongers.
Dans le douzième mystère, celui de la
révélation des Ecritures, il est signifié
par "la bête de l’abîme" 36 ou montant de l’abîme,
qui foule aux
pieds toutes choses, [vainquant les deux témoins du Christ,
c’est-à-dire Elie
et Enoch, dont "les corps jonchèrent" la place] 37.
L’Antéchrist, en
effet, consommera toutes malices. Il possédera "sept têtes
38",
c’est-à-dire tous les genres et tous les modes de la tentation,
tantôt par les
richesses, tantôt par les faux miracles, tantôt par la
peur, etc. 39, c’est
pourquoi il est écrit dans le Livre de Job: "Il raidit sa queue
comme un
cèdre 40" car toutes les malices s’agrégeront en lui. De
même que le
Christ eut tous les charismes afin de pouvoir recevoir la nature
assumée,
celui-ci, de même, aura toutes les malices.
28. Cf. I
Macc. 1,43.
29. Raban Maur, Sur le Premier Livre des
Maccabées, 1, 63
(PL 109,
1139 d), cité par la Glose ordinaire.
30. Cf. II Macc. 7, 1
ss.
31. Cf. Esther 3 ss.
32. Version F. Delorme qui cite Jn 13, 26 (p.
169).
33. Cf. Act. 8, 9 ss.
34. Cf. Ps-Clément, Constitutions
apostoliques, 6, 9 (PG
1, 931); Arnobe, Contre les Gentils, II, 12 (PL 5, 828); Ambroise,
Hexaimeron,
4, 8, 33 (PL 41, 204-205).
35. Version F. Delorme: "il ressuscitera les morts" (p. 171).
36. Cf. Apoc. 11, 7.
37. Version F. Delorme qui cite Apoc. 11, 7-8 (p. 169).
38. Apoc. 13, 1.
39. Version F. Delorme: "par des flatteries, par des écrits, par
des
récompenses, par des menaces et des violences" p. 171).
40. Job 40, 12.
9.
Ainsi donc,
l’Écriture explique en procédant progressivement combien
l’Antéchrist sera
d’abord très immonde, etc. C’est pourquoi, à
côté de "l’arbre de vie"
il y avait "l’arbre de la science du bien et du mal", parce que
celui-ci promettra le bien et donnera le mal 42." De lui sortiront le
serpent, le dragon et la bête Dans tous ces mystères, il
existe une
correspondance avec le Père, le Fils et l’Esprit saint, parce
que la Trinité
doit se refléter au plus haut point dans toutes les oeuvres de
ces mystères [et
chaque temps divisé en trois correspondra à la
Trinité] 45.
[Bien que l’Antéchrist connaisse toutes les voies de subversion,
comme il a été
dit, au point qu’il soit impossible à la fragilité
humaine de résister, le
Christ cependant prévient l’homme dans sa très grande
bonté, de telle sorte
qu’il puisse, par une unique, brève et facile parole,
découvrir clairement
qu’il n’est ni Dieu ni vrai. En effet, il ne peut savoir ce que pense
l’homme,
comme fait le Christ fréquemment dans l’Evangile, comme dans ce
passage:
"Quelles sont ces pensées qui montent dans vos coeurs ?". Seul
en
effet le peut celui qui peut créer l’âme,
c’est-à-dire venir à l’intime de
l’âme, selon Augustin, dans la Cité de Dieu].
10. [400] Continuons à propos des semences et des fruits.
"La terre produisit l’herbe verte et portant semence selon son
espèce
48", dit l’Ecriture. De même en effet que dans "la masse des eaux
49" est signifiée la diversité des intelligences et que
dans "les
germes de la terre 50" est signifiée la diversité des
figures
sacramentelles, de même, dans les semences, l’Écriture
montre qu’elle possède
une certaine infinité de théories célestes
signifiées par les semences 51.
41. Version F. Delorme:
"Notre
Agneau n’a pas sept têtes, mais i tête et sept cornes,
c’est-à-dire tout
pouvoir, comme il est écrit dans l’Evangile selon saint
Matthieu: ‘Tout pouvoir
m’a été donné'" (p. 169).
42. Gen. 2, 9.
43. La version F. Delorme ajoute: "il promet de grandes choses et
précipite ses adeptes hors du paradis" (p. 171).
44. Cf. Augustin, Cité de Dieu, IX, 22 (PL 41, 274; CCL 47,
268-269. B 34,
409); XVIII, 18, 2 (PL 41, 574; CCL 48, 608 s.; BA 36, 537).
45. Version F. Delorme (p. 171).
46. Lc 24, 38.
47. Version F. Delorme (p 171).
48. Gen. 1, 12.
49. Cf. Gen. 1, 9-10.
50. Cf. Gen. 1, 11-12.
En
effet, les
intelligences principales et les figures existent en nombre
limité, mais les
théories sont presque infinies, car de même qu’un miroir
produit la réflexion
du rayon et de l’image sur des modes presque infinis, de même le
miroir de
l’Ecriture. Qui peut savoir le nombre des angles intermédiaires
entre l’angle
droit et l’angle obtus, entre l’angle obtus et l’angle aigu? De
même, en effet,
que la multiplication tend à l’infini dans les semences ainsi se
multiplient
les théories 52, c’est pourquoi il est écrit dans le
Livre de Daniel:
"Plusieurs passeront et la science sera multiple", car les uns et les
autres regardent diversement dans le miroir [de l'Ecriture qui a
"l’herbe
verte"] 54.
11. Cette considération des théories se tient entre les
deux miroirs des deux
Chérubins 55, c’est-à-dire des deux testaments, qui se
réfléchissent
réciproquement afin que l’homme "soit transformé de
clarté en clarté
56".
Cette germination des semences permet de comprendre les diverses
théories selon
les harmonies diverses des temps 57, mais celui qui ignore les temps ne
peut
connaître ces théories, car celui qui ignore le
passé ne peut connaître les
événements futurs. En effet, si j’ignore à quel
arbre appartient la semence, je
ne peux savoir quel arbre va en naître. C’est pourquoi la
connaissance des
événements futurs dépend de la connaissance du
passé 58. Moïse, en effet,
annonçant les événements futurs, décrit le
passé par révélation. [Et parce que
l’Ancien Testament était donné en vue de ce qui devait
venir, pour cette raison
les prophètes rapportaient les événements
passés: comme Moïse annonçant les
événements passés de la création du monde,
afin de révéler ce qui devait venir]
59.
51.
Cf. Hex. XIII-XIV. Version F. Delorme: "De
même que
toutes les eaux sont contenues dans l’outre de la mer, de même
les
intelligences, les sacrements ou les mystères et les
théories sont contenus
dans le ventre de la sainte Ecriture, à la manière des
semences dans l’herbe.
Or les sacrements et les mystères existent en nombre
limité, comme les espèces
les plus définies d’un genre quelconque. Mais les
théories, comme la
multiplication des semences, s’étendent à l’infini... (p. 172).
52. Cf. Hex. XIII, 2.
53. Dan. 12, 4.
54. Version F. Delorme qui cite Gen. 1, 12 (p. 172).
55. Cf. Hex. IX, 19.
56. II Cor. 3, 18. Cf. Hex. X, 3.
57. La version F. Delorme ajoute: "et donne d’atteindre très
puissamment à
la prévision du futur" (p. 172).
58. Cf. Augustin, Traité sur l’Evangile de Jean, IX, 10: "dans
ces faits
du passé, l’avenir était figuré" (PL 35, 1463; BA,
71, 531). Version F.
Delorme: "Pour cette raison, la connaissance du passé est comme
une
semence à l’égard du futur" (p. 172).
12.
Il faut
noter que, comme Dieu fit le monde en six jours et se reposa le
septième 60,
ainsi le corps mystique du Christ parcourt six âges 61, et un
septième 62, qui
court en même temps que le sixième 63, plus un
huitième 64. Ces âges sont les
raisons séminales pour connaître les Ecritures 65.
Le premier âge, que l’on peut comparer à la prime enfance,
s’étend d’Adam à
Noé. Au commencement, en effet, Dieu posa, comme dans une
semence, ce qui s’est
développé par la suite en acte mystique ou en oeuvre. Le
premier jour signifie
le premier temps, où la lumière et la connaissance sont
données à l’homme, et
[cet âge] est celui de la prime enfance qui a sombré dans
l’oubli. C’est ainsi
que tout ce qui a été fait durant cet âge est
noyé par le déluge 66, comme tous
les animaux à l’exception de ceux qui furent avec Noé 67.
13. Le deuxième temps correspond au deuxième jour et
à l’âge de l’enfance,
parce qu’alors "le firmament est établi au milieu des eaux 68".
En ce
temps, l’alliance est faite par l’arche, afin que les hommes ne soient
pas
détruits par les eaux inférieures, et par l’arc-en-ciel,
afin qu’ils ne
périssent pas dans un nouveau déluge. Et comme dans
l’enfance, les enfants
parlent et apprennent à parler, ainsi en ce deuxième
temps les langues sont
divisées. Cet âge dure de Noé jusqu’à
Abraham.
59. Version F. Delorme (p.
172).
60. Cf. Gen. 2, 2.
61. Cf. Version F. Delorme: "À propos de ces âges, lis
dans l Glose, au
sujet de la conversion de l’eau en vin dans le chapitre deux [de
l’Evangile] de
Jean, qui assimile les six amphores aux six âges du monde. Tous
les Docteurs
concordent sur ce point" (p. 173).
62. La version F. Delorme poursuit ainsi: <(qui sont ordonné
au salut de
l’homme" (p. 173).
63. Cf. Bonaventure, Brevil. Prol. 2 (V, 203 b); Hex. XV, 18. En ce qui
concerne le rapport entre le sixième et le septième
âge, cf. Hex. XVI, 2.
64. Cf. Bonaventure, Brevil. Prol. 2 (V, 203 b); Hex. III, 31;
Augustin, La
Genèse contre les Manichéens, I, 23 (PL 34, 190 ss);
Trinité, IV, 4, 7 (PL 42,
892; CCL 50, 170; BA 15, 359).
65. Le développement qui va suivre se retrouve dans le prologue
du
Breviloquium, comme ‘longueur de la sainte Ecriture’ (V, 203 b; trad. J.G. Bougerol, p. 95 ss).
66. Ce que la version F. Delorme présente
ainsi: "et
de même que les hommes de cet âge sont limités, de
même ceux qui ont précédé le
déluge: ils étaient excessivement charnels et peu
capables de recevoir la
doctrine de la Loi" (p. 173).
67. Cf. Augustin, La Genèse contre les Manichéens, I, 23,
35 (PL 34, 190).
68. Gen. 1, 6. La version F. Delorme ajoute: "et un soutien", puisque
l’enfant s’appuie sur ses parents (p. 173).
14.
Au
troisième jour la terre a germé, et au troisième
âge, c’est-à-dire
l’adolescence, l’homme devient capable d’engendrer. Au troisième
âge, qui dure
d’Abraham à David, la Synagogue commença alors à
fleurir en Abraham, par la
circoncision faite dans la chair 69.
15. Au quatrième jour furent créés "les luminaires
du ciel 70", le
ciel fut orné, auquel correspond l’âge de la jeunesse, car
cet âge est apte à
la sagesse. Au quatrième âge, ou temps qui dure de David
à la déportation à
Babylone, le règne et le sacerdoce s’affermirent et
brillèrent comme "les
deux luminaires 71" et les Prophètes comme les étoiles.
16. Le cinquième jour les poissons furent créés;
jour auquel correspond la
vieillesse quand déjà la chaleur vitale commence à
diminuer. [L'homme commence
à s’affaiblir et doit s’abandonner en Dieu] 72. Ainsi au
cinquième âge,
c’est-à-dire de la déportation à Babylone jusqu’au
Christ, la Synagogue
commença à s’affaiblir, vieillit et perdit son
autorité.
17. Au sixième jour, l’homme fut établi au-dessus des
animaux. Ce qui
correspond à l’ancienneté, qui est l’âge mûr
et apte à la sagesse, et au
sixième âge 73, qui dure du Christ jusqu’à la fin
du monde. Le Christ est né au
sixième âge crucifié au sixième jour et
conçu au sixième mois après la
conception de Jean. La Sagesse s’est incarnée au sixième
âge [et Pierre, parmi
les anciens du peuple, s’appelle l’ancien] 74.
18. Le septième âge court avec le sixième,
c’est-à-dire le repos des âmes après
la passion du Christ.
Ces jours sont suivis par le huitième âge,
c’est-à-dire celui de la
résurrection, dont le Psalmiste dit: "Au matin, je me
préparerai pour toi
et je verrai, puisque tu n’es pas un Dieu voulant l’iniquité
75". Ce
huitième âge se ramène au premier, parce
qu’après le septième jour, on revient
au premier 76.
69. Version F. Delorme:
"la
circoncision est donnée à Abraham et la Synagogue
commença de fleurir" (p.
174).
70. Cf. Gen. 1, 14-15.
71. Gen. 1, 16.
72. Version F. Delorme (p. 174).
73. Augustin, Trinité, IV, 4, 7: "Le sixième âge
commence avec la nativité
du Seigneur" (PL 42, 893; CCL 50, 170; BA 15, 359).
74. Version F. Delorme (p.
174); cf. I Pierre 5, 1.
75. Ps. 5, 5.
76. Cf. Hex. III, 31.
Telles
sont
les semences répandues pour l’intelligence des Ecritures et
produites par ces
arbres selon l’exposition commune. Le temps, donc, se divise en sept
âges 77.
19. Selon d’autres 78, le temps est ramené aux cinq divisions
que pose le
Christ en posant cinq vocations: "Le royaume des cieux est comparable
au
maître de maison qui sortit de bon matin embaucher des ouvriers
à sa vigne
79", c’est-à-dire le matin, à la troisième,
à la sixième, à la neuvième et
à la onzième heure.
Le matin fut "le commencement de la créature 80" parce que Dieu
posa
l’homme dans le paradis et lui prescrivit "de travailler et de le
garder
81". Jusqu’alors, pourtant, il n’avait ni houe ni sarcloir, mais il
pouvait les tirer des arbres placés [401] sous son
autorité. La deuxième
vocation fut par le châtiment jusqu’à l’époque de
Noé, qui prescrivait de
veiller davantage 82 La troisième vocation, à
l’époque d’Abraham qui adora Dieu
et éleva des autels, et cela jusqu’à Moïse. La
quatrième vocation, à l’époque
de Moïse, par la loi et les miracles, et cela jusqu’au Christ. La
cinquième
vocation, à l’époque du Christ, par le Christ qui appela
tous les hommes à la
pénitence et aux noces 83.
[Grégoire présente ces cinq vocations dans
l’homélie exposant cette parole:
"qui sortit au point du jour embaucher des ouvriers 84", où il
dit
ceci: "Le père de famille embauche des ouvriers à sa
vigne le matin, à la
troisième heure, à la sixième, à la
neuvième et à la onzième, parce que du
commencement à la fin du monde il ne se lasse pas de rassembler
des prédicateurs
pour l’instruction de la foule des fidèles. En effet, le matin
du monde fut
d’Adam à Noé, la troisième heure de Noé
à Abraham, la sixième d’Abraham à
Moïse, la neuvième de Moïse à la venue du
Seigneur et la onzième de la venue du
Seigneur à la fin du monde, où les saints Apôtres
prédicateurs sont envoyés,
eux qui, venant tardivement, recevront une pleine récompense".
Telles sont
les paroles de Grégoire] 85.
77. Version F. Delorme:
"...
selon la commune exposition de ce septénaire qui correspond
à l’Esprit saint à
cause des sept dons des charismes qui lui sont appropriés...
Mais, selon le
Christ, le temps est décomposé par les cinq temps des
vocations" (p. 174).
Cf. Hex. XV, 20.
78. Version F. Delorme: "selon le Christ" (p.
174).
79. Matth. 20, 1 ss.
80. fac. 1, 18.
81. Gen. 2, 15.
82. Cf. Matth. 24, 37-39. 42.
83. Version F. Delorme: "appelant par la pénitence, invitant
tous les
hommes aux noces". 174).
84. Matth. 20, 1.
20.
Selon les
Saints modernes et anciens, on distingue trois temps,
c’est-à-dire celui de la
loi de nature, celui de la loi écrite et celui de la loi de
grâce 86.
Le septénaire est approprié à l’Esprit saint pour
les sept charismes de grâces,
et le quinquénaire, au Fils, pour les cinq sens spirituels — ce
que symbolise
l’aile de cinq coudées du Chérubin 87.
Le ternaire est approprié au Père, parce que le ternaire
est le principe des
réalités parfaites 88 de même chaque argumentation
commence nécessairement par
le ternaire 89 et la première [démonstration
géométrique est par le triangle]
90. De même, le Père a trois notions, car il est
engendrant, innascible et
spirant 91. La loi est triple: intérieurement écrite
comme loi de la nature,
extérieurement proposée comme loi écrite et
supérieurement infuse comme loi de
la grâce. Telles sont les graines, c’est-à-dire le temps,
mais celui qui les
ignore ne peut venir au mystère des Ecritures 92.
85. Version F. Delorme (p.
174-175),
qui cite Grégoire (Homélies sur l’Evangile, I, hom. 19,
1; PL 76, 1054),
commentant Matth. 20, 1 ss (p. 174-175). Cf. Ambroise, Du Paradis, 4,
25 (PL
14, 284); Augustin, La Genèse au sens littéral, VIII, 8,
15 ss (PL 34, 379;
CSEL 28,242-243; BA 49, 35-36).
86. Cf. Ambroise, Lettre 73, 2 ss (PL 16, 1251 ss); Augustin, Lettre
157,
3, 15 (PL 33, 681; Les 83 questions q. 61, 7 (PL 40, 52; CCL 44 a, 129
ss; BA
10, 205 ss); Hugues de Saint-Victor, Les sacrements de la foi
chrétienne, I, 8,
3; II, 2, 1 (PL 176, 307; 415).
87. Cf. III Rois 6,26.
88. Cf. Bonaventure, Hex. IV, 16; 1 Sent. 2 q. 4, Resp.: "C’est ce que
dit
le Philosophe au commencement Du ciel et du monde (I, 1): Nous disons
que toute
chose est parfaite par le nombre trois, et nous-mêmes nous
l’employons pour
magnifier le Dieu unique, créateur de toutes choses,
éminent à toutes leurs
propriétés créées" (I, 58). La version F.
Delorme se présente ainsi:
"Le ternaire du temps correspond au Père, car le Père est
le commencement
de la Trinité. Puisque, en effet, selon l’opinion commune des
Maîtres, il y a
cinq notions, à savoir l’innascibilité, la
paternité, la spiration commune, la
filiation, la procession, quatre relations, à savoir la
paternité, la
filiation, la spiration commune, la procession, et quatre
propriétés, à savoir
la paternité, la filiation, la spiration commune et la
procession, le Père est
le commencement de la Trinite. En effet, il n’est pas par un autre,
mais les
autres viennent de lui, l’un par génération, l’autre par
spiration" (p.
175).
89. Cf. Aristote, Seconds Analytiques, I, 19 (trad. J. Tricot, p. 97).
90. Cf. version F. Delorme (p. 175).
91. Cf. Bonaventure, Brevil. I, 3 (V, 212; trad. L. Mathieu, p. 71,
73).
21.
Joins les
sept âges, les cinq vocations et les trois temps, tu as quinze,
et ce nombre
contient un mystère, comme le montre Jérôme 93.
Par la descente de l’Esprit saint au-dessus de cent vingt croyants 94
par ces
quinze degrés, le soleil monte au-dessus de notre
hémisphère en une heure;
parce que, si le jour naturel a vingt-quatre heures, chaque signe
trente
degrés, et que chaque jour sont parcourus douze signes, le
soleil s’élève nécessaire
ment en une heure de quinze degrés, au-dessus de notre
hémisphère. [Ce lever du
soleil] est le matin de la résurrection, quand nous serons
à la fin des
siècles: "Le matin, dit-il, je me préparerai pour toi et
je verrai
95".
Ces graines sont considérées séparément.
[Pour cette raison, on en vient à la
comparaison des germes entre eux, ce qui produit leur multiplication]
96.
22. De plus, on compare ce qui naît à son origine, comme
l’arbre à la semence
dont il tire son origine, et à l’arbre dont naît la
semence. Ainsi, on compare
le Nouveau Testament à l’Ancien comme l’arbre à l’arbre,
comme la lettre à la
lettre et comme la semence à la semence, et comme l’arbre vient
de l’arbre, la
semence de la semence et la lettre de la lettre, ainsi le Testament
vient du
Testament. [C'est pourquoi, il est dit ! dans le Nouveau Testament:
"afin
que les Ecritures soient accomplies"] 97. Suivant cela, la comparaison
des
deux Testaments se répartit en six modes, selon l’unité,
la dualité, le
ternaire, le quaternaire, le quinaire et le sénaire, en ajoutant
toujours
l’unité.
92. Version F. Delorme:
"Celui
qui ignore les graines des temps, n’est pas apte à exposer la
sainte Ecriture.
C’est pourquoi il ne faut pas ignore la voie susdite de la distinction
du temps
selon le développement de l’Ecriture" (p. 175).
93. Jérôme, Sur la Lettre aux Galates, I, 1, 18 (PL 26,
329); Pour le nombre
15, cf. Raban Maur, De l’Univers, XVIII, 3 (PL 111, 492 c) et pour le
nombre
120, cf. idem, (PL 111, 494 a).
94. Le rapport entre 15 et 120 s’établit selon la progression
naturelle:
+ 2 + 3 + 4 + 5 + 6 ± 7 + 8 + 9 + 10 + li + 12 + 13 + 14 + 15
120.
95. Ps. 5, 5. Cf. Hex. XV, 18.
96. Version F. Delorme (p. 176).
97. Cf. Jn 19, 36, etc., cité par la version F. Delorme (p.
176).
23.
Selon la
raison d’unité 98, il y a deux Testaments: l’un engendrant dans
la servitude,
l’autre dans la liberté 99, l’un engendrant selon la crainte,
l’autre selon
l’amour; l’un engendrant selon la lettre, l’autre selon l’esprit; l’un
engendrant selon la figure, l’autre selon la vérité, et
c’est ainsi que ces
deux temps se distinguent comme la nuit et le jour 100. C’est pour quoi
il est
écrit dans le Psaume: "Le jour au jour en publie le
récit, la nuit à la
nuit transmet la connaissance 101". Durant cette nuit, la Loi fut comme
la
lune et les Pères comme les étoiles, selon
Grégoire 102. Mais quand vint [le
Christ] 103 soleil, ce fut le jour clair.
24. L’autre distinction est selon la raison de dualité. L’Ancien
Testament
comprend deux temps, c’est-à-dire le temps avant la Loi et le
temps sous la
Loi, auxquels correspond, de même, un double temps dans le
Nouveau Testament:
le temps de la vocation des païens qui correspond au premier et le
temps de la
vocation des juifs qui correspond au second 104. Ce temps n’est pas
encore
arrivé, parce qu’alors serait accompli ce passage du Livre
d’Isaïe: "On ne
lèvera plus l’épée nation contre nation, on
n’apprendra plus à faire la guerre
105", mais cela n’est pas encore accompli, puisque jusqu’à
maintenant les
deux [nations] 106 forgent le glaive, et que jusqu’à maintenant
demeurent les
discussions et les hérésies. C’est pourquoi les Juifs,
espérant son
accomplissement, croient que le Christ n’est pas encore venu.
98. La raison
d’unité n’est pas sur le
même plan que les autres modes. En effet, l’unité de
l’Ancien Testament et du
Nouveau est l’unité de la Révélation, et les
autres raisons, relatives aux
nombres 2, 3, 4, 5 et 6, sont en quelque sorte des preuves par 2, 3, 4,
5, 6
que cette unité est maintenue tout au long de l’histoire qui
doit parcourir six
âges (cf. Hex. XV, 12).
99. La version F. Delorme débute ainsi: "une telle distinction
existe
entre les Testaments, parce que l’un ‘engendre dans la servitude’ (Gal.
4, 24),
l’autre dans la liberté, et qu’ils se correspondent ainsi
mutuellement. C’est
ensuite qu’ils sont distingués, à savoir par la crainte
et l’amour..." (p.
176).
100. Cf. Bonaventure, III Sent. 40. 1 (III, 884 ss).
101. Ps. 18, 3.
102. Cf. Grégoire, Morales sur Job, XXVII, 8, 12 (PL 76, 405;
CCL 143 B, 1338).
103. Version F. Delorme (p. 176).
104. Version F. Delorme ajoute ici: "Il est ainsi prouvé que le
temps du
Nouveau Testament est le temps de la vocation des Juifs. C’est pourquoi
il est
écrit dans le Livre d’Isaïe: "Ton peuple serait-il comme le
sable de la
mer, Israël, ce n’est qu’un reste qui reviendra" (Is. 10, 22). Ce
que
répète l’Apôtre: "Quand le nombre des fils
d’Israël serait comme le sable
de la mer, le reste sera sauvé" (Rom. 9, 27); "une partie
d’Israël a
été aveuglée, jusqu’à ce que soit
entrée la totalité des païens, et ainsi tout
Israël sera sauvé" (Rom. 11, 25). Il apparaît ainsi
que le Nouveau
Testament comprend deux temps. Or l’Ecriture respecte strictement les
temps,
aussi est-il écrit dans la Lettre aux Galates (4, 4): "Quand
vint la
plénitude des temps" etc. L’Écriture parle donc de la
première et de la
dernière vocation des Juifs. Les Juifs ne peuvent comprendre la
dernière, mais
seulement la première, et ramènent ces deux vocations
à une seule" (p.
176-177). Nous retrouvons au paragraphe suivant, un
développement différent à
partir d’Is. 10, 22 et de Rom, 9,27.
25.
Quant à la
conversion des Juifs, le fait est assuré par Isaïe et par
l’Apôtre qui en
allègue l’autorité: "Le nombre des fils d’Israël
serait-il comme le sable
de la mer, le reste sera sauvé 107" Et encore: "La
cécité atteint une
partie d’Israël, jusqu’à ce que soit entrée la
totalité des païens 108".
[402] Et Isaïe commente cela: "Le Seigneur a envoyé le
Verbe en Jacob et
il est tombé en Israël Le Verbe est envoyé en
Jacob". Jacob est un nom de
nature, parce que [le Christ] fut de sa descendance; mais "il est
tombé en
Israël 109", car Israël est le nom spirituel: nous sommes,
nous, fils
d’Israël et fils d’Abraham selon la promesse, parce que nous
imitons la foi
d’Abraham 110. C’est pourquoi Isaïe s’écrie: "Le boeuf a
connu son
possesseur et l’âne la crèche de son maître, mais
Israël ne m’a pas connu et
mon peuple ne m’a pas compris 111". Le boeuf [représente]
l’ordre
apostolique, aussi Paul se dit "Hébreu, fils d’Hébreux
112", eux qui
furent les boeufs qui labourent la terre; et l’âne fut le peuple
des païens.
Isaïe dit 113: "Venez, montons à la montagne du Seigneur,
à la demeure du
Dieu de Jacob". Et ensuite: "On ne lèvera plus
l’épée nation contre
nation, on n’apprendra plus à faire la guerre". Ce que
contredisent les
Juifs puisque cela n’est pas encore accompli. Mais le prophète
ne parle pas de
la première venue ou de la première vocation mais de la
dernière, quand
"le jour du Seigneur sera sur tous les arrogants". Il ne faut pas
comprendre, non plus, que Dieu abandonne ainsi ces rameaux 114.
105. Is. 2, 4.
106. C’est-à-dire les Juifs et les païens.
107. Is. 10, 22; Rom.
9, 27.
108. Rom. 11, 25.
109. Is. 9, 8. Cf. Jérôme, Comm. sur Isaïe, IV, 9,
8-13 (PL 24, 130; CCL 73,
129 s). Bonaventure dit à propos de
saint François dans
Itin. VII, 3: "tel un nouveau Jacob devenu un autre Israël" (V,
312
b; trad. H. Duméry, p.
103).
110. Cf. Rom. 9, 6 ss; Gal. 3, 6ss.
111. Is. 1, 3. Cf. Jérôme,
Commentaire sur Isaïe, I, 1, 3;
IV, 9, 8-13 (PL 24, 27, 129 s.; CCL 73, 9, 27).
112. Phil. 3, 5.
113. Is. 2, 3 et 4; 2, 12.
26.
La
troisième comparaison de l’Ancien au Nouveau Testament est selon
la raison de
ternaire, car il y a le temps de la Synagogue commencée, celui
de la Synagogue
promue et celui de la Synagogue déclinante, auxquels
correspondent ceux de
l’Eglise commencée, élargie et consommée dans le
Nouveau Testament.
C’est pourquoi dans le Cantique des cantiques 115, l’Eglise, si unique
qu’elle
n’est ni ne p être multiple, est louée par trois fois.
Voici la louange de
l’Eglise commencée: "Qui est celle-ci qui monte par le
désert comme une
colonne de fumée?". Deuxièmement, celle de l’Eglise
élargie: "Qui est
celle-ci qui monte comme l’aurore naissante, belle comme la lune,
resplendissante
comme le soleil?". Troisièmement, celle de l’Eglise
consommée: "Qui
est celle-ci qui monte du désert comblée de
délices, appuyée sur son bien-aimé
116?"
Il est nécessaire, en effet, que Rachel enfante ses fils dans
l’Eglise finale.
C’est pourquoi dans l’Apocalypse, Manassé 117 est nommé
avant son père,
c’est-à-dire en sixième lieu, Joseph en onzième et
Benjamin en dernier; et non
sans raison.
27. La quatrième comparaison de l’Ancien et du Nouveau
Testament, selon
l’harmonie des temps, est que les quatre temps [principaux] 118 de
l’Ancien
Testament correspondent aux quatre ordres des douze tribus autour de la
Tente
du Rendez-vous, aux quatre côtés de la cité de
l’Apocalypse et aux quatre
animaux autour du trône 119.
Le premier temps est celui de la vocation des Patriarches, le
deuxième, celui
de l’institution des juges, le troisième, celui de l’onction des
rois, et le
quatrième, celui de l’illumination des Prophètes,
auxquels correspondent le
temps des Apôtres, des Martyrs, des Pontifes et des Vierges dans
le Nouveau
Testament.
114.
Cf. Rom. 11, 1 ss. Version F. Delorme:
"Isaïe parle
de la vocation des Juifs qui subsiste jusqu’à maintenant. Et il
poursuit: ‘On
ne lèvera plus l’épée nation contre nation’. Mais
les Juifs disent contre cela:
‘Si cette prophétie est accomplie par la nativité du
Christ, c’est-à-dire que
la paix advienne au temps du Christ, comment se fait-il qu’il n’y ait
pas une
telle paix dans l’Eglise?’ Il faut répondre qu’il devrait en
être ainsi selon
la doctrine évangélique, ou bien dire que la
prophétie se comprend du temps qui
suit la mort de l’Antéchrist et la vocation ultime des Juifs. Il
y a donc deux
temps en chacun des temps. C’est pourquoi Dieu jusqu’à
maintenant n’a pas
arraché ces rameaux (cf. Rom. 9, 27), à savoir les Juifs"
(p. 177).
115. Cant. 3, 6; 6, 9 et 8, 5. Cf. Hex. II, 14.
116. La version F. Delorme ajoute: "Bien que les Juifs exposent cela
littéralement de la sortie d’Égypte de la Synagogue" (p.
178).
117. Apoc. 7, 6-8, contrairement à Gen. 41, 51. Cf. Bède,
Sur I’Apocalypse, 7,
7 (PL 93, 151 b).
118. Version F. Delorme (p. 178).
119. Cf. Hex.VI, 14; et Nombr. 2, 3 ss; Apoc. 21, 16; 4, 8.
28.
La
cinquième comparaison est selon la raison de quinaire, de telle
sorte que la main
droite et la gauche aient cinq doigts.
Le premier temps est celui de la création des natures, le
deuxième, celui de
l’inspiration des Patriarches, le troisième, celui de
l’institution de la Loi,
le quatrième, celui de l’illumination des prophètes et le
cinquième, celui de
la restauration des ruines, auxquels correspondent dans le Nouveau
Testament,
le matin, la troisième, la sixième, la neuvième et
la onzième heure 120. Le
matin correspond à la création de la nature quand "Dieu
posa Adam dans le
paradis afin qu’il travaille et le garde 121".
Le premier temps dans le Nouveau Testament est celui de la diffusion
des
charismes, qui correspond à l’être de la créature;
le deuxième, celui de la
vocation des païens, cop au deuxième; le troisième,
celui de l’institution des
Eglises selon les lois, correspond au troisième; le
quatrième, celui de la
multiplication des religieux, correspond au quatrième, surtout
aux Réchabites
qui séjournaient autour du Jourdain et étaient pauvres
122
Le cinquième, à la fin, celui de la restauration des
hommes tombés [correspond
au cinquième], parce qu’il faut que vienne Elie 123 qui
"restaurera toutes
choses 124", et avec lui Hénoch 125. Mais la bête vaincra
ces deux témoins
126. C’est pourquoi il est nécessaire qu’en premier vienne la
chute,
qu’advienne la ruine et puis la restauration
127.
Mais la
tribulation sera telle "qu’ils conduiront dans l’erreur, s’il
était
possible, même les élus 128" 129.
120. Cf. Hex. XV, 19,
d’après Matth.
20, 1 ss.
121. Gen. 2, 15.
122. Cf. Jér. 35, 2 ss; Jérôme, Lettre 58 (PL 22,
583).
123. Version F. Delorme: "au temps de l’Antéchrist" (p. 178).
124. Matth. 17, 11.
125. Cf. Gen. 5, 24; Sir. 44, 16; Hébr. 11, 5.
126. Cf. Apoc. 11, 7ss.
127. Version F. Delorme: "Si, en effet, Elie doit restaurer toutes
choses,
il est nécessaire qu’advienne d’abord la ruine, et telle est en
quelque sorte
la prophétie qui concerne la destruction de l'Eglise au temps de
l’Antéchrist"
(p. 178-179).
128. Matth. 24, 21. 24.
129. Après un long résumé de cette
Quinzième Conférence, Bonaventure reprendra dans
la conférence suivante son développement en Hex. XVI,7.
SEIZIÈME
CONFÉRENCE: Quatrième explication de la troisième
vision, qui continue
de traiter des théories qui germent de l’Ecriture, du moins de
la raison des
fruits dans l’harmonie des temps,
dans la mesure où
ceux-ci se correspondent
mutuellement. La comparaison du septénaire est expliquée
en particulier selon
la correspondance des trois temps. *
1.
"La
terre produisit l’herbe verte portant semence selon son espèce
et l’arbre
fruitier donnant du fruit, chacun selon son espèce 1", etc.
Il a été expliqué 2 qu’en ce qui concerne cette
vision de l’intelligence
instruite par l’Ecriture, l’intelligence spirituelle était
signifiée par
"la masse des eaux 3" et que, de même, la figure sacramentelle
était
signifiée par "la germination de la terre". Il a
été expliqué encore
que les théories sont signifiées par "la semence" et par
"le
fruit". En effet, les théories 4 entraînent la
multiplication séminale et
la sustentation par les aliments et pour cette raison sont
signifiées en partie
par "la semence", en partie par "la germination des
fruits".
Ces théories qui consistent dans les harmonies des temps sont
signifiées par
"la semence", selon que les temps se succèdent les uns les
autres, et
par "le fruit" de l’arbre, selon que les temps se correspondent
mutuellement. Selon la comparaison de l’arbre ou de la semence à
la semence,
les temps se succèdent mutuellement, selon la comparaison du
germe au
germinant, ils se correspondent mutuellement, comme on le verra dans un
instant.
1.
Gen. 1, 12.
2. Cf. Hex. XIII-xv.
3. Gen. 1, 10.
4. La version F. Delorme donne une
définition de la
théorie "La théorie n’est rien d’autre qu’une
intelligence qui peut être
tirée rationnellement de l'Ecriture. En effet, tout œ que
quelqu’un tire de
l’exposition rationnelle d’un passage de l'Ecriture, ce sens
était inclus par
l’Esprit saint, comme dit Grégoire, dans son Commentaire sur
Ezéchiel (cf. lib.
I, hom. 2, 15; 8,21 (PL
76, 802, 863, 898)" (p. 179).
2.
Les temps
sont distingués selon la raison du nombre ternaire,
c’est-à-dire selon les
trois lois: intérieurement écrite, extérieurement
disposée, supérieurement
infusée; selon la raison du nombre quinaire: le matin, la
troisième, la sixième,
la neuvième et la onzième heure, qui sont les cinq
vocations qui s’étendent
jusqu’à la fin du monde 5. Selon ce nombre sont
distingués six âges; et selon
tous [les commentateurs] 6 le septième court avec le
sixième 7. Après le
Nouveau Testament, il n’y aura rien d’autre, et aucun sacrement de la
nouvelle
loi ne saurait disparaître, car ce "testament est
éternel".
Ces temps se succèdent mutuellement et entre eux les
correspondances sont
nombreuses: ils sont comme la germination de la semence qui provient de
la
semence, puisque l’arbre provient de la semence et la semence de
l’arbre.
5.
Cf. Hex. XV, 9.
6. J. Ratzinger, dans La théologie de
l’histoire de saint
Bonaventure, p. 18, renvoie à Rupert de Deutz, La Trinité
et son oeuvre, II,
29: "Ce n’est pas comme d’un âge précédant le temps
ou l’ordre des temps
qu’on parle du septième âge du monde ou qu’on le nomme
ainsi. En effet, de la
même façon que le cinquième succède au
quatrième, et le sixième au cinquième,
celui-ci succède dans le temps au sixième, mais il lui
est conjoint pour ainsi
dire par un côté jusqu’à la fin des temps, il
s’avance avec lui jusqu’au jour
de la résurrection finale" (PL 167, 1568). Ce thème
repris par
Bonaventure, est harmonisé avec l’ensemble de sa
spéculation théologique, cf. H.U.
von Balthasar: "Pour le thème traditionnel des â du monde,
l’axiome repris
par Bonaventure est caractéristique: ‘Le septième
âge court avec le sixième’,
c’est-à-dire que le septième âge accompagne
déjà le sixième, où le Christ est
né et monte au Ciel; le sabbat du monde a commencé
à l’Ascension, et dure
jusqu’à la résurrection générale; alors se
lèvera le huitième jour. Puisque le
ciel est foncièrement ouvert par le Christ, la contemplation et
l’existence
mystico-eschatologiques sont déjà possibles. Mais, aux
six âges de l’histoire,
correspondent... les six formes successives d’illumination.., où
le sixième
degré assure déjà ce qui est objectivement
parfait... de sorte que la
contemplation engendre cette admiration extatique qui, en tant que
telle, est la
montée au septième degré" (14 Gloire et la Croix,
II, 1, p. 249). De fait,
l’ordre extatique est la fin de l’Eglise, cf. Hex. XXII, 22.
7. Version F. Delorme: < la considération de l’engendrant
à l’engendré, on
arrive au septénaire, de même qu’au monde formé en
six jours, s’ajoute le
septénaire qui signifie le repos" (p. 180).
8. Hébr. 13, 20. Cette position est absolument contraire
à l’eschatologie
joachimite, pour laquelle "l’Évangile éternel" devait
constituer une
nouvelle révélation, celle de l’Esprit, accueillie par
des spirituels (cf. H.
de Lubac, Exégèse médiévale, II, 1, p. 464
s.).
3.
Les temps
sont répartis afin de se correspondre mutuelle ment,
premièrement selon la
raison d’unité, afin de comparer un temps du Nouveau Testament
à un temps de
l’Ancien, d’après la correspondance de la lettre et de l’esprit
9 de la
promesse et de la réalisation, de la figure et de la
vérité, de la promesse
terrestre et de la promesse céleste, de la crainte et de l’amour
10.
4. [404] De même, les temps se correspondent deux à deux:
dans l’Ancien
Testament, le temps avant la Loi et le temps sous la Loi, et dans le
Nouveau
Testament le temps de la vocation des païens et le temps de la
vocation des
Juifs qui aura lieu à la fin 11.
Et cela est signifié par les deux fils de Juda,
c’est-à-dire Zérah et Péreç:
Zérah, en effet, d’abord "tendit la main et la sage-femme y
attacha un fil
écarlate", et il la retira ensuite, et sortit
Péreç "qui ouvrit une
brèche 12". Les Juifs crurent d’abord, mais ils
retirèrent la main aussitôt
dans l’Eglise primitive. Mais après l’entrée de la
plénitude des païens, alors
Zérah sortira et le peuple juif sera converti.
5. De même, les temps se correspondent trois à trois,
comme celui de la
Synagogue commencée, promue et déclinante, et dans
l’Eglise, le temps de
l’Eglise commencée, élargie et consommée 13. C’est
pourquoi, il y a trois actes
d’admiration à la louange de l’Eglise 14, dans le Cantique des
cantiques:
"Qui est celle-ci" etc., et au contraire trois déplorations dans
les
Lamentations. C’est pourquoi, et non sans cause, on
répète l’alphabet aussi
souvent s.
9.
Cf. Rom. 2, 29; 7, 6; 11 Cor. 3, 6 ss.
10. Cf. Hex. XV, 23.
11. Cf. Hex. XV, 24-25; Eph. 2, 14.
12. Cf. Gen. 38, 27 ss.
13. Cf. Hex. XV, 26.
14. Cf. Hex. XV, 26., La version F. Delorme
poursuit
ainsi: "allégoriquement parlant, car littéralement ou
historiquement, les
Juifs réfèrent cela a la Synagogue dans les divines
merveilles de la sortie
d’Égypte" (p. 180).
15. Cf. Jérôme, Lettre 30, 3 ss (PL 22, 442 ss).
6.
De même,
les temps se correspondent quatre à quatre, comme nous l’avons
montré dans la
conférence précédente
De même, les doigts [ou les temps se correspondent] cinq à
cinq Dans l’Ancien
Testament: création des natures, inspiration des Patriarches,
institution des
lois, illumination des Prophètes et restauration des ruines;
dans le Nouveau
Testament: don des charismes, vocation des païens, institution des
Eglises,
multiplication des religieux, restauration de tous les hommes
tombés. Aussi
dit-on qu’Elie, lorsqu’il viendra, "restituera toutes choses 18".
7. On poursuit par la comparaison du nombre sénaire, si l’on
ajoute une unité.
Et c’est ainsi qu’on interprète la mesure de celui qui avait un
bâton, ayant
six coudées et une palme, pour mesurer le temple 19.
Le septénaire selon Grégoire 20 est le nombre de
l’universalité, dans le
macrocosme, dans le microcosme et en Dieu. Le monde sensible [ou
macrocosme],
en effet, est constitué de quatre éléments,
capables de recevoir les influences
célestes, et de trois orbes influents et moteurs 21. Le
microcosme consiste en
quatre éléments, en quatre humeurs, en quatre
complexions, en quatre qualités
et en trois forces vitales perfectibles 22, c’est-à-dire
végétative, sensible
et rationnelle 23. Aussi les réalités, présentes
dans le monde sensible, sont
rassemblées en une certaine pureté dans le microcosme.
C’est pourquoi, selon
quelques-uns, et avec raison, il a été dit que l’orbe
sidérale dispose à la
réception de l’âme végétale, l’orbe
cristalline à la réception de l’âme sensible
et l’orbe empyrée à la réception de l’âme
rationnelle 34. Et, selon Hugues 25,
le quaternaire correspond au corps et le ternaire a l’esprit 26.
16.
Cf. Hex. XV, 27.
17. Cf. Hex. XV, 28.
18. Matth. 17, 11.
19. Ez.40-41.
20. Grégoire, Morales s Job. XXXV, 8, 16 (PL 76, 758; CCL 143 B,
1784). Cf. Homélies sur l’Evangile, II,
33, 1 (PL 76, 1239
c).
21. Cf. Bonaventure, II Sent. 2. 2. 1. q. 2 (II, 73 ss); Brevil. II,
3-4 (V,
220 ss).
22. Version F. Delorme: "trois forces.., qui possèdent la raison
d’in
fluence"(p. 181).
23. Cf. Bonaventure, Brevil. II, 9 (V; trad. T. Mourien, p. 107).
24. Cf. Bonaventure, li Sent. 2. 2. 1. q. 2 (11, 73 ss).
25. Hugues de Saint-Victor, Didascalicon, II, 5 (PL 176, 753 ss).
8.
Or le
septénaire a un grand mystère. Tout rapport et toute
proportion s’établissent
selon la raison de ternaire et de quaternaire 27, car il est
nécessaire que la
proportion soit entre quatre termes, ou bien selon la chose ou bien
selon la
raison. C’est pourquoi Augustin, dans le livre premier de La Musique
28, montre
que le rapport, [c'est-à-dire l’harmonie] engendrée par
les parties du
quaternaire, monte jusqu’à quatre 30.
9. Ce septénaire, dans le monde sensible comme dans le
microcosme 31, tire son
origine du monde archétype où se trouvent les raisons
causales selon la raison
de septénaire. Dieu, en effet, possède la raison de
triple cause: origine,
exemplaire et fin, et cela ne peut pas se produire de plus de
manières. C’est
pourquoi l’Apôtre dit: "De lui, par lui et en lui sont toutes
choses
32". La raison de cause, elle, est quadruple, c’est-à-dire la
sublimité de
la puissance, la profondeur de la sagesse, la largeur de la
bonté et la
longueur de l’éternité, "afin de pouvoir, dit
l’Apôtre, comprendre avec
tous les saints quelle est la longueur, la largeur, la hauteur et la
profondeur
33". La puissance crée, la sagesse gouverne, la bonté
parachève et
l’éternité conserve.
26. Version F. Delorme:
"En
effet, 27 81. Voici donc qu’en quatrième lieu apparaît
l’unité, laquelle était
aussi au commencement de la progression, et il en est de même
situ procèdes à
l’infini. De cette façon, l’unité se tient toujours
à la fin de la quatrième
multiplication. Ce qui indique que la première unité,
laquelle est au
commencement, signifie l’essence de l’âme. Par 3 sont
signifiées les trois
puissances de l’âme, à savoir le concupiscible,
l’irascible et le rationnel,
qui naturellement s’entendent d’abord de l’âme qu’on unit au
corps. Par 9 est
signifié l’office de l’âme, par lequel elle gouverne le
corps par ses
puissances:
en effet, il y a 9 ouvertures dans le corps humain. Par 27, qui est un
nombre
dense, sont signifiés les diverses actions de l’âme. Par
81 est signifié le
retour bienheureux de l’âme, par lequel, revenant du monde
visible, elle
retrouve avec grand bonheur et pour l’éternité son
invisible Créateur, après
être passée de l’unité au monde visible. Mais le
ternaire est attribué à l’âme,
parce qu’il est indissolublement un nombre premier, de même que
le quaternaire,
divisible aussi par deux, est attribué au corps qui se dissout.
L’attribution
du quaternaire également au corps s’établit pour la
même raison. C’est pour
quoi, dis: 2 x 2 4, 2 x 4 8, 2 x 8 16, 2 x 16 32. De la même
manière, ici en
quatrième lieu, se présente à toi le même
nombre deux, posé au commencement de
la multiplication. Et, de même, en procédant à
l’infini, il arrive sans aucun
doute qu’apparaisse toujours par la suite le nombre deux de la
même manière.
Tel est le quaternaire du corps, où l’on entend tout œ dont la
composition est
dissolvable, et que lui-même est aussi dissolvable’. Fin de la
citation
d’Hugues" (p. 181-182).
27. Boèce, L’arithmétique, II, 40 (PL 63, 1145 ss). La
version F. Delorme écrit
plus clairement: "Tout rapport consiste dans le ternaire et la
proportion
consiste dans le quaternaire" (p. 182).
28. Augustin, De la musique, I, 12, 23 (PL 32, 1095 ss; BA 7, 79).
29. Version F. Delorme (p. 182).
30. Ou plus explicitement comme le dit la version F. Delorme:
"jusqu’à
10 et pas au-delà, de manière que 1 +2 3,3 + 3 ‘=6, enfin
4, où se termine
l’harmonie" (p. 182). C’est-à-dire 1 + 2 + 3 + 4 10.
31. C’est-à-dire l’âme (3) et le corps (4).
10.
Ce nombre
d’universalité dans le monde, dans l’homme et en Dieu, est
mystérique. C’est
selon ce nombre, que Dieu produit le cours du monde et l’Ecriture [405]
qui
explique le cours du monde,et qui, selon ce nombre, doit être
transmise et
expliquée. L’Ecriture le décrit donc selon les temps des
origines, selon les
temps des figures et selon les temps des grâces ou du salut.
11. Les temps des origines consistent dans les sept premiers jours,
ceux des
figures s’étendent du commencement du monde jusqu’au Christ,
quand commence le
temps nouveau, bien que Salomon dise qu’il n’y a "rien de nouveau sous
le
soleil 34" (ce qui est vrai selon la nature, mais ceci est au-dessus de
la
nature), et après viennent les temps des grâces.
Moïse, ainsi qu’il dut le faire, a commencé par les temps
des origines 35 car
l’Ecriture, comme une terre qui germe, a dû d’abord produire les
semences, puis
les arbres des figures et enfin le fruit 36. Sept jours, donc, sont
présentés
comme les temps des origines: le premier jour, celui de la formation de
la
lumière, le deuxième jour, celui de la division des eaux,
le troisième jour,
celui de la fécondité de la terre, le quatrième
jour, celui de la lumière
sidérale, le cinquième jour, celui du foisonnement de la
vie, le sixième jour,
celui de la formation de l’homme, et le septième jour, celui du
premier repos
37.
12. Les temps des figures sont au nombre de sept: le temps de la
création de la
nature, celui de la purification de la faute, celui de
l’élection du peuple,
celui de l’institution de la Loi, celui de la gloire royale, celui de
la parole
prophétique et celui du repos intermédiaire 38, [milieu
entre le premier et
l’ultime] 39.
32.
Rom. 11, 36.
33. Ephés. 3, 18.
34. Eccl.1, 10.
35. Gen. 1, 1.
36. Cf. Bonaventure, Brevil. II, 2 (V, 219).
37. Cf. Gen. 1.
13.
Semblablement, il y a sept temps dans le Nouveau Testament: le temps de
la
communication de la grâce, celui du baptême dans le sang,
celui de la norme
catholique, celui de la loi de justice, celui de l’exaltation de la
chaire
pontificale, celui de la manifestation de la doctrine et celui de la
paix
définitive.
14. Comprends la correspondance de ce triple septénaire: la
formation de la
lumière est la pépinière de la formation de la
nature, et la formation de la
nature, la pépinière de la communication de la
grâce 40.
Le temps de la division des eaux, le temps de la purification de la
faute, le
temps du baptême dans le sang: parce que, comme l’eau est
divisée de l’eau, la
purification est réalisée dans l’arche 41, ce qui, selon
le bienheureux Pierre
42, laisse apparaître la forme du baptême, autant du
baptême de sang que de
fleuve ou de flamme 43.
Le jour de la fécondité de la terre, le temps de
l’élection du peuple, le temps
de la norme catholique 44. La terre a Abraham a engendré Isaac,
Isaac Jacob 45
etc., et l’Eglise a établi la norme de la foi, selon laquelle
les croyants
succèdent aux croyants.
15. Le jour de la lumière sidérale, le temps de
l’institution de la Loi, le
temps de la norme de la justice. La lumière, en effet, fut
rendue distincte par
le soleil, la lune et les étoiles, la loi se répartit
selon la pratique du
culte, le jugement civil et la manière de vivre, soit selon les
lois morales,
judiciaires et cérémonielles 46. Il y a ainsi dans
l’Eglise les canons [par les
décrets et les décrétales] 47, puis les lois
[politiques par le droit civil]
48, réunies en un seul ouvrage par Justinien — ces lois qui
étaient d’abord
celles des païens sont devenues celles des Chrétiens — puis
les règles
monastiques [rédigées dans les livres des docteurs de la
sainte Ecriture] 49
comme celle du bienheureux Benoît. Les lois canoniques
correspondent aux
cérémonielles, les politiques aux judiciaires et les
règles monastiques aux
lois morales.
38. C’est-à-dire
quand il n’y a plus
de prophètes, cf. I Macc. 4, 46; 9, 27;
14, 41, mais aussi un temps de paix, cf. Bonaventure, Hex. XVI, 16, ce
que la
théologie contemporaine appelle "le temps vide", cf. H.U. von
Baltha
sar, La Gloire et la Croix, III. 1, 7, p. 313 ss.
39. Version F. Delorme (p, 183).
40. Version F. Delorme: "Entre ces trois septénaires, il y a une
telle
correspondance que le premier jour de la lumière formée
est d’une certaine
façon la pépinière du premier temps, à
savoir celui de la nature créée: la
lumière, en effet, est information et conformation des
êtres naturels; et le
premier temps de l’Ancien Testament, à savoir celui de la nature
créée est,
d’une certaine façon, la pépinière du premier
temps du Nouveau Testament, à
savoir le temps de la grâce communiquée. Et c’est de la
même manière qu’il faut
comprendre les autres" (p. 183).
41. Version F. Delorme: "lors du déluge, les fils de Dieu sont
séparés des
fils de la perdition par l’arche" (p. 184).
42. I Pierre 3, 20 ss; cf.
Hex. XVI, 24.
43. Cf. Bonaventure, IV Sent. 4. 2. art. 1 (IV, 106 ss).
44. Version F. Delorme: "par les quatre Conciles
généraux, à savoir Nicée, Constantinople,
Chalcédoine et Ephèse" (p. 184).
45. Matth. l,2ss.
Le
jour du
foisonnement de la vie, le temps de la gloire royale, le temps de
l’exaltation
de la chaire pontificale, c’est-à-dire proprement du
Siège Romain. En effet, comme
le foisonnement de la vie fut réparti entre les reptiles et les
volatiles,
ainsi dans l’Eglise, une part est celle des rois et des pontifes, une
autre
celle des sujets.
16. Le jour de la formation de l’homme, le temps de la parole
prophétique et le
temps de la manifestation de la doctrine, en lequel serait la vie
prophétique
50. Et il fut nécessaire qu’en ce temps advienne un ordre,
c’est-à-dire un état
prophétique, semblable à l’ordre de Jésus Christ,
à la tête duquel se tiendrait
"l’Ange, montant de l’orient, ayant le signe du Dieu vivant 51" et
conforme au Christ — Et [Bonaventure] 52 ajouta qu’il était
déjà venu.
Le jour du repos sabbatique, le temps du repos intermédiaire, le
temps du repos
définitif. Le temps du repos intermédiaire eut lieu quand
les Prophètes
n’écrivirent plus. Il est écrit dans le Livre de la
Sagesse: "Alors qu’un
silence paisible enveloppait toutes choses, et que la nuit parvenait au
milieu
de sa course rapide, du haut des cieux ta parole toute-puissance
s’élança du trône
royal 54" etc. Et ce fut alors le silence des prophètes,
intermédiaire
entre le premier repos et le dernier, car ce fut un repos parce
qu’existait
alors dans le monde entier la plus grande paix, c’est pourquoi le
temple de la
paix, à Rome, fut fermé durant douze ans, avant la venue
du Christ, car le
temple était toujours ouvert en temps de guerre et fermé
en temps de paix,
c’est pourquoi, ses portes ont même rouillé. Bien plus,
l’empereur fit recenser
alors le monde, mais Dieu mettait cela dans le coeur de ce païen,
afin que la
Vierge se rende à Bethléem et y accouche dans un abri 55—
Et [Bonaventure]
enseignait très souvent que c choses et d’autres semblables, ne
sont pas
exposées dans l’Ecriture par hasard ou par fortune, mais avec la
plus grande
raison et le plus grand mystère, mais que celui qui n’y fait pas
attention, ne
comprend rien.
46. Version F. Delorme: "ou selon que l’Ancien Testament comporte des
lois
morales auxquelles correspondent les lois canoniques dans le Nouveau,
des lois
judiciaires auxquelles correspondent les lois politiques, des lois
cérémonielles auxquelles correspondent les règles
monastiques" (p. 184).
Cette correspondance diffère de celle de l’édition
critique.
47. Version F. Delorme (p.
184).
48. Version F. Delorme (p. 184).
49. Version F. Delorme (p. 184).
50. Version F. Delorme: "le temps de la manifestation de la doctrine,
à
savoir de la vie évangélique, comme Jean-Baptiste ou
l’ange, c’est-à-dire
l’homme ou un tel ordre, ‘montant de l’orient, ayant’ en soi ‘le signe
du Dieu
vivant’ (Apoc. 7, 2), correspondant à la vie prophétique
et semblable à la vie
du Christ" (p. 184—185).
51. Apoc. 7, 2. Cf.
Hex. XVI, 19. 29.
52. Cf. Hex. V, 13.
53. Version F. Delorme: "entre le temps de la prophétie et le
temps de
l’Evangiie... Enœ temps, la paix suprême suivait chaque
persécution, temps ou
naquit le Seigneur en l’an 42 de l’empereur Auguste" p. 185).
Ce
fut
"la nuit [au milieu] de sa course rapide", parce qu’alors
régnait la
suprême idolâtrie [ ainsi qu’adviendra encore un temps de
paix à la fi des
temps. En effet, quand, après la grande ruine de l’Eglise,
l’Antéchrist sera
anéanti par Miche!, après cette suprême tribulation
de l’Anti-christ, viendra,
précédant le jour du jugement, un temps d’une telle paix
et tranquillité, qu’il
n’y en eut pas depuis la création du monde, et des hommes, d’une
sainteté
comparable à ce qu’il en fut au temps des Apôtres, s’y
rencontreront. En effet,
à ceux qui résisteront à l’Antéchrist,
l’Esprit sera donné en abondance, mais
aux hommes vaincus par l’Antéchrist, sera donné un
délai de quarante-deux jours
pour revenir à la foi, comparable au temps de quarante-deux
années après la
mort du Christ. Quant à la date du jugement après ce
temps, rien n’est sûr.
Pour-cette raison, il est appelé, allégoriquement
parlant, le temps de
l’avènement du Christ dans l’Esprit. Ce dont parle l’Evangile
selon saint Luc:
"Il y aura des signes dans le soleil et la lune", etc. Avant de voir
"le Fils de l’homme [venant] en puissance et majesté", il y aura
ce
temps, appelé encore le temps de la paix ultime.
54. Sag. 18, 14.
55. Lc 2, 7. Cf. Paul Winfrid, Historia miscella, VII, "Augustus" (PL
95,
861 d-862).
56. Cf. Hex. V, 13.
57. Version F. Delorme: "Il était appelé ‘temps de
silence’ à cause de la
paix et ‘temps de la nuit’ à cause de l’idolâtrie" (p.
185).
Ces
deux
temps, par conséquent, sont une pépinière et sont
signifiés par le jour du
premier repos, où le Christ reposa dans le tombeau] 58.
17. D’après cela, donc, le temps de la création de la
nature s’étendit d’Adam à
Noé, le temps de la purification de la faute, de Noé
à Abraham, le temps de
l’élection du peuple, d’Abraham à Moïse. Dieu, en
effet, a élu Abraham et non
Lot, Isaac et non Ismaël, Jacob et non Esaü, et Juda de qui
est né le Christ
59. Le temps de l’institution de la Loi, de Moïse à Samuel,
qui oignit un roi
qui avait été réprouvé 60 et un autre qui
avait été élu 61. Le temps de la
gloire royale, de David à Ezéchias, sous le règne
duquel se produit la
déportation des dix tribus 62 Le temps de la voix
prophétique, strictement
parlant, d’Ezéchias, et largement 64, d’Osias, qui fut
lépreux, jusqu’à
Zorobabel 63 Sous Ezéchias se produit [ ce grand miracle que le
jour eut
trente-deux heures grâce à la rétrogradation du
soleil. Le temps de la paix et
du repos, [ chante Zacharie] 65, de Zorobabel au Christ 66
18. Dans le Nouveau Testament, le temps de la communication de la
grâce
s’étendit du Christ et des Apôtres, en comprenant la mort
de Jean, jusqu’au
pape Clément 67. [Clément en effet, réalisa des
miracles] 68. Le temps du
baptême dans le sang, de Clément à Silvestre 69,
puisque une grande persécution
commença sous Clément, quand les Juifs furent vendus et
expulsés de Jérusalem,
et que Clément fut exilé avec le peuple, à
Chersonèse, en Grèce. En ce temps
intermédiaire, de Clément à Silvestre, eurent lieu
les dix plus grandes
persécutions. Le temps de la norme catholique, de Silvestre au
pape Léon I 70,
sous le règne duquel fut donné le Symbole des
Apôtres 71. Le temps de la loi de
justice, de Léon à Grégoire le grand docteur 72,
où furent établies les lois
justiniennes, les canons et les règles canoniques et
monastiques, auquel
appartint le bienheureux Benoît qui prophétisa même
au sujet du bienheureux
Grégoire et bénit sa mère enceinte.
58. Version F. Delorme qui
cite Lc 21,
25-27 (p. 185).
59. Cf. Gen. 12, 1 ss; 17, 19 ss; 25, 23; 29, 35; Matth. 1, 2 ss.
60. Version F. Delorme: (<qui rejeta un roi non éligible" (p.
186).
61. Cf.IRoislO,lss;16,lss.
62. Cf. IV Rois 18, 10 ss.
63. Cf. II Chr. 26, 19
ss; Zach. 4, 6 ss.
64. Cf. Is. 38, 8; IV Rois 20, 9 ss.
65. Version F. Delorme (p. 186).
66. Cf. Matth. 1, 13-16. Cf. Bonaventure, Brevil. Prol. 2 (V, 203 b).
La
version F, Delorme, certainement à partir du Breviloquium,
ajoute: "Le
temps de la paix ultime s’étend du Christ à la fin des
temps" (p. 186).
67. C’est-a-dire jusqu’en l’an 99 environ, date de la mort de
Clément.
68. Version F. Delorme (p. 186).
69. C’est-à-dire jusqu’en 335, date de la mort de Silvestre.
70. C’est-à-dire jusqu’en 461, date de la mort de Léon le
Grand.
19.
Le temps
de l’exaltation de la chaire pontificale de Grégoire à
Hadrien 73, sous le
règne duquel l’empire passa aux Allemands et l’empire de
Constantinople fut
divisé. Charlemagne devint empereur dans l’Eglise d’Occident, et
Pépin I, roi
des Francs, devint roi d’Italie, car [les Italiens], ne pouvant
soutenir
l’agression des autres nations, le firent roi d’Italie. [Pépin
combattit contre
le roi des Lombards et vainquit 74.
Le temps de la manifestation de la doctrine commença avec
Hadrien, mais combien
de temps durera-t-il, qui peut le dire ou qui l’a dit? Il est certain
que nous
y sommes. Il est certain, aussi, qu’il durera jusqu’à la
défaite de "la
bête qui monte de l’abîme 75" lorsque Babylone sera
confondue et défaite,
et qu’après la paix sera donnée 76 Il est
nécessaire, cependant, que vienne
d’abord la tribulation 77, à laquelle aucun terme ne doit
être posé, car
personne ne sait combien durera ce temps de grande paix, car "quand
[les
hommes] diront: Paix et sécurité! C’est alors que tout
d’un coup fondra sur eux
la perdition". [On ignore, en effet, quand cela aura lieu, car le
second
avènement n’est pas matière à investigation] 79.
Mais le septième temps, le temps du repos, commence par la
clameur de l’Ange
qui "jura par Celui qui vit pour les siècles des
siècles.., qu’il n’y aura
plus de temps. Mais aux jours où retentira la voix du
septième Ange, le mystère
de Dieu sera consommé 80".
71. La version F. Delorme
ajoute:
"fut donné le symbole d’Athanase, à savoir celui qui con
par ‘Quiconque
veut’ (Ps-Athanase, PG 28, 1581 ss), et détruites les
hérésies par les quatre
Conciles principaux, selon la foi que l’homme doit confesser" (p. 186).
72. C’est-à-dire jusqu’en 604, date de la mort de
Grégoire le Grand.
73. C’est-à-dire jusqu’en 795, date de la mort d’Hadrien I
74. Cf. Hugues de
Saint-Victor, Excerpt. prior., X, 6 (PL 177, 280).
75. Apoc. 17, 8.
76. Cf. Apoc. 17-18.
77. Cf. Matth. 24, 21.
78. 1 Thess. 5, 3.
79. Version F. Delorme (p. 187).
80. Apoc. 10, 6-7.
20.
Dans
l’Apocalypse, l’Apôtre Jean comprend ces sept temps par les sept
visions, dont
chacune est septuple, ce qui donne le nombre du jubilé 81
[où il y aura le
chant joyeux et le repos] 82. Ces sept temps sont peut-être
inclus dans le
Psautier où se trouvent trois cinquantaines 83.
21. Comprends encore la correspondance du temps des figures et du temps
du
salut.
Dans le temps de la création de la nature et du salut eurent
lieu trois
événements: le premier est la formation de l’homme
tiré de la terre; le deuxième
est la tentation, la transgression et la nudité; le
troisième est l’expulsion,
où un des fils d’Adam tua l’autre, — et pour cette raison tous
les fils nés de
Caïn, furent mauvais, et tous périrent 84.
Dans le Nouveau Testament, le Christ est formé après
l’Ecriture universelle et
le cours du temps, comme l’homme au sixième jour, qui "domine
les oiseaux
du ciel et les poissons de la mer 85". Comme dit le Psaume:
"Qu’est-ce que l’homme que tu t’ souviennes? Ou le fils d’un homme que
tu
le visites? A peine le fis-tu moindre que les anges. Tu l’as
couronné de gloire
et d’honneur. Tu as placé toutes choses sous ses pieds, brebis
et boeufs tous
ensemble, et même les bêtes des champs. Les oiseaux du ciel
et les poissons de
la mer 86", etc. Et, parce qu’il comprend cela du Christ,
l’Apôtre dit 87:
"A peine le fis-tu moindre que les anges. Tu l’as couronné de
gloire et
d’honneur" etc., et il poursuit: "Mais celui qui a été
abaissé un peu
au-dessous de l’ange, Jésus, nous le voyons couronné de
gloire et d’honneur
parce qu’il a souffert la mort". L’homme né de la terre vierge
qui n’avait
pas encore reçu le sang, signifie le Christ né de la
Vierge. De même, aussi,
qu’Ève est formée du côté d’Adam 88 de
même l’Église est formée du côté du
Christ [ en croix] 89.
Mais comme le Christ n’a jamais été prévaricateur,
quelle est la correspondance
avec la transgression d’Adam? Cela doit être
transféré de la tête aux membres
90, [c'est-à-dire à l’Eglise primitive] 91.
81.
Cf. Lév. 25, 8 ss.
82. Version F. Delorme (p. 187).
83. D’après Hex. XVI, 14 il y a 3 septénaires, et
d’après Hex XVI, 20 chaque
septénaire atteint le nombre jubilaire, c’est-à-dire 50
((7 x 7) + 1). Nous
avons donc 150 ( 3 x 50) qui est le nombre total des psaumes du
Psautier.
84. Cf. Gen. 4, 8 ss. Cf.
Jérôme, Lettre 36, 4ss (PL 22, 455); Augustin, Cité
de Dieu, XV, 17
(Pi 41, 460; CCL 48, 479; BA 36, 115). Version F. Delorme: "Ensuite,
note,
en ce qui concerne la correspondance des temps, que chacun se subdivise
en
trois dans l’Ancien et le Nouveau Testament. Premièrement,
considère le temps
de la lumière formée, de la nature créée,
de la grâce communiquée. Durant le
temps de la nature créée, comprenant symboliquement la
racine, l’arbre et le
fruit, il y eut trois événements, à savoir...:"
(p. 187).
85. Gen. 1, 26.
86. Ps. 8, 5 ss.
87. Hébr. 2, 7-9.
22.
Il faut
noter que l’Eglise fut posée dans le Paradis, comme le premier
homme,
"afin de travailler 92" puisque "nul ne disait sien quelque
chose 93". Elle commença, en effet, dans une grande perfection,
observée
seulement chez les religieux, parce que l’amour du Christ était
encore récent
et qu’à cette époque, "une multitude de prêtres
obéissait à la foi
94". Cette Eglise, celle qui commença chez les Juifs, — car
parfois trois
mille, parfois cinq mille se convertissaient 95—, eut "l’arbre de vie
96", c’est-à-dire la foi, car "mon juste vit de la foi", elle
eut aussi "l’arbre de la science 98", c’est-à-dire la Loi, qui
lui
resta afin qu’elle voie et qu’elle lise, mais non afin d’en manger. Il
est
écrit, au contraire, "le jour où tu en mangeras, tu
mourras de mort
99". C’est pourquoi tu peux voir "l’arbre de la science", mais
non en manger, parce que tu détruirais ce que fit le Christ et
que la mort nécessairement
s’introduirait car "la lettre tue 100". C’est pourquoi Paul a dit:
[407] "C’est moi, Paul, qui vous le dis: si vous vous faites
circoncire,
le Christ ne vous servira de 101".
88. Gen. 2, 21 ss. Cf.
Bonaventure, II
Sent. 18. 1. q. 1 (II, 431).
89. Version F. De1or (p. 187) qui renvoie ensuite à
Ephés. 5, 32. Cf. Augustin,
Traité sur l’Evangile de Jean, IX, 10 (PL 35, 1463; RA 71, 530).
90. Cf. Hex. XIV,
23-24.
91. Version F. Delorme (p. 188).
92. Gen. 2, 15.
93. Act. 4, 32.
94. Act. 6, 7.
95. Cf. Act. 2, 41; 4, 4.
96. Gen. 2, 9.
97. lI Cor. 3, 6; Hébr. 10,
38.
98. Gen. 2, 9.
99. Gen. 2, 17.
100. 11 Cor. 3, 6.
101. Gal. 5, 2.
23.
Ces
docteurs, signifiés par Adam procréant, couchés
sur la Loi comme l’amant sur
l’épouse, mangèrent de "l’arbre de la science" afin
d’observer la Loi
et consentirent au serpent qui conseillait d’observer la Loi 102. De
là, est
née l’hérésie des Ebionites qui est d’observer la
Loi avec l’Evangile 103. Le
zèle pour la Loi fut tel que Pierre se dissimula, mais la
grâce de Dieu l’a libéré
104. L’expulsion s’ensuivit, car Dieu s’éloigna d’eux. Ils sont
dispersés,
maudits dans leur 105 et dévorés par ces deux 106 que
furent Titus et
Vespasien. Et ainsi Caïn, c’est-à-dire le peuple Juif,
meurtrier de son frère,
reçut un signe 107.
24. Dans le temps de la faute purgée semblablement, eurent lieu
trois [grands
et notables événements] 108: la fabrication de l’arche,
l’apparition de
l’arc-en-ciel et la division des langues 109.
Noé mit cent ans à fabriquer l’arche, sur laquelle il fut
sauvé avec sept
animaux. D’après la parole du bienheureux Pierre 110, cette
figure est
accomplie par le baptême, baptême de fleuve, de flamme et
de sang 111. Dans le
Nouveau Testament, Clément est mis en sûreté dans
cette arche car un temple de
marbre lui est préparé dans la mer par les mains des
anges, tandis que les
autres sont noyés. C’est pourquoi eut lieu un grand miracle car
durant toutes
ces années, il était accessible par la mer jusqu’à
ce que des pirates et des
bandits emportent son corps 112.
102. Le parallèle
est établi ici entre
la Genèse et Gal. 2, 13 (de la Vulgate): "Et les autres Juifs
consentirent
à sa dissimulation". Ce que la version F. Delorme
développe de cette
façon: "‘L’arbre de la science du bien et du mal’ (Gen. 2, 9)
est la Loi
selon la lettre, que promit le serpent: s’ils l’observent, ils ne
mourront pas,
et ils consentirent au serpent. Il y eut alors si grande
persécution que Paul a
failli même être tué, parce qu’il ne voulait pas
servir la Loi. Ce second temps
fut d’une certaine façon un recul de la Loi nouvelle, de telle
sorte que Pierre
aussi fut en danger. ‘Et ils se firent des pagnes’ (Gen. 3, 7) de
paroles
d’excuse, à savoir que l’ancienne Loi devait encore être
observée, et Paul
‘résista en face’ (Gal. 4, 15) à Pierre" (p. 188). Le
serpent conseille
d’observer la Loi, c’est-à-dire de manger de l’arbre de la
science du bien et
du mal. Or manger de l’arbre de la science "pour acquérir le
discernement" (Gen. 3, 6), entraîne dans la mort, malgré
la promesse
mensongère du serpent: "Pas du tout! Vous ne mourrez pas" (Gen.
3,
4). Cf. Rom. 7, 7. 9: "Je n’ai connu le péché que par la
Loi... quand le
précepte est survenu, le péché a pris vie, tandis
que moi je suis mort".
103. Cf. Irénée, Contre les hérésies, I,
26, 2 (SC 264, 347).
104. Cf. Bonaventure, IV Sent. 3. 2. 3. q. 2 (IV, 86).
105. Cf. Gen.. 3, 17.
106. Cf. IV Rois 2, 24. Cf. Pierre de Riga, Aurora (PL 212, 39).
107. Version F. Delorme: "Le troisième événement
fut l’expulsion d’un
certain nombre d’entre eux, qui se faisaient encore circoncire, et
parce que,
de ce fait, ils goûtèrent, d’une certaine façon, de
‘l’arbre de la science du
bien et du mal’ (Gen. 2, 9), ils sont maudits en leur oeuvre, Dieu
s’est
éloigné d’eux et ils sont dispersés par deux ours
(IV Rois 2, 24), à savoir
Titus et yespasien. Tel fut Caïn, c’est-à-dire le premier
meurtrier du Christ
et de l’Eglise, qui reçut un signe afin de ne pas être
tué (Gen. 4, 15). C’est
pourquoi, il est possible aux Juifs de suivre leur culte jusqu’au
moment de
leur conversion" (p. 188).
108. Version F. Delorme (p. 188).
109. Cf. Gen. 6, 14 ss; 9, 12 ss; 11,7 ss.
110. Cf. IPierre 3, 20ss.
25.
L’autre
événement fut l’apparition de l’arc.
Dieu, alors, retira Noé [de l’arche] 113 et conclut avec lui une
alliance. Dans
le Nouveau Testament eurent lieu dix tribulations, de telle sorte que
les
Chrétiens peuvent dire: "Seigneur, sauve-nous, nous
périssons 114". A
cette époque, Constantin est élevé au rang
d’empereur et dans le ciel lui
apparaît le signe de la croix, en lequel il devait vaincre 115.
C’est alors
qu’il conclut l’alliance, et que, jamais plus un empereur romain ne
persécuterait les Chrétiens. A cette époque,
l’empereur Nemrod 116 est anéanti
et la tour de Babel 117 mise en pièces, c’est-à-dire Rome
118, vers laquelle
alors tous regardaient, car Rome est appelée Babylone dans les
Ecritures’ Se
produisit encore la division des langues: la langue
hébraïque resta dans la
maison d’Héber 120 et la confession du Christ resta [en langue
latine] 121 dans
le peuple chrétien.
111. Version F. Delorme:
"à
savoir quand la colombe apporta ‘un rameau d’olivier tout frais’ (Gen.
8, 11) à
ceux qui étaient enfermés, en qui se trouve
désignée la totalité des
sauvés" (p. 189).
112. Cf. Métaphraste, Martyre de saint Clément, 6 (PG
116, 183-184) ou
24-25 (PG 2, 632).
113. Version F. Delorme (p. 189).
114. Matth. 8, 25.
115. Cf. Eusèbe, La vie de Constantin, 28 (PG 20, 943).
116. Gen. 10, 8 ss.
117. Gen. ll,4ss.
118. Gen. 11, 14 ss. Cf. Augustin, Cité
de Dieu, XVIII,
2,2 (PL 41, 561 CCL 48, 594; BA 36, 489).
119. Version F. Delorme: "C’est pourquoi, selon Paul Orose (Hist. II,
1,
2;VII, 2 (PL 31, 745 ss, 1062 ss), l’empereur d’Orient est comme le
père, le
roi d’Occident com le fils des Assyriens, [ entre le Macédonien]
et
l’Africain" (p. 189).
120. Cf. Augustin, Cité de Dieu, XVI, 11, 1 (PL 41, 490; CCL 48,
513; BA 36,
221 s.; XVIII, 39 (PL 41, 598; CCL 48, 634; BA 36, 619).
121. Version F. Delorme (p. 189).
26.
Dans le
temps de l’élection du peuple, trois choses se sont produites:
la génération
des Patriarches, la descente de la descendance des Patriarches en
Egypte,
l’affliction du peuple et sa délivrance.
Dans le Nouveau Testament, de même, les très grands
Docteurs de langue grecque
et de langue latine, comme les douze Patriarches, sont donnés en
postérité au
Pontife Romain. Les Grecs: Epiphane, Basile, Grégoire de
Naziance, Grégoire de
Nysse, Athanase et Chrysostome; les Latins 122 Jérôme,
Augustin, Ambroise,
Hilaire, Orose 123 et Grégoire. Après, [quant au second
événement] 124, l’empereur
descendit à Constantinople et les autres après lui, et
là ils maintinrent la
prospérité. [Ensuite quant au troisième
événement] 125, à la mort de
Constantin, s’est levé Constance "qui ignorait Joseph" 126, le
pire
des Ariens, puis Valentinien et’ Julien, le pire des apostats, et ils
affligèrent le peuple de Dieu par des hérésies
jusqu’au temps de Théodose, né
en Occident, très chrétien, qui défit et extirpa
les Ariens et releva l’Eglise
128.
27. Dans le quatrième temps, celui de l’institution de la Loi,
eut lieu la
promulgation de la Loi, l’écrasement des ennemis, la
distribution et la
réclamation des parts d’héritage.
Dans le Nouveau Testament, c’est-à-dire de Léon à
Grégoire, furent promulguées
les lois canoniques, politiques et les règles monastiques.
Léon, en effet, en
partie inspiré par les quatre conciles et en partie par
lui-même, ordonna les
Canons. De même, l’écrasement des ennemis eut lieu par
Justinien qui vainquit
les Vandales, les Goths et les Lombards, qui avaient envahi certaines
parties
de l’Italie. En outre, la distribution des parts d’héritage:
parce que les
Gaulois, les Bretons et les Germains se convertirent
complètement à la foi, et
que l’Eglise se répandit en Occident, bien qu’existent encore
des temples
d’idoles dans le pays des Francs. L’expansion eut lieu dans la terre de
la
promesse, et non pas en Egypte, non pas autour des Grecs mais autour
des
Latins.
28. Dans le cinquième temps, celui de la gloire royale, eurent
lieu trois
événements: la défaite du roi orgueilleux,
l’extension du culte divin et la
sécession des dix tribus 129.
122. La version F. Delorme
remplace
Grégoire par Irénée (p. 189).
123. Orose est en Occident le représentant de "la
‘théologie impériale’,
qui, en tant que théologie d’une construction chrétienne
du monde dit un oui
résolu à ses structures", cf. J. Ratzinger, La
théologie de l’histoire de
saint Bonaventure, p. 110.
124. Version F. Delorme (p. 189).
125. Version F. Delorme (p. 189).
126. Ex. 1, 8. Cf. Bonaventure, Hex. XI, 21.
127. Version F. Delorme: "et successivement trois empereurs qui furent
les
Ariens" (p. 189-190).
128. Version F. Delorme: "comme on le voit dans les Histoires [de Paul
Orose]" (p. 190).
Dans
le
Nouveau Testament, au temps de l’exaltation de la chaire pontificale,
de Grégoire
à Hadrien, le patriarche de Constantinople rivalisait avec Rome
et se disait
patriarche catholique, c’est-à-dire universel. Il fut
excommunié et humilié, et
le trône de David, [c'est-à-dire celui de l’Eglise] 130,
fut exalté, comme le
Seigneur l’avait promis à Pierre 131. Pareille ment,
Grégoire 132, jeune
encore, avant d’être pontife, combattit Eutychès qui niait
la résurrection, et
le défit devant le peuple, comme David défit Goliath 133.
[408] De même que
David aussi amplifia le culte, de même il ordonna l’office. De
même que David
menait l’arche avec sept choeurs 134 de même il fit une
procession avec sept
choeurs 135. [De plus, il envoya une mission en Angleterre pour la
conversion
de cette nation et l’extension du culte divin] 136rn De même que
David vit
l’Ange frapper Jérusalem et obtint qu’il cesse 137, de
même il obtint qu’il
cesse de frapper Rome 138.
C’est ainsi que les Grecs, voyant l’Eglise de Rome exaltée,
furent séparés et
tombèrent dans l’hérésie d’Eutychès, et
qu’en ce temps, Héraclius, qui d’abord
était bon, tomba ensuite dans l’hérésie.
Après cela, il n’y eut jamais plus
d’empereur en Orient. De même encore que les Assyriens
dévastèrent les Juifs,
de même les Sarrasins occupèrent les Eglises d’Antioche,
de Jérusalem,
d’Alexandrie, de Constantinople jusqu’à la Sicile [et
près de Rome] 139. De
même que dix tribus vinrent à se séparer de la
maison de David, ainsi ces
Eglises, parce qu’elles en arrivèrent à se séparer
de Pierre, à qui il avait
été dit: "Je te donnerai les clefs du royaume des cieux
140",
devinrent la proie des loups, [c'est-à-dire des Sarrasins] 141.
129. Version F. Delorme:
"[ la
défaite des rois par les rois d’Israël et de Juda: tous, en
effet, en leur
temps, menèrent la guerre contre les ennemis, les rois Assyriens
et d’autres;
deuxièmement, il y eut l’extension du culte divin,
principalement par David qui
institua vingt-quatre grands prêtres et ordonna les chanteurs;
troisièmement,
il y eut la séparation de deux des dix tribus, quand ces dix
tribus furent
données à Jéroboam", (p. 190).
130. Version F. Delorme (p. 190).
131. Cf. Matth. 16, 18.
132. Au sujet l’affrontement de Grégoire avec Eutychès,
cf. Grégoire, Morales
sur Job, XIV, 56, 72 (P1 75, 1077 ss; CCL 143 A, 743 ss).
133. I Rois 17.
134. Cf. II Rois 6, 12.
135. Cf. Paul Winfrid, Vie de Grégoire, il (PL 75, 47 c). Des
gestes des
Lombards, III, 24 (PL 95, 526).
136. Version F. Delorme (p. 191).
137. Cf. II Rois 24, 16 ss.
138. Cf. La vie de saint Grégoire (PL 75, 280). La version F.
Delorme poursuit
ainsi: "Il engendra Augustin dans le Christ qu’il envoya en Angleterre,
et
par lui le royaume de l’Eglise s’est admirablement étendu.
Troisièmement, se
produit une division dans l’Église, et certains tor aux mains
des Sarrasins,
mais deux Eglises, l’Eglise de Rome et l’Eglise d’Antioche,
perdurèrent"
(p. 191).
29.
Dans le
sixième temps, [celui de la parole prophétique], trois
choses se produisent: la
gloire de la victoire, la gloire de la doctrine et la gloire
prophétique.
La gloire de la victoire se produisit quand Sennachérib vint
contre Jérusalem,
mais l’Ange du Seigneur tua cent quatre-vingt-cinq mille hommes, [quand
à la
parole du prophète Isaïe] 142, Ezéchias fut
guéri contre nature et le soleil
rétrograda 143.
Pareillement, au temps du pape Hadrien, grâce à
Charlemagne qui remporta
miraculeusement des victoires comme l’Ange envoyé par le
Seigneur 144, le
soleil, c’est-à-dire celui de la tribulation, rétrograda,
et advint la paix de
l’Eglise afin qu’elle instituât en outre les archevêques,
les évêques et les
monastères 145. En ce temps-là se manifesta la gloire de
la doctrine, parce que
Charlemagne appela les clercs — qui commencèrent à lire
et à philosopher; il
fit écrire des livres, comme la Bible au monastère de
Saint Denys et en
beaucoup d’endroits, et il augmenta aussi le nombre des religieux.
En ce temps-là, il fallut que vînt la vie par un ordre qui
menât une vie
prophétique. Mais ce temps est double, c’est pourquoi, comme
dans la passion du
Seigneur il y eut d’abord la lumière, puis la
ténèbre, puis la lumière, il est
nécessaire de la même façon qu’il y ait d’abord la
lumière et que Josias
succède à Ezéchias 146 après quoi survient
la tribulation des Juifs dans la
captivité. Il est nécessaire, en effet, que se
lève un prince zélateur de
l’Eglise qui sera ou qui a déjà existé — et
[Bonaventure] 147 ajouta:
Puisse-t-il ne pas être déjà venu! — après
quoi adviendra l’obscurité des
tribulations 148.
139. Version F. Delorme
(p. 191).
140. Matth. 16, 19.
141. Version F. Delorme (p. 191).
142. Cf. version F. Delorme (p. 191).
143. Cf. IV Rois 20, 1 ss. Version F. Delorme: "De plus, il y eut une
saine doctrine, parce qu’alors les révélations
fleurissaient beaucoup chez les
Prophètes, ainsi qu’une vie très sainte et de nombreux
miracles. [ il
s’ensuivit une très amère oppression, à savoir
lorsque au temps de Jérémie,
Jérusalem fut prise, etc." (p. 191).
144. Version F. Delorme "comme Josué" (p. 191).
145. Version F. Delorme: "Il institua les archevêques qui
n’existaient pas
auparavant, construisit plusieurs monastères et multiplia les
religieux",
qui ajoute: "En ce temps, les Romains arrachèrent les yeux, la
langue et
les lèvres d’un certain pontife (le pseudo-pape Constantin II),
mais Dieu les
lui restitua admirablement" (p. 192).
En
ce
temps-là, pareillement, Charlemagne exalta l’Eglise, et ses
successeurs la
combattirent: au temps d’Henri IV, il y eut deux papes et pareillement
au temps
de Frédéric le Grand. Il est certain que l’un d’eux’
voulut exterminer
l’Eglise, mais "l’Ange montant à l’orient clama aux quatre
Anges: Ne
nuisez pas à la terre et à la mer, jusqu’à ce que
nous ayons marqué au front
les serviteurs de notre Dieu 150". C’est pourquoi la tribulation de
l’Eglise demeure jusqu’à maintenant 151. Et il a
été dit à l’Ange de Philadelphie,
qui est le sixième 152 "Ainsi parle le Saint et le Vrai, celui
qui détient
la clef de David; s’il ouvre, personne ne fermera, s’il ferme, personne
n’ouvrira. Je sais tes oeuvres voici, j’ai ouvert devant to une porte
153". Et [Bonaventure] dit que l’intelligence de l’Ecriture, ou la
révélation, ou la clef de David, serait donnée
à une personne ou à la multitude
jusqu’à maintenant — et je crois que ce sera plutôt
à la multitude 154.
146. Cf. IV Rois 22-23; II
Chr. 34-35.
147. Cf. Hex. V, 13.
148. Version F. Delorme: <(En ce temps, il y
eut des
religieux, mais ce te est double: en effet, le développement des
formes
religieuses dans l’Eglise brille d’abord par les dignités des
divers prélats
appelés en grand nombre au service de l'Eglise, mais ensuite
vint la
tribulation, puis à nouveau la paix. De même que le
religieux Josias succéda
après la tribulation à Manassé, son père,
il y eut un temps intermédiaire de
ténèbres, avant le religieux et droit Ezéchias, de
même après la paix que
l’Église eut par le très religieux Charlemagne, qui
écrivit de nombreux livres,
survint la tribulation de l’Eglise" (p. 192).
149. D’après la version F. Delorme, il s’agit du "dernier
Frédéric",
à savoir Frédéric II (p. 192). Cf. J. Ratzinger,
La théologie de l’histoire de
saint Bonaventure, p. 28, notes 8 et 9.
150. Apoc. 7, 2-3.
151. La version F. Delorme poursuit: "Après sa mort,
l’Église connut une
certaine paix, et pourtant est attendue une tribulation qui redressera
l’état
de l’Eglise. En ce temps sera donnée, à une personne ou
à la multitude, la
science et la révélation, c’est-à-dire la clef de
David et l’intelligence de
I’Ecriture, comme à l’Ange de l’Eglise de Philadelphie, auquel
il est dit:
‘Parce que tu as gardé ma parole de patience, à mon tour
je te garderai de 1a colère’
(Apoc. 3, 10). Ces alternances de paix et de tribulations dans l’Eglise
sont
signifiées avec beaucoup de distinction, quand, le Christ
pendant en croix, il
y eut d’abord la lumière, le jour, puis des
ténèbres sur toute la terre, et
qu’à nouveau revint la lumière, celui-ci étant
encore en croix" (p. 192).
152. Apoc. 1, 11.
153. Apoc. 3, 7-8.
30.
Au
septième temps, [celui du repos intermédiaire] 155, nous
savons que ces trois
choses ont eu lieu: la reconstruction du temple, la restauration de la
cité et
le don de la paix 156.
Pareillement, dans le septième temps à venir, aura lieu
la réparation du culte
divin et la reconstruction de la cité. Alors sera accomplie la
prophétie
d’Ezéchiel 157, quand la cité descendra du ciel 158, non
certes "celle qui
est d’en haut 159", mais celle qui est d’en-bas, c’est-à-dire
l’Eglise
militante, quand elle sera conforme à l’Eglise triomphante,
autant qu’il est
possible en cette vie. Alors, ce sera l’édification de la
cité et la
restauration [de toutes choses], comme au commencement. Et alors, ce
sera la
paix. Mais combien de temps durera cette paix, Dieu le sait.
154. Cette opinion semble
provenir du
"reportator", qui complète la déficience de ses notes. La
version F.
Delorme, plus explicite, renvoie à "l’Ange de Philadelphie",
intermédiaire hiérarchique dans l’ordre de la
révélation (cf. Hex. XVI, 29).
Quoi qu’il en soit, dans la théologie bonaventurienne, "la
révélation est,
d’une part, le fait exclusif de Dieu; elle est, d’autre part,
arrachée à toute
individualisation et placée dans le contexte de l’action divine
qui englobe
tout l’univers, dans lequel chaque créature, en tant que partie
de la
‘hiérarchie’, accomplit une oeuvre divine partant de Dieu et
allant à
Dieu" (J. Ratzinger, La théologie de l’histoire de saint
Bonaventure, p.
87). "Objectivement, l’Écriture est certes achevée, mais
sa signification
à travers l’histoire se réalise dans un constant
déploiement, qui n’est pas
encore achevé" (idem, p. 12). La compréhension de la
révélation objective
dans l’Église se réalise certes "par
réappropriation dans les
individus" (H.U. von Balthasar, La Gloire et la Croix, II, 1, p. 254),
mais cette réappropriation dépend aussi de l’ordre de la
sainteté, c’est-à-dire
d’une appartenance à l’Eglise céleste, vers laquelle
marche l’histoire et de
laquelle Dieu appelle au travers de l’histoire. Cette appartenance est
celle de
"l’âme ecclésiastique" (idem, p. 239), qui se
réalise par l’union au
Christ, "unique époux de l’Église..., suprême
hiérarque qui accomplit la
purification, l’illumination et la perfection de son épouse,
c’est-à-dire de
l’Eglise entière et de toutes les âmes saintes"
(Bonaventure, Itin. IV, 5: V, 307 b; trad. H.
Duméry, p. 79).
155. Version F. Delorme (p. 192).
156. Ce que la version F. Delorme développe ainsi: "Ainsi dans
le Nouveau
Testament, au temps de la paix ultime, il y a l’édification de
l’Eglise romaine
et la multiplication des églises. De plus, il y a une
restauration: toutes les
fois, en effet, que l’Église se trouve dans la tribulation,
toutes les fois
elle est restaurée. En effet, comme Frédéric II
écrivait au pape Innocent IV:
‘Les oracles enseignent et l’étoile avertit, l’oiseau annonce
que, moi,
Frédéric, je serai le marteau de l’univers’, le pape lui
répondit: ‘Les oracles
se taisent, ni l’étoile n’avertit ni l’oiseau n’annonce que le
navire de Pierre
cesse d’en être la tête’ (cf. Salimbene, Chronique;
éd. Holder-Egger, p. 362). Ou la restauration se comprend quant à la conversion
des Juifs. De
plus, il y aura l’épanouissement de la paix. La paix, en effet,
est promise par
le Seigneur ressuscité à l’Église: ‘La paix soit
avec vous’ (Jn 20, 19),
dit-il. Alors sera accomplie cette parole de l’Apocalypse: ‘Je vis la
sainte
cité, la nouvelle Jérusalem descendant du ciel’, etc.
(Apoc. 21, 2). Dans cette
sion, en effet, la descente est la conformité finale de
l’Église militante à
l’Eglise triomphante, c’est-à-dire quand l’Eglise militante est
conformée à
l’Église triomphante parce qu’elle est dite descendre d’elle"
(p. 193).
157. Ez. 40 ss.
31.
Par
conséquent, comme il y a sept temps dans l’Ancien Testament et
sept temps dans
le Nouveau Testament, et que chacun a une triple forme ou comprend
trois
événements, le septénaire multiplié par
deux ternaires fait quarante-deux, qui
sont ces quarante-deux étapes par lesquelles [l'homme
pèlerin parvient à la
patrie, c'est-à-dire] 160 à la terre de la promesse 161.
Il est ainsi manifeste que l’Écriture décrit les
successions des temps, qui
n’adviennent pas par hasard ou par fortune, mais dans une admirable
lumière et
de nombreuses intelligences spirituelles 162.
158.
Cf. Apoc. 21, 2.
159. Gal. 4, 26.
160. Version F. Delorme (p. 193).
161. Nombr. 33, 1.
162. Version F. Delorme: "L’Écriture traite de ces faits nobles
et
remarquables, elle les décrit tous avec ordre, du commencement
à la fin du
monde. En eux, comme par certaines lumières, l’intellect est
exercé et illuminé
et les moeurs de la vie chrétienne pleinement informés"
(p. 193).
DIX-SEPTIÈME
CONFÉRENCE: Cinquième explication de la troisième
vision, qui
traite des
théories de
l’Ecriture signifiées
par ‘le fruit’, c'est-à-dire
des
considérations qui nourrissent l’intellect et la puissance
affective, et
premièrement de celles qui
nourrissent l’intellect. *
1. "La terre produisit l’herbe verte 1" etc.
Il a été expliqué 2 que la vision de
l’intelligence instruite par l’Ecriture
porte sur trois choses: les intelligences spirituelles qui sont
comprises par
"la masse des eaux 3", les figures sacramentelles par "la
germination des herbes et des arbres 4", les théories multiples
par la
multiplication des semences et la nourriture des arbres. Ces
théories
consistent dans les considérations des temps successifs, qui
sont comme une
pépinière, et dans leurs correspondances. Les autres
théories consistent dans les
considérations des nourritures salutaires, parce que "l’homme ne
vit pas
de pain seul 5".
L’homme doit considérer ce dont il se nourrit,
c’est-à-dire la parole de
l’Ecriture. C’est pourquoi "l’arbre donne du fruit 6". En effet,
l’intellect manque de nourriture et la puissance affective aussi.
2. Premièrement, il faut parler de la nourriture salutaire de
l’intellect. Mais
comme dit l’Apôtre: "c’est en premier lieu à l’agriculteur
de manger les
fruits", parce que c’est en premier lieu au prédicateur
d’être imprégné
[de la suavité des paroles divines] 8, adouci en soi avant de le
proposer aux
autres 9. Beaucoup, cependant, veulent être regardés comme
des prophètes et
être entendus comme des prophètes. Leur pain ou leur
nourriture insipide est
mal cuit et froid. Ils occupent le peuple sans grande utilité.
1.
Gen. 1, 12.
2. Cf. Hex. XIII-XVI.
3. Gen. 1, 10.
4. Cf. Gen. 1, 12.
5. Matth. 4, 4.
6. Gen. 1, 12.
7. II Tim. 2, 6.
8. Cf. la note suivante.
3.
Il faut
noter que, comme le fruit plaît au regard et au goût, au
regard par sa beauté
et son ornement, et au goût par sa douceur et sa suavité
10, de même ces
théories nourrissent l’intellect par son ornement et la
puissance affective par
sa suavité. C’est ce qu’enseigne l’Ecriture, disant: "Au
commencement, le
Seigneur Dieu avait planté un paradis de volupté, dans
lequel il plaça l’homme
11" etc. Ceci a été dit par récapitulation
après le septième jour, car
cette plantation eut lieu le troisième jour.
4. [L'Ecriture] poursuit: "Il produisit tout arbre beau à voir
et suave à
manger, l’arbre de vie au milieu du paradis et l’arbre de la science du
bien et
du mal 12", afin que l’intellect se nourrisse par son ornement et la
puissance affective par sa suavité. [La plantation est aussi la
production et la
croissance de l’Ecriture] 13. Mais l’achèvement aurait
été dans "l’arbre
de vie", si l’homme s’était gardé de "l’arbre de la
science"
La terre, [c'est-à-dire le paradis terrestre 14], donc, est
l’Ecriture qui
"produisit tout arbre beau à voir" quant à l’intellect,
"et
suave à manger 15" quant à la puissance affective,
c’est-à-dire les
multiples théories recréantes et nourrissantes. Dans le
paradis céleste, il n’y
a pas de plantation [ou de croissances nouvelles qui poussent dans
l’âme] 16,
si ce n’est les raisons éternelles, et là, bien que s’y
trouve la nourriture
[intellectuelle] des prédestinations de tous les saints, je me
réjouirai
pourtant par dessus tout de ma propre prédestination, comme
l’enseigne le
Sauveur: "Réjouissez-vous, car vos noms sont inscrits [410] dans
les cieux
17". Paul a pu parler du paradis céleste, lui qui fut ravi
jusqu’au
troisième ciel 18, mais nous, nous l’ignorons et nous parlons du
[paradis]
terrestre 19.
9. Version, F. Delorme: "L’homme est restauré lorsqu’il
considère les
paroles de l’Ecriture en tant qu’elles apportent la saveur au
goût. En effet,
l’arbre de l’Ecriture qui porte du fruit est ‘beau à voir et
suave à goûter’
(Gen. 2, 9). Mais c’est à l’agriculteur de goûter en
premier et d’être imprégné
de la suavité des divines, paroles. En effet, comment
exposera-t-il avec
su,avité les mystères de I’Ecriture, celui qui n’a
goûté aucune suavité dans
l'Ecriture pleine du suc de l’Esprit ?" (p. 194).
10. Version F. Delorme: "en effet, la langue a deux fonctions
naturelles,
dans le goût à cause de l’être, mais principalement
dans la parole à cause du
bien-être, comme on le lit au [ livre De l’âme (III, 13;
trad. J. Tricot, p. 218-219)" (p.
194).
11. Gen.2,8.
12. Gen. 2, 9.
13. Version F. Delorme (p. 194).
14. Version F. Delorme (p. 195).
15. Gen. 2, 9.
16. Version F. Delorme (p. 195).
5.
L’âme est
le paradis en laquelle est plantée l’Écriture 20, et qui
produit d’admirables
suavités et ornements, c’est pourquoi il est écrit dans
le Cantique des
cantiques: "Elle est un jardin bien clos, ma soeur, mon épouse,
un jardin
bien clos, une source scellée, tes jets d’eau sont un paradis
21". L’âme
est "un jardin", en elle sont les mystères sacramentaux et les
intelligences spirituelles, là où jaillit une source de
"jets d’eau"
spirituels, mais elle est "bien close" et "une source
scellée" parce qu’elle n’apparaît pas aux impurs mais
à ceux dont il est
dit: "Le Seigneur connaît les siens 22". La Sagesse
éternelle aime ce
jardin et s’écoule vers lui. C’est pourquoi il est dit dans
l’Ecclésiastique:
"Moi, comme le fleuve Doryx, je suis sortie du paradis 23". Il a
arrosé ce jardin, celui qui plante toutes [plantations] 24, car
celle qu’il n’a
pas plantée sera arrachée: "Toute plantation, dit-il, que
n’a pas plantée
mon Père céleste sera arrachée 25". Il est dit
ensuite: "J’ai dit:
j’arroserai mon jardin des plantations et je m’enivrerai du fruit de ma
prairie
26". Maïs il l’arrose de [son] sang dont le livre et le peuple
tout entier
sont aspergés 27, Il l’arrose aussi de la surabondance de
l’Esprit saint qui
émane de lui, que l’Ecriture reçoit et que nous trouvons
en elle.
Tels sont donc "les arbres beaux à voir et suaves â
manger" sous la
raison de fruits beaux et doux.
17. Le 10, 20.
18. Cf. LtCor. 12,2.
19. Cf. /n 3, 31.
20. Version F. Delorme: "La terre, en laquelle est plantée ce
paradis, est
l’âme" (p. 195).
21. Cant. 4, 12 s. Cf. Bonaventure, La plantation du paradis, 3 (V,
575).
‘22. 11 Tin,. 2, 19.
23. Sir. 24, 41.
24. Version F. Delorme (p. 195).
25. Matth. 15, 13.
26. Sir. 24, 42. Cf. Bonaventure, La plantation du paradis, 8 (V, 577).
27. Cf. Hébr. 9, 19.
28. Cf. Gen. 1, 12.
6.
Il faut
maintenant parler de la nourriture de l’intellect. De même, en
effet, que le
corps sans nourriture perd sa force, sa beauté et sa
santé, de même l’âme sans
intelligence de la vérité s’enténèbre,
devient infirme, difforme et instable en
toutes choses. Il faut donc la restaurer. De là vient que
l’âme vagabonde,
n’ayant pas de nourriture, court de tout côté et devient
instable. C’est pourquoi
il est écrit: "Jérusalem a péché gravement,
aussi est-elle devenue
instable 29". Tombée du paradis pour cette raison, elle erre et
"donne chacun de ses bijoux pour de la nourriture afin de retrouver son
âme 30", et c’est là une passion misérable 31. A
cause de quoi plus rien
n’est sain, à moins de fixer les pensées pour ne pas
errer dans le mal. C’est
pourquoi Jean Cassien 32, avec d’autres, vint auprès d’un saint
abbé, auquel il
se plaignit de l’instabilité des pensées, et de ce que
son intellect ne pouvait
se fixer en rien. Et l’abbé leur demanda s’ils avaient jamais
composé des vers
et si, à ce moment-là, ils y pensaient. Ils
répondirent qu’ils y pensaient tant
qu’ils ne pouvaient penser qu’avec peine à autre chose, et que,
bien au
contraire, ils y pensaient encore en dormant. L’abbé dit que
c’était à cause de
l’habitude. Ainsi faut-il prendre l’habitude d’une chose qui,
lorsqu’elle vient
dans l’âme, ne soit pas mauvaise.
7. Telle est l’Ecriture où l’on trouve, non pas une, mais
plusieurs choses où
se trouve une délectation spirituelle. Ainsi, nous ne sortons
pas du jardin du
paradis, et l’âme y demeure, travaillant et veillant et d’elle
pousse un petit
jardin délicieux dans l’âme. Dans cette seule science se
tient la délectation,
non dans les autres. Le Philosophe 35 dit que c’est une grande
délectation de
savoir que le diamètre est asymétrique au
côté. Que cette délectation soit pour
lui! Mais seulement, qu’il la mange!
29. Lam. 1, 8.
30. Lam. 1, 11.
31. Version F. Delorme: "C’est ainsi qu’à cause du
péché, l’âme est
expulsée, non seulement du paradis céleste, mais aussi du
paradis terrestre,
c’est-à-dire de l’intelligence de la vérité, et
donne ‘chacun de ses bijoux
pour de la nourriture afin de retrouver son âme’ (Lam. I, il).
Telle est la
passion très misérable de Caïn après son
expulsion: s’agiter de la tête, errer,
être blessé de flèches (cf. Pierre le Mangeur,
Hist. schol., Gen. 27-28; PL
198, 1078 ss), comme l’infirme se fait transporter violemment de lit en
lit à
cause d’un déplacement" (p. 196).
32. J. Cassien, Conférences, I, 16ss (PL 49, 506 s.; SC 42,98
ss); X, 12 s. (PL
49, 839 s.; SC 54, 93 ss).
33. Cf. Gen. 2, 5.
34. Version F. Delorme: "C’est ainsi que se développe le jardin
du paradis
de l’Écriture, afin que l’homme place en lui, le cultive et le
garde, et qu’il
fasse [ en son âme un jardin, le jardin délicieux du
paradis" (p. 196).
35. Aristote, Topiques, 1, 15 (106; trad. J. Brun, p. 23).
8.
Une
certaine lumière ou illumination jaillit de l’ dans l’intellect
joint à l’imagination,
afin que ce jaillissement reste caché au sage 36, et cela sous
douze aspects,
c’est-à-dire: au-dedans, au-dehors, au-dessus, au-dessous, en
avant, en
arrière, à droite, à gauche, en opposition, en
rond, au loin, à proximité 37.
9. L’Ecriture illumine par ses croissances. Du ‘dedans’, par des
spectacles
internes, car elle présente ces nobles spectacles spirituels que
sont
spécialement les racines de la foi. Du ‘dehors’, par des
exemples extérieurs
dont toute l’Ecriture est pleine. Si tu veux un exemple de patience,
regarde
Job et Tobie; de magnanimité, regarde David 38 contre Goliath et
Judas
Maccabées 39; un exemple de foi, regarde Abraham 40, et la
Vierge glorieuse
dont la foi dépasse la foi d’Abraham 41 car Abraham, crut
obtenir un fils d’une
vieille femme stérile, mais Marie crut que "la vierge concevrait
de
l’Esprit saint, et elle n’aurait pas conçu sans croire. Si tu
veux un exemple
de charité, vois Moïse qui a dit: "Ou bien ôte-leur
ce péché, ou bien
efface-moi du livre que tu as écrit". Si tu veux un exemple de
miséricorde, il est écrit dans l'Ecclésiastique:
"Ce sont des hommes de
miséricorde dont les bienfaits ne manquent pas 44". Si c’est de
justice,
de force, de prudence, de pureté et de toute vertu
honnête, l’Ecriture te propose
des exemples. Puisque la vertu consiste dans des actes particuliers 45,
une
règle intérieure directrice ne suffit pas, sans un
exemple particulier 46.
Aussi l’Écriture pose-t-elle les deux. Contre la colère
elle a donné cette
règle: "une réponse aimable apaise la colère 47",
vois l’exemple
d’Abigayil qui tempéra la colère de David 48. [Les
exemples de toutes les
vertus et de tous les vices se rencontrent en elle]" 49.
36.
Cf. Matth. 12, 25; Lc 10, 21. Bonaventure, Hex.
11, 17.
Version F. Delorme "L’intellect, en tant qu’il est joint à
l’imagination,
doit être ferme, pour ne pas souffrir de distraction ou
d’éparpillement, mais
rassemblé en lui-même, il devient alors efficace dans la
recherche de la
vérité" (p. 196).
37. Cf. Bonaventure, La plantation du paradis, 11 (V, 577).
38. Cf.IRoiSl7.
39. Cf. I Macc. 3-9, 22; 11 Macc. S-15.
40. Cf. Gen. 15, 2 ss; 17, 15 ss; 18, 11 ss.
41. Version F. Delorme: "qui transcende Abraham
et
les Apôtres par la foi" (p. 197).
42. Is. 7, 14. Cf. Lei,
26 ss.
43. Ex. 32, 32.
44. Sir. 44, 10.
45. Cf. Aristote, Éthique, 11, 3. 6 (trad. J. Tricot, p. 99-100,
107);
Métaphysique, I, 1 (J. Tricot, p. 69 s.).
10.
En outre,
elle illumine du ‘dessus’ par la promesse divine. L’Ecriture, en effet,
enseigne des choses qui sont supérieures. C’est pourquoi [411]
l’Apôtre dit:
"Nous savons que si la demeure de notre habitation terrestre vient
à être
détruite, nous avons dans les cieux un édifice qui est
l’oeuvre de Dieu, une
demeure éternelle qui n’est pas faite de main d’homme 50", et le
Sauveur:
"Dans la maison du Père, il y a plusieurs demeures 51". Dans le
Psaume, il est dit: "Les fils des hommes espéreront sous l’ombre
de tes
ailes. Ils seront enivrés de la graisse de ta maison, et tu les
abreuveras au
torrent de ta volupté, puisqu’en toi est la source de vie; et
dans ta lumière
nous verrons la lumière 52". Dans l’Apocalypse, il est dit ceci:
"L’Agneau qui se tient au milieu du trône, régnera sur eux
et les conduira
aux sources des eaux de la vie 53", et dans le Psaume:
"Délectations
à ta droite jusqu’à la fin 54". L’Ecriture nous
présente donc les
promesses divines.
11. En outre, elle illumine du ‘dessous’ en présentant les
tourments de
l’enfer. Il est écrit dans le Psaume: "Il fera pleuvoir sur les
pécheurs
enchaînés feu et soufre et un vent de tempête, la
part de leur coupe 55",
et dans l’Apocalypse 56: "Leur sort se trouve dans l’étang de
feu et de
soufre". "Et la fumée de leurs tourments montera dans les
siècles des
siècles". C’est ce que présente l’Ecriture du
commencement, où il est dit
que "les ténèbres étaient sur la face de
l’abîme", jusqu’à la fin.
Elle présente donc des spectacles internes, des exemples
extrinsèques, des
promesses célestes et des supplices infernaux.
46. Cf. Bonaventure,
Brevil. Prol. 5
(V, 206 b; trad. J.G. Bougerol, p. 111-113).
47. Prov. 15, 1.
48. IRois25,3ss.
49. Version F. Delorme (p. 197).
50. II Cor. 5, 1.
51. In 14,2.
52. Ps. 35, 8-10.
53. Apoc. 7, 17.
54. Ps. 16, 10.
55. Ps. 11,7.
56. Apoc. 21,8; 14, 11.
57. Gen. 1, 2.
12.
Si ceux-ci
ne te suffisent pas, mais que tu veux sortir et chercher ailleurs une
nourriture pour l’intellect, l’Ecriture te donnera encore d’autres
arbres et
d’autres fruits pour te restaurer. Elle illumine ‘vers l’avant’ par des
préceptes directeurs, ‘vers l’arrière’ par des jugements
rigoureux, ‘vers la
droite’ par d’austères consolations, ‘vers la gauche’ par des
châtiments doux
ou bénins.
[Pour marcher] 58, il faut avoir une lumière devant soi. Et, "le
précepte,
en effet, est une lampe, la loi une lumière 59" dirige vers le
ciel, c’est
pourquoi il est dit: "Si tu veux entrer dans la vie, observe les
préceptes
60", auxquels on ajoute les conseils 61. C’est ce que l’Ecriture nous
présente.
C’est pourquoi dans le Psaume 62, qui commence par "Bienheureux ceux
qui
s’avancent sans tache", il est écrit: "Donne-moi pour loi,
Seigneur,
le chemin de tes justifications" etc., et en chacun de ses versets, il
mentionne les préceptes, soit sous le nom de loi, soit sous
celui de
témoignage, soit sous celui de parole ou d’un autre nom
équivalent. Plus
encore: chez les Hébreux, tous les versets de chaque huitain
commencent par la
même lettre dans ce Psaume, ce qui ne peut être
conservé dans notre langue 63,
de sorte qu’aux vingt-deux lettres correspondent vingt-deux huitains et
que chacun
a huit versets. C’est pourquoi encore, Augustin " fut tourmenté
devant une
telle identité, qui recèle, pourtant, une grande science
et d’admirables
variétés. Augustin lui-même, en effet, vit une fois
un très bel arbre, ayant
vingt-deux branches et chacune avait huit rameaux, et de ceux-ci
coulaient des
gouttes très douces de rosée, et il comprit que cet arbre
était le Psaume qui
commence par "Bienheureux ceux qui s’avancent sans tache".
C’est pourquoi la méditation de la loi est suprêmement
nécessaire, comme
l’affirme le Psaume: "Bienheureux l’homme qui ne va pas au conseil des
impies, mais qui se plaît dans la loi du Seigneur. Il sera comme
un arbre
planté auprès des cours d’eaux 65", et comme il est
écrit dans
l’Ecclésiastique: "Ne sois pas curieux de la multitude de ses
oeuvres,
mais ce qu’il t’enseigne, médite-le toujours 66".
58. Version F. Delorme (p.
197).
59. Prov. 6, 23.
60. Matth. 19, 21.
61. Cf. Malt!,. 19, 21.
62. Ps. 118, 1 et 33. Cf. Hilaire, Sur le Psaume 118, Prol. 1 (PL 9,
501); Ambroise,
Sur le Psaume 118, 1 (PL 15, 1197).
63. Le latin comprend 23 lettres.
64. Cf. Augustin, Commentaires sur les Psaumes, Ps. 32, 8 (PL 36, 283;
CCL 38,
254).
65. Ps. 1, 1-3.
13.
En outre,
l’Écriture illumine ‘vers l’arrière’ par les jugements
rigoureux. Dieu, en
effet, porta toujours des jugements rigoureux sur les transgressions
des
préceptes 67, comme celle de Lucifer, d’Adam et de son
épouse, celle de Caïn,
celle des luxurieux sur lesquels vint le déluge, celle des
orgueilleux
[Chaldéens] 68 qui édifièrent la tour, celles des
Cananéens et d’Israël.
Pareillement, le Nouveau Testament est plein de jugements 69.
Mais le jugement est ‘vers l’arrière’, le précepte ‘vers
l’avant’ 70 Le
jugement tient compte du précepte, puisque si tu transgresses,
tu seras puni.
Si tu ne suis pas la lumière directrice, un glaive te frappera,
comme il est
écrit dans le Psaume: "Si vous ne vous convertissez pas, il
affûtera son
glaive; il a tendu son arc et l’a préparé, il a
tourné vers lui ses engins de
mort, il a fait de ses flèches des brandons 71". L’arc est le
jugement de
l’Ecriture, la rudesse du bois, l’Ancien Testament, la corde qui courbe
l’arc,
le Nouveau Testament, et les flèches, les jugements les plus
légers et les plus
durs 72. Comme dit le Psaume: "La Loi du Seigneur est pure, elle
convertit
les âmes; le témoignage du Seigneur est fidèle, il
présente aux petits la
Sagesse... Les jugements du Seigneur sont vrais, justifiés en
eux-mêmes 73 etc.
14. En outre, elle illumine ‘vers la droite’ par d’austères
consolations. Non
sans raison, elles sont appelées austères consolations et
châtiments bénins
parce que les consolations sont très périlleuses. Vois
Adam, Saül, Salomon,
Jéroboam l’idolâtre et le premier ange pour qui les
consolations temporelles et
celles de la gloire furent une occasion de ruine 74. Mais elles sont
occasion
de ruine quand elles satisfont au plaisir, tandis qu’elles n’affectent
pas
l’homme quand elles ne plaisent pas. C’est pourquoi le Christ n’a pas
voulu
avoir de consola tion temporelle, [ni que sa mère ou l’un des
siens en ait] 75,
parce que, comme dit le Psaume, "mille tomberont à ton
côté et dix mille à
ta droite 76", etc. Tu dois préférer te tenir du
côté où il y en a moins
qui tombent 77.
66. Sir. 3, 22. Version F.
Delorme:
"Ne t’applique pas à rechercher des choses plus hautes que les
préceptes" (p. 197).
67. Cf. Gen. 3-11; le livre des Juges; etc.
68. Version F. Delorme (p. 197).
69. Cf.Matth. 11, l6ss;25;etc.
70. Version F. Delorme: "Or le jugement est dit ‘en arrière’
parce qu’il
se tient après la faute, mais la lumière du
précepte se tient en avant"
(p. 198).
71. Ps. 7, 13-14.
72. Cf. Augustin, Commentaires sur les Psaumes, Ps. 7, 14 (PL 36, 106;
CCL 38,
45). Version F. Delorme: "Mais les préceptes du Nouveau
Testament sont plus
doux" (p. 198).
73. Ps. 18, 8. 10.
74. Cf. Gen. 3 ss; I Rois 8 ss;III Rois 3 ss; III Rois l2ss.
15.
En outre,
elle illumine ‘vers la gauche’ par des châtiments bénins.
C’est pourquoi le
Seigneur a permis le meurtre du très juste Abel 78. [412] Vois
Noé 79 qui
fabriqua l’arche en cent ans et y déposa tout ce qu’il avait,
alors que le
monde entier se moquait de lui. — Et [Bonaventure] 80 ici, que le roi
de
France, si on la considère selon la mesure des coudées
géométriques, ne
pourrait pas réaliser aujourd’hui une arche semblable 81.
Pareillement pour Abraham, pour Isaac et pour Jacob qui
séjournèrent en pays
étranger, et pour Joseph qui ne pouvait être exalté
sans être d’abord vendu,
incarcéré et humilié 83. Vois Moïse 84, que
Dieu devait mettre à la tête du
monde entier, combien il fut humilié: il a mené
paître les moutons d’un prêtre
pendant quarante ans. Pareillement David fut très grand aussi
longtemps qu’il
fut dans la tribulation, et il vint à régner par les
tribulations 86, mais
après, dans la prospérité, il commit beaucoup de
péchés. Pareillement Ezéchias
fut fort humilié durant son infirmité, mais ensuite il
devint orgueilleux à
l’arrivée des messagers babyloniens.
75. Version F. Delorme (p.
198).
76. Ps. 90, 7. Cf. Augustin, Commentaires sur les Psaumes, Ps. 90, 1,
9ss (PL
37, 1155 ss, CCL 39, 1261 ss). Version F. Delorme ajoute ici: "Il
enseigne
aussi d’austères consolations" (p. 198).
77. La version F. Delorme situe aussi l’exemple de Noé dans les
consolations
austères: "Noé, sans consolation et moqué par son
fils, édifia l’arche.
Comme il est écrit dans le Livre de Jérémie
[Jér. 17, 16]: ‘Je n’ai pas désiré
le jour de l’homme, tu le sais'" (p. 198).
78. Cf. Gen. 4, 8.
79. Cf. Gen. 6, 7-7, 16.
80. Cf. Hex. V, 13.
81. Cf. Augustin, Questions sur la
Genèse, q. 4 (PL 34,
549; CCL 33, 3), qui renvoie à Origène, Homélies
sur la Genèse, II, 2 (PG 12,
161-162).
82. Version F. Delorme: "maintenant et après cette vie" (p.
198).
83. Cf. Gen. 12 ss.
84. Ex. 3, 1 ss.
85. Cf. IRois l6ss.
86. La version F. Delorme poursuit: "mais après la consolation
de
l’élévation royale, il commit trois énormes
pèches, à cause de quoi le Seigneur
amena la guerre" (p. 198).
87. Cf. Is. 38 ss. IV Rois 20, 1 ss.
Vois
le très
pauvre Elie 88 qui n’avait pas de quoi manger, si ce n’est ce qu’un
corbeau lui
servait et ce que cette veuve très pauvre lui donnait, lui qui,
pourtant,
fermait le ciel 89, Jean-Baptiste 90, qui demeura sept ans au
désert et y
dormait sur les pierres. Pareillement du Christ et des Apôtres
91.
Pareillement, Paul 92 dit: "Ils ont été lapidés,
sciés, mis à l’épreuve,
ils ont péri par le glaive; ils sont allés
çà et là, sous des peaux de moutons
93", etc. Les châtiments, donc, sont très suaves, car ou
bien Dieu châtie
ou non. "Mais il châtie tout fils qu’il aime 94". Cette
proposition
est prouvée par des exemples particuliers; elle doit donc
être inférée
universellement.
16. Plus encore, l’Écriture possède des arbres pour
restaurer. Or, elle
illumine par ceux qui sont ‘en opposition’. Elle nous montre, en effet,
des
armées infinies levées contre nous, tantôt par sept
chefs 95, tantôt dans une
guerre, tantôt dans plusieurs. Cette guerre vient du jour
où "Michel et
ses Anges combattaient contre le dragon 96". Or une triple guerre nous
menace:
la guerre domestique, la guerre civile et la guerre de campagne. La
première
guerre, avec la chair, qui a beaucoup d’armées.
Cette servante est toujours prête à devenir une guerre
ouverte, comme il en fut
d’Eve 97. C’est pourquoi il est écrit: "Devant celle qui dort
contre ton
sein, garde-toi d’ouvrir la bouche 98".
17. En outre, la guerre civile est la tentation du monde. En effet,
toute
créature est un piège, car la beauté de la
créature entraîne les hommes [qui ne
remarquent pas] 100: "Vanité des vanités, tout est
vanité. Quel profit,
l’homme trouve-t-il à toute la peine qu’il prend sous le soleil
101?". Ce
dont il ne reste rien à l’homme dans la mort est vain et
inutile, et c’est
pourquoi "tout est vanité". Aussi est-il écrit dans le
Psaume:
"Ote à mes yeux la vue de la vanité 102".
88. III Rois 17, 1.
89. Sir. 48, 3.
90. Cf. Le 1, 80; 3, 1 ss.
91. Cf. Mauh. 8, 18-22; Lc 9, 57-62; etc.
92. La version F. Delorme ajoute l’exemple direct de Paul, en renvoyant
II Cor.
11, 23, puis à Il Cor. 12, 7.
93. Hébr. 11, 37.
94. Hébr. 12, 6.
95. Cf. Esther 1, 14.
96. Apoc. 12, 7. Version F. Delorme: "De ce qu’il y eut ‘un combat dans
le
ciel’, il sera toujours sur la terre" (p. 199).
97. Cf. Gen. 3, 7: "Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils connurent
qu’ils
étaient nus".
98. Mich. 7, 5.
99. Cf. Sag. 14, 11.
100. Version F. Delorme (p. 199).
18.
En outre,
il y a la guerre de campagne, ayant pour ennemis les démons qui
nous harcèlent
jour et nuit. Parfois ils nous magnifient afin que nous
présumions de nos forces,
tantôt dans la recherche de la science, tantôt dans la
recherche de la
sainteté; parfois ils rendent l’homme coléreux, et donc
diabolique, empli de
l’esprit malin: ils le font tomber dans la tristesse et le
désespoir, et ainsi
des autres [vices]. L’Ecriture enseigne à éviter [
guerre: ne pas se complaire
dans ce qui est élevé] 103. Quelle science, en effet,
enseigne à fuir les
puissances contraires? Aucune.
19. En outre, elle illumine ‘en rond’ 104, par exemple, nous ne devons
pas nous
enfuir puisque nous avons partout une protection. Nous avons, en effet,
le
Seigneur lui-même et les Anges autour de nous. C’est pourquoi il
est écrit dans
le Psaume: "Comme les montagnes l’entourent, le Seigneur entoure son
peuple 105". C’est pourquoi, à son serviteur qui criait à
cause des
bandits de Syrie qui voulaient le capturer, Elisée dit:
"Seigneur, ouvre
les yeux de ce serviteur, et le Seigneur ouvrit les yeux de ce
serviteur. Et
voilà que la montagne était couverte de chevaux et de
chars de feu autour d’Elisée
106". Jacob encore, qui craignait son frère, vit les Anges,
c’est pourquoi
il dit: "C’est le camp de Dieu 107". C’est pourquoi le Psaume dit:
"Le Seigneur est ma lumière et mon salut, qui craindrai-je 108
?". Et
ailleurs: "Sans le Seigneur qui était pour nous, à
Israël maintenant de le
il 109", etc., jusqu’à la fin.
101. Eccl. 1, 2 s. Cf.
Jérôme, Sur
l’Ecclésiaste, I, 2 ss (PL 23, 1065-1066; CCL 72, 252-253).
102. Ps. 118, 37.
103. Cf. Rom. 12, 16, repris par la version F. Delorme (p. 199).
104. La version F. Delorme a placé ici un texte, situé
à la fin du paragraphe
25 sur le manuscrit: "De plus l’Ecriture illumine ‘en rond’ par divers
entretiens. En effet, selon le Philosophe, le métaphysicien, le
dialecticien et
le sophiste s’exercent, à leur manière, sur les
mêmes choses" (p. 199).
105. Ps. 124, 2. La version F. Delorme y ajoute le Ps. 33, 8.
106. IV Rois 6, 17.
107. Gen. 32, 2.
108. Ps. 26, 1.
109. Ps. 123, 1 ss.
20.
De même,
l’Écriture illumine ‘de loin’ par les signes que sont les
figures. Or elle fait
des figures de toutes choses 110. Mais toutes les choses qui sont dans
le monde
se, ramènent à douze, qui sont les signes lointains dont
se sert l’Ecriture:
les formes célestes, les natures élémentaires, les
natures météorologiques et
les natures minérales; les natures des semences, des poissons,
des volatiles,
des êtres terrestres; les organes humains, les forces humaines,
les oeuvres
humaines et les arts humains.
21. La première donc est la forme céleste. L’Ecriture, en
effet, se sert de
tous les cieux et de toutes les étoiles. Le Psaume dit: "Les
cieux
racontent la gloire de Dieu, et l’oeuvre de ses mains, le firmament
l’annonce
111", et l’Ecclésiastique: "Le firmament des hauteurs est sa
beauté,
l’éclat du ciel est une vision de sa gloire"".
22. Les formes élémentaires, c’est-à-dire le feu,
l’air, l’eau et la terre.
L’Ecriture se sert de toutes: des natures
météorologiques, comme les nuages, la
pluie, la rosée, la neige, etc., des lumières
apparaissant dans le ciel, des
fleuves et des étangs, [413] que toutes elle utilise. Il y a
aussi les natures
minérales, les sept principaux métaux" et les pierres
précieuses, telle la
pierre d’onyx. Dans la Genèse, on lit: "Là se trouve le
bdellium et la
pierre d’onyx", et au même endroit: "l’or y naît; et l’or
de cette
terre est pur 114". Et dans l’Apocalypse les douze pierres
précieuses 115.
Il y a encore les natures des germes, comme celles des arbres, des
herbes, des
plantes, des graines, du légume graminé et des autres
produits de la terre dont
elle traite.
23. Il y a encore les natures des poissons, quand elle traite de
Léviathan 116,
des poissons et des cétacés. Il y a encore les natures
des oiseaux, comme
l’épervier, l’aigle, la colombe et le passereau, et un grand
mystère dans le
fait que seulement trois espèces d’oiseaux sont
présentées en sacrifice 117.
Elle parle encore des oiseaux de nuit et des oiseaux de jour. En outre,
elle se
sert de l’animal qui se meut sur le sol, du serpent et de la couleuvre,
ainsi
qu’il est écrit: "Fuis le péché, comme tu fuirais
la face de la couleuvre
118", car c’est ainsi que Dieu a permis que la tentation provienne du
serpent. En outre, elle se sert des renards, des chèvres, des
porcs, du cerf,
du mulet, de l’ours et du boeuf. Non sans mystère encore, trois
espèces seulement
des animaux qui se meuvent sur le sol, étaient offertes ou
sacrifiées 119.
110. L’Écriture
institue ainsi la
théologie symbolique. Cf. M. Ozilou, Un
deutéro-Bonaventure, la Symbolica
theologia de Richard Rufus de Cornouail les (à paraître).
111. Ps. 18,2.
112. Sir. 43, 1.
113. Cf. Isidore, Etymologies, XVI, 17 (PL 82, 583).
114. Gen. 2, 12 et 11. La version F. Delorme renvoie à
Éz. 28, 13.
115. Cf. Apoc. 21,
l9ss.
116. Job 40, 20 ss.
117. Lév. 1, l4 et 14, 4.
24.
En outre,
il y a les natures de l’homme 120, dont traite l’Ecriture, qui les
transfère
métaphoriquement en partie à Dieu, en partie aux Anges.
Denys 121 montre ainsi
la signification des membres humains chez les Anges. En outre, les
puissances
végétatives, sensibles et rationnelles etc., dont
l’Ecriture entière se sert.
En outre, elle traite des oeuvres humaines, comme la construction de
demeures
et de puits, la culture et le commerce, et de tous les arts
libéraux et
mécaniques. Le théologien 122 les utilise tantôt
comme arithméticien, tantôt
comme astrologue 123, tantôt comme géomètre. Tu le
verras parfois rhéteur,
parfois médecin.
25. Il y a péril dans cette [dernière]
considération: il est dangereux de
s’éloigner trop loin de la maison de l’Ecriture 124, et l’enfant
ne veut jamais
s’éloigner beaucoup de la maison 125, De même, il y a un
danger dans les
sciences qui s’étendent si loin dans leurs considérations
qu’elles ne peuvent
revenir ensuite à la maison de l’Ecriture, mais aboutissent
à la maison de
Dédale, dont elles ne peuvent sortir 126. Il est meilleur, en
effet, de tenir
la vérité que la figure. Si, moi, je voyais ta face et te
demandais de
m’apporter un clair miroir pour y regarder ta face, cette demande
serait sotte.
Ainsi en est-il des saintes Écritures par rapport aux figures
que proposent les
autres sciences.
118. Sir. 21, 2.
119. Lev. 1, 2. 10. Cf. Hex. XIV, 21.
120. "Les natures" sont les principes constituant l’homme (cf.
Bonaventure, III Sent. 22. 1.
q. 1, ad 3 (III, 450). Version F. Delorme: "la
nature
des hommes" (p. 200).
121. Denys, Hiérarchie Céleste, XV, 3 (PG 3, 332 s.;
Dion., 1002 ss; SC
58 bis, 173 ss).
122. Cf. Bonaventure, De red. art., 26 (V, 324 b; trad. P. Michaud
Quantin, p.
85).
123. Cf. Hex. IV, 15.
124. Version F. Delorme: "Dans cette onzième
considération, le danger est
que l’homme soit excessivement occupé. En effet, la vie est
brève, et il suffit
de connaître la vérité du salut, et que l’homme ne
perde pas ses jours dans des
choses superflues" (p. 200).
125. Cf. Ex. 33, 11.
126. Bonaventure écrivit Les six lumières de la
connaissance (De reductione
artium ad theologiam; V, 319 ss) pour remédier à ce
danger.
26.
En outre,
l’Écriture illumine ‘à proximité’ par les dons des
grâces qui suppléent à ce
que n’a pas l’activité humaine.
Beaucoup d’hôtes de la science, en effet, sont venus partager
notre demeure et
notre activité, mais l’activité doit y mettre un terme.
Aussi l’Ecriture
illumine ‘à proximité’. C’est pourquoi il ne faut pas
aller loin pour une chose
qui est proche, car l’Ecriture décrit les dons de l’Esprit saint
en entier, [et
c’est ici que se trouve l’achèvement de tout l’apport le
l’Ecriture en ce qui
concerne le Christ] 127. Il est écrit dans l’Evangile selon
saint Jean 128
"Jésus, fatigué du chemin, se tenait assis près
d’une fontaine",
[dont les eaux étanchent la soif] 129 puis: "Qui conque boit de
cette eau
aura soif à nouveau; mais qui boira de l’eau que je lui
donnerai, elle
deviendra en lui source d’eau jaillissant en vie éternelle".
C’est
pourquoi il faut noter deux sortes d’eau 130: l’une décrit la
connaissance
extérieure, et plus celui qui s’en abreuve boit, plus il a soif,
et l’autre
décrit la connaissance intérieure 131 dont il est dit:
"Celui qui croit en
moi, comme dit l’Ecriture, de son sein couleront des fleuves d’eau
vive. Or, il
parlait de l’Esprit saint que devaient recevoir ceux qui avaient cru en
lui
132". Ces fleuves sont "les eaux des sources du Sauveur 133",
c’est-à-dire les connaissances des grâces qui nourrissent
les âmes.
27. Conformément à ces mystères 134, se situent le
mystère de "l’arbre de
vie" et le mystère de "l’arbre de la science du bien et du mal
135", car celui qui ne recherche que la connaissance goûte de
"l’arbre de la science du bien et du mal". Et cela est signifié
en
Isaïe: "Puisque ce peuple a méprisé les eaux de
Siloé qui coulent avec
silence, et a tremblé devant Raçôn et le fils de
Remalyahu, eh bien! voici que
le Seigneur fait monter contre eux les eaux du fleuve, puissantes et
abondantes
136".
127. Version F. Delorme
(p. 201).
128. Jn 4, 6 et 13-14.
129. Version F. Delorme (p. 201).
130. Version F. Delorme: "l’eau est la connaissance de la
vérité" (p.
201).
131. Version F. Delorme: "qui cherche à goûter et refait
intérieurement
par les dons des grâces, et est signifié par les eaux de
Siloé, ‘qui coulent
dans le silence’ (Is. 8, 6). Mais beaucoup abandonnent ces eaux, comme
il est
écrit dans le Livre d’Isaïe..." (p. 201).
132. Jn 7, 38 s. Cf. Grégoire, Morales, XIX, 6, 9 (PL 75, 100
s.; CCL
143 A, 961 s.).
133. Is. 12, 3.
134. Cf. Hex. XVII, 5.
135. Gen. 2, 9.
Comme
le dit
Jérôme 137, les eaux de Siloé coulent avec un grand
murmure. Aussi est-il
manifeste qu’un autre intellect est ici [à l'œuvre]. Ces eaux
"qui coulent
avec silence" sont la sainte Ecriture qui ne peut être
étudiée que dans le
silence, où se produit l’illumination. Pour signifier cette
vérité, il est dit
à l’aveugle: "Va te laver à la piscine de Siloé,
ce qui veut dire
‘Envoyé"", car ces eaux sont par révélation. Mais
il faut [414]
d’abord enduire les yeux d’une boue faite de crachat et de
poussière: la salive
est la Sagesse; la poussière, la chair du Christ; la boue, la
foi au mystère de
l’incarnation.
Mais ceux qui cherchent Raçôn et le fils de Remalyahu,
sont ceux qui cherchent
les sciences extérieures. Pour cette raison, le prince des
Assyriens les
dominera, le Seigneur l’a voulu 139rn Il faut noter ici que les fils
d’Israël
s’emparèrent par un vol des vases d’argent de l'Egypte 140, et
que par la suite
le Seigneur ne voulut jamais qu’ils y retournent.
28. Et [Bonaventure] dit: Croyez-moi: un temps viendra, où les
vases d’argent
ou d’or, c’est-à-dire les arguments, perdront leur valeur. Il
n’y aura plus de
défense par la raison, mais seulement par l’autorité.
C’est pourquoi le Sauveur
141, pour signifier cela, ne s’est pas défendu durant la
tentation par la
raison, mais par les autorités, alors qu’il aurait très
bien su le faire par
les raisons. En effet, il signifiait ce qui adviendrait à son
corps mystique
dans la tribulation à venir.
[Telles sont les douze illuminations intellectuelles dans le paradis de
l’âme
humaine, de telle sorte que la onzième est "l’arbre de la
science du bien
et du mal", et la douzième "l’arbre de vie"] 142
136. Is. 8, 6 s.
137. Jérôme, Sur Isaïe, III, 8 (PL 24, 116-117; CCL
73, 113).
138. Jn 9, 7. Cf. Glose ordinaire (PL 114, 395), Augustin, Sur
l’Évangile de
Jean, tr. 44, 2 (PL 35, 1714; CCL 36, 382; BA 73 B, 11-13).
139. Cf. Is. 8, 7. Version F. Delorme: "Ces eaux, à savoir la
connaissance
extérieure, qui tient plus de la curiosité que de
l’utilité, signifie ‘l’arbre
de la science du bien et du mal’ (Gen. 2, 9), et la connaissance
intérieure
signifie: l’arbre de vie’. Le Seigneur envoie à ces eaux,
à savoir à la
connaissance Intérieure, comme il est écrit dans
l'Evangile de Jean (Jn 9, 11):
‘Va à la piscine de Siloé’, c’est-à-dire à
la connaissance intérieure des
Écritures, qui est ‘avec silence’ (Is. 8, 6’), parce qu’elle se
produit par
révélation" (p. 201).
140. Ex. 3, 22; 11,2; 12,36.
141. Cf. Matth. 4, 1-10.
142. Version F. Delorme qui cite Gen. 2, 9, (p. 201).
DIX-HUITIÈME
CONFÉRENCE: Sixième explication de la troisième
vision, qui traite
des théories de l’Ecriture signifiées par le 'fruit’,
particulièrement en tant
qu'elles nourrissent la puissance affective. *
1.
"La terre
produisit l’herbe verte 1" etc.
Il a été dit plus haut 2 que ces théories se
ramènent à une double
considération: la considération des temps successifs et
la considération de
leur mutuelle correspondance dans le gouvernement du monde, et qu’elles
sont
ainsi comprises par ‘les semences’. Elles consistent encore dans la
considération des attentions salutaires ou des réfections
par lesquelles l’âme
est restaurée, et sont ainsi comprises par ‘fruit’. [Or ce fruit
était beau,
savoureux: en effet, "la femme vit un arbre savoureux à manger
et beau à
voir"] 3. Ce fruit est beau selon que l’intellect est nourri par lui,
et
savoureux selon qu’il restaure la puissance affective.
Mais cette réfection est aussi ordonnée à autre
chose. Il a été dit combien
l’intellect [415] est illuminé par ces théories, afin de
procéder ensuite,
comme il est nécessaire, à la dégustation de leur
fruit. Comme dit Grégoire,
"celui qui travaille seule ment pour savoir de quoi et comment l’on
parle,
demeure intérieurement vide de dévotion interne 4",
puisqu’il est de venu,
selon l’Apôtre, "un airain qui sonne ou une cymbale qui retentit
5".
2. L’intellect, donc, comme il a été dit 6, est
illuminé de douze manières. [Or
il commence ‘au-dedans’, parce que cela appartient à la foi.
Sans cette
illumination, en effet, les autres ne sont rien. Avec elle, ces
illuminations
viennent de Dieu et conduisent à Dieu. Lorsque, en effet, il est
dit: "Au
commencement, Dieu créa le ciel et la terre", etc., et:
"l’Esprit de
Dieu était sur les eaux 7", on comprend le mystère de la
Trinité, de
l’incarnation, de la rédemption et de la glorification, ce qui
confirme la
manière dont les merveilles, qui concernent les articles de foi,
courent par
toute l’Ecriture. Ensuite par les deux antithèses ‘en avant’,
‘en arrière’,
etc., l’intellect est illuminé quant à soi] 8. Mais nous
voulons, mieux
qu’auparavant, parler des quatre dernières manières, de
telle sorte que ce qui
était exposé en onzième lieu, vienne en
douzième lieu.
1. Gen. 1, 12.
2. Hex. XV-XVII.
3. Version F. Delorme qui ce Gen. 3, 6 (p. 202).
4. Grégoire, Homélies sur l’Evangile, II, 40, 3 (PL 76,
1303).
5. I Cor. 13,1.
6. Cf. Hex. XVII, 16-26.
Celles-ci,
donc, dont se sert l’Ecriture et qui illuminent l’âme, sont donc
au nombre de
quatre: ‘directement’, les chefs des citoyens, qui sont les esprits
hiérarchiques; de même, ‘obliquement’, les luttes des
ennemis, comme il est
manifeste à propos des trois ennemis; ‘à
proximité’, les dons des grâces, et
‘au loin’, les signes des figures. Celle-ci est la dernière
illumination parce
qu’elle inclut les précédentes, à laquelle
concourent: les formes célestes,
élémentaires, météorologiques et
minérales, les natures des germes, des
poissons, des oiseaux et des êtres qui se meuvent sur la terre,
les membres humains
et les puissances humaines, les oeuvres et les arts humains, de tous
ceux dont
l’âme s’élève à la louange de Dieu. Cet acte
est celui de la puissance
affective qui est de redresser l’intellect.
3. Il est vrai que le danger de "l’arbre de la science du bien et du
mal" pèse sur tout cela, si bien que, "l’arbre de vie
abandonné,
c’est-à-dire la suavité de la puissance affective,
l’âme est projetée vers
d’autres sciences, et qu’elle s’éloigne tant qu’elle ne peut
revenir. Elle se
trouve alors exclue des délices du paradis et ne goûte pas
de "l’arbre de
vie 9". Manger de "l’arbre de vie", c’est se nourrir de ces
illuminations, afin que l’homme ne recherche rien d’autre que
l’intelligence de
la vérité, l’affection de la piété et la
délectation de la suavité ou
consolation de la contemplation.
7. Gen. 1, 1 et 2.
8. Version F. Delorme (p. 202).
9. Gen. 2, 9.
Mais,
quand
l’homme est oublieux de celles-ci et se délecte dans
l’étude et la curiosité,
son seul but est de savoir. De là, naît l’orgueil de la
vanité, quand il
méprise les autres, suivi des querelles de rivalité, car
il s’estime méprisable
quand quelqu’un lui répond, mais est toujours armé contre
ceux qui lui
résistent. Ainsi la vraie [et tranquille] 10 vie est
arrachée à l’homme, comme
elle le fut à Adam ou plus encore à sa femme, qui fut
curieuse et voulut être
comme Dieu. Pour cette raison "ils se firent des pagnes 11" et
reportèrent la faute l’un sur l’autre: Adam sur Dieu qui lui
avait donné une
telle épouse, et la femme sur le serpent 12. Ces illuminations,
par conséquent,
doivent pénétrer la puissance affective pour redresser
l’intellect.
4. Dans ce jardin, la déambulation est multiple, car s’il ne te
plaît pas de
t’arrêter au premier, passe au deuxième, et ainsi de
suite. L’homme est ainsi
entoure des fruits du pommier, c’est pourquoi il est écrit dans
le Cantique des
cantiques: "Soute nez-moi de fleurs, entourez-moi de 13", et dans le
Psaume: "Sa vérité t’entourera d’un bouclier 14". De
même, donc, que l’intellect
est ordonné à la puissance affective et que la foi est le
chemin vers la
charité, de même ces illuminations doivent passer dans la
puissance affective,
afin que l’intellect spéculatif devienne pratique 15.
5. De ces douze modes naît un triple fruit: des quatre premiers,
le fruit de la
grâce, des quatre médians, le fruit de la justice, et des
quatre derniers, le
fruit de la sagesse. De ces fruits, il est écrit dans le
Deutéronome: "Sa
terre est bénie du Seigneur", est-il dit de Joseph, "des fruits
du
ciel et de la rosée, et de ceux de l’abîme souterrain; des
fruits du soleil et
de la lune, du sommet des montagnes antiques, des fruits des collines
éternelles, des biens de la terre et de toutes ses richesses 16"
Il saisit ce triple fruit, ou traite de ces illuminations, selon
qu’elles
engendrent les fruits qui restaurent, selon que ce triple fruit
provient du
Christ. C’est pourquoi il est écrit dans le Cantique des
cantiques: "Comme
le pommier entre les arbres des forêts, ainsi mon
bien-aimé parmi les jeunes
hommes. À son ombre désirée je me suis assise, et
son fruit est doux à mon
palais 17".
10. Version F. Delorme (p.
203).
11. Gen. 3, 4. La version F. Delorme poursuit ainsi: "puisqu’ils
n’avaient
pas de quoi rendre à Dieu. C’est ainsi que les chicaneurs se
défendent toujours
en tout ce qu’ils peuvent dire de vrai ou de faux. Par
conséquent, ces
illuminations doivent non seulement demeurer dans l’intellect, mais
passer dans
la puissance affective, afin que l’intellect spéculatif devienne
pratique"
(p. 203).
12. Cf. Gen. 3, 12-13.
13. Catit. 2, 5.
14. Ps. 90, 5.
15. Cf. Bonaventure, II Sent. 24. 1. 2. q. 1, ad 2 (II, 558); Hex. V, 12.
16. Deut. 33, 13-16.
6.
Du fruit de
la grâce, il est écrit dans le Psaume: "Le Seigneur
donnera la bonté et
notre terre donnera son fruit du fruit de la justice dans le Cantique
des
cantiques’ du fruit de la sagesse dans le Livre des Proverbes: "Ses
premiers et très purs fruits 20".
Ces fruits, donc, proviennent du Christ, de la
bénédiction de Joseph, qui
produit "les fruits du ciel et de la rosée et de l’abîme
souterrain
21", c’est-à-dire les charismes des grâces à la
façon de la rosée dans les
coeur humiliés.
7. Par "les fruits du soleil et de la lune" et "du sommet des
montagnes 22", se comprend l’exercice d’une parfaite justice qui
consiste
en ce que l’homme s’exerce à accomplir les commandements de
Dieu, selon l’état
de sujet, de prélat et de contemplation. "Des fruits du soleil"
se
comprend quant aux mérites de la justice de celui qui
préside; "des fruits
de la lune" quant aux mérites de la justice de celui qui
obéit; par
"des fruits du sommet des montagnes" est comprise la sublimité
des
hommes apostoliques qui maintiennent la vie que Dieu a donnée au
paradis: [
rien posséder si ce n’est Dieu] 23. En effet, si l’homme n’avait
pas péché, il
n’y aurait eu aucune division des champs et toutes choses seraient
restées
communes.
8. Par "les fruits des collines éternelles", on comprend la
sagesse
ou le fruit de la sagesse qui consiste dans la contemplation des
raisons
éternelles et dans la considération des sublimes esprits
célestes. Comme dit le
Psaume "Tu illumines admirablement du haut des montagnes
éternelles, tous
les insensés sont tourmentés en leur coeur" etc. "Des
biens de la
terre" quant à la considération des divines
condescendances [416] dans les
ordres des Eglises 27. "De ce qu’elle produit 28" quant à la
conjonction de l’Eglise militante et de I’Eglise triomphante, de la
façon dont
le Seigneur "a posé sa fin dans la paix 29", c’est-à-dire
quand il
déclarera "la paix comme un fleuve 30".
17. Cant. 2, 3.
18. Ps. 84, 13.
19. La citation manque. La version F. Delorme écrit: "Du second
fruit, il
est écrit dans la lettre canonique de Jude" (p. 204), mais ne
donne aucune
citation. Mais peut-être faut-il lire. Jacques, cf. Jac. 3, 18.
De fait, le
développement sur la justice en Hex. XVIII, 7, cite L)eut. 33,
13.
20. Prov. 3, 14 d’après la Vulgate.
21. Deut. 33, 13.
22. Cf. Deut. 33, 14.
23. Version F. Delorme (p. 204).
24. Deut. 33, 15.
25. Ps. 75, 5-6. Cf. Itin. 3, 7 (V, 306 a; trad. H. Duméry, p.
71), où cette
citation sert de ligne de démarcation entre la sagesse acquise
grâce à la foi
et ceux qui ignorent le sens des choses, autrement dit les
insensés (cf. Ps.
13, 1; 52, 1-2).
9.
C’est ainsi
que ce fruit provient triplement du Christ 31, car Jésus-Christ
est le Fils de
Dieu: parce qu’il est ‘Jésus 32’, de lui provient le fruit de la
grâce, parce
qu’il est ‘Christ’, le fruit de la justice et parce qu’il est ‘Fils de
Dieu’,
le fruit de la sagesse.
En effet, toutes les considérations proviennent du Christ et
reconduisent au
Christ. Si tu considères les spectacles intérieurs des
lumières: ils te
reconduisent au Christ. Si tu en viens aux exemples: le suprême
modèle de
toutes les vertus est dans le Christ. Situ considères la
patience de Job, celle
du Christ est plus grande: "Vous avez entendu parler de la patience de
Job
et vous avez vu la fin du Seigneur 33", dit [Jacques] En effet, les
étoiles ne sont rien en comparaison du soleil. Si tu en viens
aux récompenses
éternelles: nous n’en aurons que par le Christ, comme il est
écrit dans
l’Evangile selon saint Jean: "La vie éternelle, c’est qu’ils te
connaissent, toi, le seul véritable Dieu, et celui que tu as
envoyé,
Jésus-Christ". Si tu en viens aux tourments perpétuels:
sans la main du
Christ qui te tient, tu ne serais pas libéré. En effet,
l’enfant qui craint de
tomber dans un précipice se rapproche davantage de sa
mère, car si le sang du
Christ ne t’a pas libéré, tu ne pourras être
sauvé.
10. Si tu considères les préceptes: "Mon précepte
est que vous vous aimiez
les uns les autres 36". Si c’est au sujet du jugement: [le Christ,
notre
ami, sera notre juge] 37. Le Christ a le pouvoir de juger, et nous
devons
librement désirer ce jugement car il nous aime. C’est pourquoi
nous devons lui
dire: "Seigneur, tu dois nous juger, mais fais que ton sang satisfasse
pour nous".
26. Deut. 33, 16.
27. C’est-à-dire des Églises célestes
(Église triomphante) et terrestre (Eglise
militante). La version F. Delorme écrit: "quant à la
considération des
divines condescendances dans les dispositions des églises dans
la hiérarchie
ecclésiastique" (p. 204).
28. Deut. 33, 16.
29. Ps. 147, 14. La version F. Delorme (p. 204) cite plus
précisément le texte
biblique: "Celui qui a posé la paix sur tes frontières".
30. Is. 48, 8.
31. Hex. XVIII, 9-13 (le Christ), puis 14-25 (la puissance affective),
reprennent les diyisions d’Hex. XVII, 9-28 (la puissance intellective)
qui
proviennent de l’Ecriture.
32. La version F. Delorme ajoute: "c’est-à-dire Sauveur" (p.
204);
cf. Maul,. 1, 22.
33. Cf. Jac. 5, 11. Telle en a toujours été
l’interprétation de Bonaventure,
cf. Serm. théol. 11, 32 (V, 548; trad. J. de Dieu, IV, 344).
34. Jn 17, 3.
35. La version F. Delorme poursuit: "sans garder ta force pour le
Christ"
(p. 205).
11.
Si tu
considères les consolations austères: on ne les voit pas
dans le Christ de la
même manière que dans les autres, parce que les
consolations ne furent jamais
pour lui un danger, et qu’il ne posséda pas de consolations
temporelles. Il
mêla, en effet, l’amertume aux consolations et la peine à
la jouissance, car
son âme, toujours unie à la Divinité, était
souverainement délectée. Pourtant,
lui-même y mêla l’amertume, la pauvreté et la croix,
et, à l’inverse il mêla
aux châtiments des consolations, en lesquelles il était
souverainement délecté.
C’est pourquoi, â l’exemple du Christ, aux temps de la
consolation est à
joindre la crainte, et aux temps de la tristesse, la consolation; et
à
l’exemple aussi du bienheureux François 38, qui, lorsqu’on
l’honorait, disait à
son frère qu’il n’y avait là rien d’avantageux, mais
qu’ils s’enrichissaient
lorsqu’ils recevaient des injures, [nous devons "au jour du malheur
nous
souvenir des bienfaits et au jour du bonheur nous souvenir des maux"]
39.
12. Si tu considères ‘directement 40’ les chefs des citoyens: le
hiérarque
principal est le Christ. Si c’est au sujet des luttes, bien que les
Anges et
les Saints aident, comme dit le Psaume: "Je levai mes yeux vers les
monts,
d’où viendra mon se 41", le principal lutteur, cependant, c’est
le Christ.
C’est pourquoi il est écrit dans le Psaume: "Je gardais le
Seigneur devant
moi sans relâche, puisqu’il est à ma droite, je ne tremble
pas 42", et de
plus dans les Actes des Apôtres: "Je vois les cieux ouverts et le
Fils de
l’homme assis à la droite de Dieu 43". Si tu considères
la grâce: elles
viennent toutes "du trône de Dieu et de l’Agneau 44". "J’ai
vu", dit Jean, "un fleuve qui jaillissait du trône de Dieu et de
l’Agneau". Si tu considères les signes des figures: tous se
réfèrent au
Christ, et tous restent obscurs si le Christ n’ouvre pas les sceaux.
C’est
pourquoi toutes les considérations renvoient au Christ 45.
36. Jn 15, 12.
37. Version F. Delorme (p. 205).
38. Légende de Pérouse, 83 (trad. D. Vorreux, dans Saint
François d’Assise,
Documents, p. 956). Cf.
Bonaventure, Leg. Ma). VI, 6: "Parce qu’il
préférait
pour lui comme pour ses frères l’humilité à tous
les honneurs, il fut jugé par
Dieu qui aime les humbles, digne de la suprême
élévation..." (VIII, 521
a; trad. D.
Vorreux, id., p. 636). Son sommet est ‘la joie parfaite’ (Les Fioretti,
8;
trad. A. Masseron, id., p. 1200-1203; cf. Saint François,
Ecrits, SC 285, 121).
39. Version F. Delorme qui cite Sir. 11, 27 (p. 205).
40. "Directement" se substitue à ‘en rond’ de Hex. XVII, 8 et
19,
puisque le Christ hiérarchise maintenant définitivement
l’âme, en envahissant
la puissance affective. Cette distinction peut s’appuyer sur Denys, cf.
Noms
Divins, IV, 9 (P0 3, 705 ab; Dion., 190-192; trad. M. de Gandillac, p.
102-103).
41. Ps. 120, 1.
13.
Le fruit
de la grâce provient donc du Christ. Or ce fruit est quadruple:
affermir l’âme
par la foi, la sanctifier par l’amour divin, la surélever par
l’espérance,
l’incliner par la crainte divine 46.
Du premier, l’Apôtre dit: "Il est bon que le coeur soit affermi
par la
grâce, non par des aliments 47". Les Juifs s’affermissaient par
des
aliments. Du deuxième, Pierre dit: "A cause de quoi, ceignez les
reins de
votre âme, soyez sobres et espérez pleinement en la
grâce qui doit vous être
apportée par la révélation de Jésus Christ
48". En effet, la
sanctification consiste en ce que les vertus [cognitives et affectives]
49 qui
sont "les reins de l’âme", sont transportées en Dieu 50.
Du
troisième, il est écrit dans la Lettre à Tite:
"Justifiés par sa grâce,
nous sommes héritiers selon l’espérance de la vie
éternelles 51". Et dans
la Première lettre de Pierre: "Béni soit le Dieu et
Père de Notre Seigneur
Jésus-Christ qui selon sa grande miséricorde nous a
engendrés de nouveau pour
une vive espérance 52". Du quatrième,
l’Ecclésiastique dit: "Plus tu
es grand, plus tu dois t’humilier en toutes choses 53".
42.
Ps. 15, 8.
43. Act. 7, 56.
44. Apoc. 5, 5.
45. Version F. Delorme: "Par conséquent,
de même que
les étoiles ne sont pas vraiment lumineuses par rapport au
soleil ni ne sont
comparables, de même ces considérations selon qu’elles se
trouvent dans le
Christ et en flous" (p. 205).
46. Version F. Delorme: "Le premier acte se fait par la divine foi, le
deuxième par le divin amour, le troisième par la divine
espérance et le
quatrième par la divine crainte" (p. 206).
47. Hébr. 13, 9.
48. I Pierre 1, 13.
49. Version F. Delorme (p. 206).
50. Cf. Bonaventure, Itin. VII, 4 (V, 312 b; trad. H. Duméry, p.
103).
51. Tite 3, 7.
52. I Pierre 1, 3.
53. Sir. 3, 20.
14.
[Les
quatre premières considérations disposent aux quatre
actes de la grâce] 54. Par
‘les spectacles des lumières’, l’âme est disposée
à l’acte premier de la grâce
55. En effet, plus l’Ecriture est comprise, plus la foi
s’accroît, et produit
ainsi la restauration de la puissance affective.
Les exemples des Saints disposent à la sanctification de
l’âme, qui est le
deuxième acte de la grâce. Parmi tout ce qu’on lit de
Joseph 56, ceci plaît,
qu’il observe la fidélité envers son maître, alors
que, pourtant, sa maîtresse
était très belle et le menaçait. Pareillement pour
David 57 bien qu’il ait fait
beaucoup de choses qui entraînent à l’imitation, ce qui
plaît le plus [en lui],
c’est que pouvant tuer Saül, il ne le fit pas. Lui qui, cependant,
[417] comme
le dit Augustin 58, ne craignait ni Dieu ni l’homme! Ni l’homme,
puisque tous
dormaient; ni Dieu, puisque [Saül] était
réprouvé et que David était roi selon
la vérité, — et pourtant il le laissa partir par
charité! Cette charité demeura
pareillement chez tous les Saints, [et si quelques-uns
tombèrent, ils firent
pénitence] 59. C’est pourquoi, comme dit Jérôme 60,
si la chute de David te
déplaît, que te plaise sa pénitence, et retiens-en
que nul ne doit désespérer
de sa chute et que nul ne doit présumer de sa position, [comme
on le voit en de
nombreux passages, si l’on considère les exemples de plusieurs
innocents comme
Abel] 61.
15. La grâce qui surélève est obtenue par
l’espérance. Comme dit le Psaume 62:
"Qu’ai-je dans le ciel et loin de toi qu’ai-je voulu sur la terre ?
Dieu
de mon coeur et ma part, Dieu à jamais", et ailleurs: "J’ai dit:
tu
es mon espérance, ma part dans la terre des vivants", afin de
tout
réserver pour cette patrie, "car la légère
tribulation d’un instant nous
prépare un poids éternel de gloire 63". Le Seigneur, en
effet, garde les
délectations à sa droite: "Les délectations
à ta droite jusqu’à la fin
64", et à sa gauche, il a "richesse et gloire 65", et
consolations temporelles. Or, nous devons nous placer à sa
droite, comme dit le
Psaume: "Ta droite me soulève 66", Seigneur. Par
conséquent, les
récompenses disposent au troisième acte de la
grâce.
54. Version F. Delorme (p.
206).
55. Version F. Delorme: "l’âme est disposée à la
foi" (p. 206).
56. Cf. Gen. 39, 7 ss.
57. Cf. I Rois 24,
Sss;26, 5ss.
58. Cf. Augustin, Lettre 43 (162), 8, 23 (PL 33,
171);
Sermon 279 (24) 5 (PL 38, 1278); Cité de Dieu, XVII, 6, 2 (PL
41, 536; CCL 48,
566; BA 36, 389).
59. Version F. Delorme (p. 206).
60. Jérôme, Lettre 77 (30) 4 (PL 22, 692 s.).
61. Version F. Delorme (p. 206).
62. Ps. 72, 25-26 et 141, 6.
63. II Cor. 4, 17.
64. Ps. 16, 10.
65. Prov. 3, 16.
Pareillement,
la quatrième considération, c’est-à-dire celle des
tourments infernaux, fait
obtenir la grâce qui incline [ à la crainte divine] 67.
16. Pareillement, il y a quatre actes de justice: faire le bien, fuir
le mal,
craindre la prospérité et porter l’adversité.
Des deux premiers, le Psaume 68 dit: "Fuis le mal et fais le bien. Les
yeux du Seigneur sont sur les justes", et: "La face du Seigneur est
sur ceux qui font le mal". Du troisième, [il est écrit
dans le Livre des
Proverbes] 69: "Bienheureux l’homme qui garde toujours la crainte dans
la
prospérité". C’est pourquoi le juste supplie de ne pas
tomber, et, s’il
vient à tomber, de se relever, "car le juste tombe sept fois et
se
relève". Du quatrième, il est écrit dans le Livre
des Proverbes: "Le
juste confiant sera comme un lion sans 70" Et [dans l'Evangile selon
saint
Matthieu]: "Bienheureux ceux qui sont persécutés pour la
justice 71. Et
[dans l’Ecclésiastique]: "Combats pour la justice au profit de
ton âme,
combats jusqu’à la mort pour la justice 72".
17. Ces fruits naissent de ces quatre considérations
médianes, c’est-à-dire
‘vers l’avant’, ‘vers l’arrière’, ‘vers la droite’ et ‘vers la
gauche’, en
sorte que selon Denys 73, l’âme se meut circulairement,
droitement et de
manière courbe. Et Richard dit que certains oiseaux volent vers
le haut,
certains vers le bas, certains circulairement, certains vers l’avant,
etc. Il
en va ainsi de l’âme dans ces considérations 74.
18. A partir de la première considération, [à
savoir ‘vers
66. Ps. 62, 9.
67. La version F. Delorme est plus explicite: "la grâce qui
incline l’âme
à la divine crainte, parce que, de même que
l’espérance croissant, croît la
grâce qui élève, la crainte croissant, croît
la grâce qui incline" (p.
207).
68. Ps. 33, 15-16 et 17.
69. Prov. 28, 14 et 24, 16.
70. Prov. 28, 1.
71. Matth. 5, 10.
72. Sir. 4, 33.
73. Denys, Noms Divins, IV, 8-9 (PG 3, 704 d;
Dion.,
189-192).
74. La citation est imprécise. Isidore a pu fournir la base
zoologique dans
Étymologies, XII, 7 (PL 82, 459-469), Hugues de Fouilloy
(Ps-Hugues de
Saint-Victor), l’interprétation allégorique dans Sur les
bêtes, III, 27 (PL 177,
15 ss) et Richard de Saint-Victor l’application à la vie
spirituelle, Benjamin
major, V, 2 ss (PL 196, 169 ss).
l’avant’]
75,
on obtient le premier acte, c’est-à-dire faire le bien par la
direction des
préceptes, comme il est écrit: "Si tu veux entrer dans la
vie, garde les
préceptes 76". En effet, la considération des lois de
Dieu [qui se
tiennent en avant et sont comme une lampe et une lumière, pousse
puissamment
l’âme] 77 à pratiquer le bien. "Le précepte du
Seigneur est droit" en
soi, car la justice n’est rien d’autre que la droiture 78. Mais la
droiture par
soi est dans la loi, et la droiture par participation chez celui qui
l’observe.
Il faut donc considérer, accepter et aimer les préceptes
divins. Si Adam et Eve
avaient agi ainsi, ils ne seraient pas tombés 79. Fais ainsi, tu
seras
transformé par l’amour 80.
19. De la deuxième considération, [à savoir ‘vers
l’arrière’] 81 naît un fruit
de justice, qui est de fuir le mal, c’est-à-dire par les
jugements sévères.
L’Ecclésiastique dit: "Ne sème pas le mal dans les
sillons de l’injustice,
de crainte que tu ne récoltes sept fois plus 82". En effet, nul
ne veut
récolter la zizanie ou l’ivraie parce que, comme il est dit dans
le
Deutéronome, "les plaies seront proportionnées à
la faute 83". La
considération des jugements fait donc fuir le mal.
20. De la troisième considération, c’est-à-dire
[comment l’Ecriture illumine]
84 grâce aux consolations austères, naît un fruit de
justice, qui est de
craindre la prospérité. L’homme, en effet, qui a
reçu des honneurs, fuit parce
qu’il craint de tomber dans la faute. [Ces vices engendrent des vers]
85, car
dans certains grains se trouve un ver: dans le grain des honneurs,
l’orgueil;
dans le grain des richesses, l’avarice; dans le grain des
délices, la
concupiscence. Il y a certains fruits, en effet, qui sont
aussitôt mangés par
les vers, comme les cerises en Italie M. Il y en a qui paraissent
très bons,
mais le ver est à l’intérieur.
Par contre, par les doux châtiments on montre le quatrième
fruit de justice,
qui est de porter patiemment l’adversité: vois Paul, vois
Laurent, [les
martyrs, et par-dessus tous la vierge, la Mère du Seigneur,
travaillant en
exil, pèlerine en Egypte durant sept ans avec un beau
tout-petit, et tu auras
horreur des jouissances humaines, à savoir le lit, la nourriture
et le
vêtement, ce que les jouissances recherchent] 87.
21. Pareillement, le fruit de la sagesse naît des quatre
dernières antithèses,
et comprend quatre actes, car la sagesse conforte, lutte, contemple et
loue
88." Elle conforte dans le bien, comme dit l’Ecclésiaste: "La
sagesse
rendra le sage plus fort que dix princes de la cité". Elle lutte
aussi
contre le mal, c’est pourquoi l’Ecclésiaste dit: "La sagesse est
meilleure
que l’arme de guerre 89", et qu’il est écrit dans le Livre de la
Sagesse:
[418] "Il lui donna de vaincre dans un rude combat pour qu’il sût
que la
sagesse est plus puissante que tout", [est-il dit de Jacob] 90. Elle
contemple aussi le bien suprême, comme il est écrit dans
le Livre de la
Sagesse: "Elle est, en effet, plus belle que le soleil 91" et produit
pour l’âme la saveur et l’union. Elle loue enfin le Dieu de
toutes choses,
[comme il est écrit au dernier chapitre de
l’Ecclésiastique: "Je
glorifierai celui qui m’a donne la sagesse"] 92. Ce fruit est conjoint
à
la gloire.
Tels sont l’oeuvre, la récompense et le fruit 93: nous verrons,
nous aimerons
et nous louerons 94.
22. Ces quatre fruits naissent par ordre. La considération ‘de
manière directe’
par les chefs des citoyens, dispose au premier acte de la sagesse en
une armée
terrible, ordonnée, et dans les choeurs de vierges 95.
75. Version F. Delorme (p.
207).
76. Matth. 19, 17.
77. Version F. Delorme (p. 207).
78. Cf. Anselme, La vérité, XII (PL 158, 480; éd.
Schmitt, I, 192).
79. La version F. Delorme poursuit ainsi: "C’est pourquoi le
mérite, par
lequel l’âme mérite dans l’observance des lois, est juste.
L’âme mérite aussi
tantôt circulairement, tantôt vers le haut, tantôt
vers le bas, comme certains
oiseaux qui, selon Richard volent vers le haut, certains vers le bas et
d’autres circulairement" (j’. 207).
80. Cf. Hugues de Saint-Victor, De arrha animae (PL 176, 954 bc).
81. Version F. Delorme (p. 207).
82. Sir. 7, 3.
83. Deut. 25, 2.
84. Version F. Delorme (p. 208).
85. Version F. Delorme (p. 208).
86. La version F. Delorme poursuit: "et comme les blés de Styrie
et de
Moravie, qui, d’après l’observation annuelle, engendrent
aussitôt certains
petits insectes ailés qui s’envolent des grains vides" (p. 208).
87. Version F. Delorme (p.
208).
88. Eccl.7, 20.
89. Eccl.9, 18.
90. Sag. 10, 12, commentée par la version F. Delorme (p. 208).
91. Sag. 7, 29. La version F. Delorme cite Sag. 8, 1: "Elle
s’étend avec
force d’un bout du monde à l’autre et dispose tout suavement";
il
appartient à la sagesse de contempler toutes choses" (p. 208).
92. Sir. 51, 23 cité par la version F. Delorme (j,. 208).
93. Version F. Delorme: "Tels sont la récompense de la
grâce, l’oeuvre de
la justice et le fruit de la sagesse" (p. 208).
94. Cf. Augustin, Cité de Dieu, XXII, 30, 5 (PL 41, 804; CCL 48,
866; BA 37,
719).
23.
Deuxièmement, par les luttes des ennemis ‘à
l’opposé 96’, naît le deuxième
fruit, qui est de lutter contre les ennemis, parce que l’homme qui a
des
ennemis, se tient très sagacement, et qu’une guerre imminente
rend l’homme
sagace, fort et sage. Les prisonniers, par exemple, trouvent de
nombreux moyens
d’évasion. C’est pourquoi la tentation imminente rend plus fort,
quasi
‘obliquement’, comme le rayon qui vient sur un corps opaque, dense et
solide,
engendre, grâce à la réflexion, une plus grande
lumière et une plus grande
chaleur, comme on le voit avec un miroir de fer 97. Pareillement, celui
qu’un
ennemi veut amener avec force vers la luxure, devient plus chaste.
[Bonaventure] donna l’exemple d’une femme possédée par un
démon qui parlait en
elle, et qui dit que François leur faisait grand mal, et qu’ils
étaient bien
quinze mille rassemblés contre lui pour le faire tomber. Le
frère qui
l’entendit le répéta au bienheureux François, qui
se leva alors et dit qu’il en
était plus fort 98.
24. Le troisième fruit de la sagesse est de contempler le bien
suprême, qui
naît de la considération ‘à proximité’, par
les dons des grâces. En effet, la
grâce pourrait être si présente [en ce monde] 99
qu’on serait comme au paradis.
En effet, chacun verrait en soi, comme le bienheureux Paul, qui dit
100:
"Nous parlons sagesse entre les parfaits", et ajoute: "Mais Dieu
nous l’a révélée par l’Esprit saint. De même
que personne ne sait ce qui est
dans l’homme, sauf l’esprit qui est en lui", de même nous
ignorons
"ce qui est de Dieu", si l’Esprit de Dieu n’entre en nous. [Par
conséquent, si l’Esprit de Dieu nous pénètre par
la grâce, il fait voir les
secrets de Dieu] 101.
95. Cf. Cant. 6, 10; 7, 1.
Version F.
Delorme: "Ces quatre fruits de la sagesse naissent des quatre
dernières
considérations. De la première, en effet, de ces quatre
considérations,
relative aux chefs des citoyens qui combattent avec nous, naît le
réconfort
contre le mal" (p. 209).
96. Version F. Delorme: "obliquement" (p. 209).
97. Version F. Delorme (p. 209): "Le rayon perpendiculaire ou directe
ment
réfléchi s’intensifie et, comme un très grand
miroir d’acier, engendre la
chaleur, semblablement l’opacité, la densité,
l’importunité et l’acerbité de la
tentation rend sagace dans la lutte et la résistance, comme les
prisonniers
sont sagaces pour s’évader". Suit, comme autre exemple,
l’histoire de
Philomène narrée par Ovide dans les Métamorphoses
(VI, 490-586).
98. Cf. Thomas de Celano,
Vita Secunda, 83, 118 (trad. D. Vorreux, Saint
François
d’Assise, Documents, p. 446).
99. Version F. Delorme (p. 209).
100. I Cor. 2, 6et 10-li.
101. Version F. Delorme (p. 209).
25.
Du
quatrième, à savoir ‘de loin’ [quant aux signes des
figures] 102, naît en nous
la louange de Dieu en toutes choses. En effet, toutes créatures
confessent Dieu
103. Et moi, que ferai-je ? Je chanterai avec elles. Par
elle-même, la grosse
corde de la cithare ne sonne pas bien, mais c’est unie aux autres
qu’elle
produit l’harmonie. Les signes des figures dans l'Ecriture sont
reçus de toutes
les créatures à la louange de Dieu, comme on le lit dans
le Psaume: "Louez
le Seigneur du haut des cieux 104; et dans [le Livre de Daniel]:
"Toutes
les oeuvres du Seigneur, bénissez le Seigneur 105", de la plus
haute à la
dernière. Ainsi en est-il de l’homme qui voit Dieu en toutes
choses et goûte
Dieu en toutes choses par ses trois puissances. Comme dit le Psaume
106:
"Puisse mon langage lui plaire, moi, j’ai ma joie dans le Seigneur";
et ailleurs: "Je me réjouis, Seigneur, en tes oeuvres"; et: "Je
le magnifierai par la louange". C’est ainsi qu’en toutes choses
l’intellect et la puissance affective trouvent le goût et la
réfection.
De tous ces fruits s’épanouissent les fruits de l’amour et de la
charité,
laquelle est recherchée en toutes choses, puisque toute
l’Ecriture est ordonnée
à la charité 107. Ces douze fruits
s’élèvent avec ordre vers la charité.
26. Mais en descendant de la charité, s’écoulent les
douze charismes qui sont
les fruits que présente l’Apôtre au chapitre cinq de la
Lettre aux Galates:
"Le fruit de l’Esprit est charité, joie, paix, patience,
longanimité,
bonté, bénignité, mansuétude, foi modestie,
continence, chasteté 109". En
effet, la grâce, la justice et la sagesse ne peuvent exister sans
la charité.
De fait, on dit fruit de "frui" [c'est-à-dire de jouir], or
"jouir, c’est adhérer à quelque chose à cause
d’elle-même 110". C’est
pourquoi ni la justice ni les miracles ni la connaissance des
mystères ne sont
utiles sans la charité comme le pensèrent tous les
docteurs et les Pères. C’est
ainsi qu’une pauvre vieille, qui n’a qu’un petit jardin, a un meilleur
fruit
parce qu’elle a la seule charité 111, qu’un grand maître
qui a un plus grand
jardin 112 et connaît les mystères et les natures des
choses 113.
102. Version F. Delorme
(p. 210).
103. La version F. Delorme renvoie à Augustin, Comm. sur les
Psaumes, Ps. 26,2,
12; Ps. 68, 1,5; Ps. 128,5; Ps. 144, 13; Ps. 148, 15 (PL 36,205 ss; 845
ss; PL
37, 1691; 1878; 1946).